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Membre

CASSIERS Léon Jules Marie Gaëtan

Membre belge honoraire


Lieu de naissance : Bruxelles
Date de naissance : 23/05/1930
Lieu de décès : Bruxelles
Date de décès : 11/03/2009
  • Spécialité : psychiatrie
  • Affiliation principale : Professeur à l'Université catholique de Louvain
  • Honorariat : 30/11/1996

IN   MEMORIAM  Professeur Léon CASSIERS, membre honoraire
( 23 mai 1930 - 11 mars 2009)
par
les professeurs
E. CONSTANT, membre ordinaire, et J.-P. ROUSSAUX (U.C.L.), invité

(Séance de l’Académie le 28 novembre 2009)

Eloge académique par le Professeur Eric Constant 

Monsieur le Président, Monsieur le secrétaire perpétuel,
Madame, Mesdames et Messieurs, chers collègues,

J’ai choisi pour rendre hommage au Professeur Léon Cassiers de le faire parler, tant j’estime qu’il avait, et a encore, des choses importantes à nous dire… 

Je l’ai d’abord personnellement connu au cours de psychiatrie en premier doctorat en médecine, le vendredi matin à 8h30, dans un auditoire toujours bien fréquenté, malgré l’heure matinale. Parce qu’il convient ici de remarquer que le cours de psychiatrie n’était pour lui qu’un prétexte, un prétexte pour nous enseigner plus fondamentalement LA VIE et les lois qui la régissent. C’est certainement de ce fait qu’il pouvait toujours compter sur un auditoire attentif, buvant ses paroles comme du petit lait. Ne voit-on pas là également la différence entre un bon professeur, dispensait ses connaissances, certes impressionnantes, et un maître, ou un maître à penser…   

Dans leur hommage au Professeur Léon Cassiers à l’occasion de son éméritat, voici ce qu’en disait le Professeur JP Roussaux et P. Jeanne : «  Le Professeur Léon Cassiers a abordé pendant 40 ans tous les domaines constitutifs de son métier : rien de la psychiatrie ne lui était étranger. Aucun élément qui pouvait contribuer à éclairer ce que signifie « être un homme », ni aucune approche thérapeutique qui pouvait se révéler utile pour aider le malade n’ont laissé son esprit indifférent.

Toujours, il a tenté d’exercer son sens critique sur les modèles successivement proposés, il a eu le courage d’en réfuter certains qui ne lui semblaient pas respectueux de la personne du patient, et enfin, il a fait preuve de réserve quant à la dimension totalisatrice de toutes les constructions théoriques.

Par ce discernement, ce courage et cette réserve, il s’est inscrit dans la grande tradition des psychiatres humanistes, dont nous voulons que la démarche éthique oriente et balise nos pratiques présentes et à venir. »

Le témoignage de sa secrétaire

« J’ai été la secrétaire de Monsieur le Professeur Cassiers pendant 35 ans et je voulais dire que c’était un homme admirable, avec des principes de respect vis-à-vis des membres des équipes administratives. Avec ses patients aussi, il les mettait à l’aise, il recevait les gens simples, comme les autres, et il se mettait à leur niveau. Il parlait beaucoup de la dignité humaine et de la notion de respect. Il parlait souvent de ses enfants et de ses petits-enfants. Il était fier de cette grande famille. Il nous parlait aussi souvent de la guerre, de la libération, son frère et lui perchés sur un réverbère en train de regarder passer les tanks américains remontant la Toison d’or. Nombre d’entre nous peuvent en témoigner : c’était un Grand Patron ».

Epistémologie et psychiatrie

Le professeur Cassiers a beaucoup réfléchi et élaboré autour de la question de la place et la spécificité de la psychiatrie dans le domaine de la médecine. Voici ce qu’il pouvait en dire.

« Il est banal de rappeler que la relation du médecin moderne à son malade fonctionne sur deux épistémologies différentes, sinon discordantes. Scientifique depuis Claude Bernard, le médecin pose le corps et même le discours du malade comme un objet de type physico-chimique qu’il a à connaître et modifier. Engagé cependant dans une relation humaine, appelé à satisfaire chez le patient une demande de bien-être subjectif, il se trouve entraîné dans l’échange des désirs et plaisirs. Le corps et le discours ne sont plus ici objets mais Sujets. L’appel au bien-être subjectif oblige une épistémologie de type herméneutique : une négociation sur le sens de la maladie et de la santé, du plaisir, de la souffrance et de la mort.

