Aller au contenu principal

Membre

DELLOYE Christian

Membre belge titulaire

3e Section

Lieu de naissance : Ben-Ahin
Date de naissance : 13/06/1952
Date de décès : 17/03/2019
  • Election membre : 20/10/2007
  • Titularisation : 19/04/2014
Notice biographique :

(Pierre Charles)

Le Prof. Christian Delloye est né le 13 juin 1952 à Ben-Ahin (Huy). Diplômé docteur en médecine, chirurgie et accouchements en 1977 à l'UCL, il est reconnu spécialiste en chirurgie orthopédique et traumatologie en 1982 après une formation à l'UCL. Il entreprend ensuite des recherches sur les greffes osseuses expérimentales au cours de deux années de recherches comme Aspirant-chercheur au FNRS. Ses recherches se poursuivent ensuite à la McGill University de Montréal sur la culture d'ostéoblastes. Elles favoriseront la création d'une banque de tissus de l'appareil locomoteur, première banque de tissus humains en Belgique, hormis le sang. Il obtient l'agrégation de l'enseignement supérieur en 1991 en défendant sa thèse sur les allogreffes osseuses. Il est chef de service d'Orthopédie-Traumatologie aux Cliniques universitaires St-Luc depuis 2003 et chef du département de Chirurgie et services associés depuis 2005. Il est nommé Professeur ordinaire clinique depuis 2004. Il est l'auteur ou coauteur de 85 publications sur les greffes tissulaires ou de thérapie cellulaire.

In Memoriam Christian Delloye : l’esprit de rectitude, par le Professeur Benoit Lengelé, membre titulaire.

Monsieur le Président,

Monsieur le Secrétaire perpétuel,

Chère Christiane, Chers Edouard, Harold & William

Chers frères de Christian et chère famille,

Chers maîtres, élèves, collègues et amis du Professeur Delloye,

Chers Collègues,

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, en vos grades, titres et qualités,

Le Professeur Christian Delloye nous a quittés le 17 mars 2019, beaucoup trop tôt emporté par la maladie, au terme d’une existence qu’il avait tout entière consacrée à combattre l’injustice du mal qui envahit les corps, les afflige et les éteint.  Son existence n’en fut pas moins lumineuse, parsemée de multiples accomplissements professionnels et scientifiques, et baignée par le bonheur discret d’une vie familiale intense, riche et épanouie.

Né à Ben-Ahin le 13 juin 1952, dans une famille de 6 frères dont il est le 5e, le jeune Christian effectue ses études au Collège Saint Michel à Bruxelles, où fait montre dès son jeune âge, d’une force