Or la psychiatrie, en plaçant le psychisme comme raison de l’échange, perd cette référence assurée au corps physiologique. La relation médecin-malade se trouve aspirée vers le seul pôle herméneutique, sans cesse en passe de perdre la référence scientifique que cependant toute médecine exige de maintenir. La psychiatrie rencontre donc de manière aiguë la question de l’épistémologie qui sous-tend son discours. Privée de référence au corps physiologique, elle peut cependant rappeler celui-ci à son discours. Elle n’échappera pas pour autant au fait que le Bien dont elle se donne la charge n’est plus médiatisé par ce corps, mais concerne directement l’esprit. Les épistémologies auxquelles elle va se référer pour fonder son action, tout en affirmant leur fidélité scientifique, vont dès lors plus radicalement qu’en médecine somatique soulever la question des pentes éthiques sur lesquelles elles entraînent... »

Ethique de la psychiatrie

Ethique… Le mot est lâché. Le Professeur Cassiers a toujours été particulièrement préoccupé par les questions d’éthique en psychiatrie et les questions bioéthiques.

« Les maladies psychiatriques apparaissent comme très complexes : les unes viennent bien d’un trouble biochimique, tandis que les autres surgissent de jeux combinatoires aberrants. En fait, toute affection psychiatrique doit se comprendre comme une dialectique continuelle entre biochimie et constructions culturelles, l’une influençant autant l’autre que l’inverse. La plupart des traitements devront donc se dérouler sur les deux plans, ou mieux sur les trois plans : biologique, psychologique et sociologique. » Ainsi il était un ardent défenseur de la dimension bio-psycho-sociale de la psychiatrie et aurait aimé rebaptiser les « neurosciences », « psycho-neurosicences ».

Une médecine humaniste : entre science et philosophie

Enfin, ce qui caractérise au mieux sa pensée, me semble-t-il, et le rend si attachant, est sa conception de la médecine humaniste, une médecine où la question du sens est toujours débattue. Le respect pour la personne du malade, au centre de notre choix professionnel, la grande modestie de sa conception de l’aide apportée par le médecin et son extraordinaire foi en l’autre qui parle, constituent certainement un rempart, oh combien nécessaire, contre l’idée d’une toute puissance médicale.

« C’est à la raison de notre métier de médecins que je voudrais réfléchir. Cette raison, c’est le malade. C’est à son service, en premier, que doivent revenir les progrès scientifiques que nous développons. Mais nous savons aussi que surgit là actuellement une inquiétude. La science est-elle bien au service du malade ? Ne se retourne-t-elle pas au contraire contre l’humanité même de celui-ci ? Cette question est posée aujourd’hui avec une insistance particulière.

Je serais tenté de dire qu’il n’y a guère moyen de rester présent à côté des malades, sauf à éprouver une sympathie particulière pour l’humanité, pour toutes les femmes et pour tous les hommes au delà de la question de leurs réussites et de leurs échecs. Simplement parce qu’ils sont humains et qu’ils souffrent… Mieux que personne cependant, le médecin sait que son entreprise est vouée à l’échec relatif ou complet. Il n’y a pas d’être humain sans souffrance, et la mort clôt toute vie. Le médecin gagne des batailles, mais il perd toujours la guerre. Cependant, pour le médecin fidèle à son statut, cela n’altère ni sa persévérance, ni sa sympathie. Simplement, et en raison de cette sympathie, il pense que souffrir moins est mieux que souffrir seul et sans secours, et qu’il en va de même de la mort. Ce qui caractérise le médecin qui reste fidèle à sa position, ce n’est pas d’abord, comme on le dit trop souvent et comme il le croit lui-même parfois, qu’il vous sauve la vie et qu’il vous restitue la santé. Le vrai médecin, bien évidemment, sait toujours que ces victoires sont temporaires. Il en respecte la valeur, bien évidemment, mais aussi le caractère aléatoire. Idéalement, le médecin aide parfois, mais il accompagne toujours.

Que signifie cet accompagnement, sinon d’être présent aux moments de la maladie et de la mort… Le médecin a donc choisi, par métier, d’être présent aux moments où le sens de la vie est menacé, voire détruit.

Nous parlons bien de présence, et non pas de solution. Pas plus que quiconque, le médecin n’a de solutions toutes faites à proposer à la perte du sens. Chacun se trouve, à ces moments, dans la nécessité de reconstruire son sens propre. Mais ceci ne peut se faire, pour tout humain, qu’à la condition de trouver un autre humain qui reste présent, qui l’écoute et qui l’entend.

Lorsqu’il a terminé ses procédures diagnostiques et thérapeutiques, lorsqu’il a donné au malade toutes les explications requises, et même lorsqu’il a guéri, vient le moment où, déposant son scalpel ou son stéthoscope, le médecin s’arrête un instant et fait silence. Parce qu’il sait, s’il est humain, que le patient garde une question qu’il n’a pas encore posée. Question maladroite, confuse peut-être, parfois anxieuse, parfois brutale : de quels plaisirs de vivre cette maladie me prive-t-elle ? Quel sens vais-je reconstruire à ma vie, maintenant qu’elle m’a forcé à prendre conscience de mes limites et de ma mort future ?

Le rôle du médecin n’est pas de poser ces questions, mais de les entendre lorsqu’elles affluent. Il sait qu’il n’y trouvera pas de réponse immédiate, et même que c’est bien le malade qui construira ses propres réponses. Mais il sait aussi que pour cela, il faut qu’il soit là comme médecin, sans effroi, sans se retirer, sans avoir peur de sa propre impuissance à répondre. Mais avec la foi que le patient, lui, y parviendra si on l’accompagne. C’est exactement le moment où toute la puissance de la science et de la philosophie s’arrêtent. Non pour faire place au vide, mais pour faire place à l’humanité de l’humain. C’est-à-dire à la foi que, lorsque deux humains se rencontrent sur ces questions, de cette rencontre surgira peu à peu un sens nouveau, imprévisible, et acceptable.

Je voudrais conclure, Madame, Messieurs, chers collègues, avec cette citation de Paul Ricoeur en harmonie parfaite, me semble-t-il avec la recherche constante de la question du sens, chère au Professeur Cassiers

« L’homme a besoin d’amour, certes ;
Il a besoin de justice plus encore ;
Mais il a surtout besoin de signification »

Au nom de l’académie royale de médecine, je voudrais vous présenter, Madame ainsi qu’à votre famille, nos condoléances les plus sincères.

Hommage académique par le Prof. J.-P. Roussaux

Monsieur le Président, Monsieur le Secrétaire Perpétuel, Chère Madame Cassiers,
Mesdames, Messieurs,

C’est un grand honneur de pouvoir évoquer ici le souvenir fort et chaleureux qu’a laissé le Professeur Léon Cassiers à l’ensemble de ses collègues et collaborateurs du monde universitaire et clinique.

Psychiatre, docteur en criminologie et psychanalyste, le Professeur Cassiers a été à la base du redéploiement de la psychiatrie à l’UCL après le transfert de la Faculté de médecine de Leuven vers le nouveau site médical de Woluwé en 1977. Il a été pour notre pays le champion d’une conception psychodynamique de la psychiatrie en y intégrant à la fois et la dimension institutionnelle et sociale (à partir du Centre de Guidance) et le versant biologique, mais selon ses mots, « dans un parcours plus complexe que celui de simples essais cliniques sanctionnés par des statistiques ».

Soucieux d’une vision humaniste de la médecine et d’une réforme en profondeur des études, il avait exercé remarquablement la fonction de doyen de la Faculté de médecine de 1989 à 1994, tout en la soumettant à une évaluation en profondeur par des experts internationaux, une démarche d’accréditation novatrice en Europe à cette époque.

Le Professeur Léon Cassiers a abordé pendant plus d’un demi-siècle tous les domaines constitutifs de sa discipline : pour paraphraser Montaigne, rien de la psychiatrie ne lui était étranger. Aucun élément qui pouvait contribuer à éclairer ce que signifie « être un homme », ni aucune approche thérapeutique qui pouvait se révéler utile pour aider le malade n’ont laissé son esprit indifférent.

Depuis son engagement initial pendant 20 ans à la clinique de La Ramée, il avait choisi de se mettre activement au service des malades mentaux qui disait-il « sont toujours en risque d’être les victimes du mépris de leurs semblables ». « Notre travail » poursuivait-il, « doit nous donner les outils intellectuels qui permettent de restaurer leur honneur ».

Depuis toujours se sont manifestés chez le psychiatre Léon Cassiers le souci et l’intérêt pour le patient lui-même, mais aussi pour l’écoute attentive de ce qui en lui nous interroge – et même nous soigne – comme il l’avait laissé échapper dans un lapsus aussitôt assumé (1977). Du patient, il disait avec un remarquable respect : « je ne sais rien qu’il ne m’aie pas dit ». 

Quand il commentait le concept freudien de « neutralité bienveillante », il se disait bien plus interrogé personnellement par la bienveillance et son éventuelle efficacité que par la neutralité.

Mais ensuite et de façon indissociable pointait l’interrogation, la recherche et la création d’outils intellectuels de compréhension. En homme doué d’une extrême intelligence, toujours, il a tenté d’exercer son sens critique sur les modèles explicatifs-les paradigmes successivement proposés ; il a eu le courage d’en réfuter certains qui ne lui semblaient pas respectueux de la personne du malade et enfin, il a fait preuve de réserve quant à la dimension totalisatrice de toutes les constructions théoriques.

Travailleur infatigable, chercheur jamais rasséréné, il passe de travaux d’inspiration neurologique à la psychiatrie et à la criminologie (discipline dans laquelle il rédigera sa thèse sur les psychopathes délinquants à partir du test de Rorschach. Puis ce seront la psychanalyse qui restera sa référence de base, la pensée systémique issue de la cybernétique, l’épistémologie avec le souci de fonder scientifiquement la jeune science psychiatrique. Enfin, déjà doyen, le Professeur Cassiers a prolongé ses recherches dans le domaine de l’éthique, de la philosophie, de la morale, en retravaillant les grands auteurs (Aristote, Spinoza, Kant) mais aussi en analysant et discutant dans des nombreuses publications et communications, les problèmes éthiques actuels. La veille même de sa mort, il venait de mettre la dernière main à un livre consacré aux questions essentielles et aux fondements de la bioéthique. Un petit groupe de travail constitué autour de Mme Cassiers, s’est fait un devoir de publier en 2010 cet ouvrage intitulé par l’auteur lui-même : « Ni ange ni bête. Essai sur l’éthique de l’homme ordinaire ».

Ce double intérêt, direct pour les patients et conséquent pour les outils intellectuels de compréhension, devait également inspirer son formidable investissement dans la création de lieux thérapeutiques divers, spécifiques, permettant l’accueil adapté de tous les types de malades : les Centres de santé mentale, Chapelle-aux-Champs, Chien Vert (dont nous fêtions hier encore les 30 ans par un colloque scientifique sur la psychose) et Méridien avec leurs départements adultes, enfants, adolescents,  psychogériatriques, le centre Enaden et la communauté thérapeutique du Solbosch pour les toxicomanes, les unités d’urgence, de psychiatrie de liaison et de psychosomatique, d’accueil de la psychose aux Cliniques Universitaires Saint-Luc et Mont-Godinne, dont il avait dirigé les départements de neuropsychiatrie de façon exemplaire.

Le Professeur Léon Cassiers avait la capacité exceptionnelle de pouvoir transformer les difficultés en opportunités et en forces : ayant dû abandonner le grand projet d’hôpital psychiatrique sur le site de Woluwé, il développa patiemment un réseau intégré de centres ambulatoires et hospitaliers à Bruxelles et en Wallonie que le Ministre de la santé citait encore en exemple hier matin dans son ouverture du colloque sur la psychose.

Ainsi, la diversité des souffrances appelait la diversité des offres de soins, spécifiques au sein d’institutions toutes liées par une « Charte éthique » commune au sein de l’Association des services de psychiatrie et de santé mentale de l’UCL - l’APSY-UCL, dont il fut le premier président dès sa constitution formelle en 1994. Avec plus de 15 ans d’avance, il avait mis sur pied un réseau de soins intégrés tel qu’il est préconisé dans la réforme actuelle de la psychiatrie.

Ces constructions institutionnelles diverses prenaient cependant leur vie et leur force d’un même modèle éprouvé et promu par le Professeur Cassiers : il veillait à instaurer une véritable collaboration entre les différents métiers de la santé mentale par le partage réel des représentations et des responsabilités. Comme il aimait à le dire « reconnaître l’influence du social sur la santé mentale, c’était gauchiste, romantique et … essentiel ! »

Après son éméritat en 1995, il s’était consacré très activement au Comité consultatif national de bioéthique dont il avait assumé la présidence en des temps très houleux, ceux de la loi sur l’euthanasie, de l’utilisation des cellules souches et de la procréation médicalement assistée. Tout ces thèmes sont l’objet de son livre à paraître.

Parallèlement, il s’était investi dans la modernisation de l’Hôpital Psychiatrique du Beau Vallon dont il resserra les liens avec l’UCL. Diverses associations d’aide aux personnes en situation précaire (citons seulement ATD-quartmonde et Faculté d’aimer) ou encore de groupes de réflexion et d’échange sur les valeurs spirituelles (AIEMPR ou Vie montante) purent bénéficier de ses qualités d’organisateur averti, de pédagogue et d’orateur.

Ainsi, durant toute sa vie professionnelle, il a été pour ses collaborateurs et pour la communauté universitaire scientifique et clinique, un modèle d’humanisme tolérant, de pragmatisme ambitieux et de bienveillance.

Par son discernement, son courage et sa réserve, il s’est inscrit dans la grande tradition des psychiatres humanistes dont nous voulons que la démarche éthique oriente et balise nos pratiques présentes et à venir. Il fut un grand patron et un excellent maître à la fois !

Quand il avait reçu le titre de baron de sa majesté le Roi, le Prof. Cassiers avait choisi pour devise : « Tout ce qui n’aura pas été donné sera perdu ». Selon les termes mêmes de sa devise, je tiens ici à remercier le Professeur Léon Cassiers pour tout ce qu’il nous a donné car rien n’en sera perdu – et j’exprime à Madame Cassiers et à ses enfants le témoignage de notre très sincère reconnaissance. 

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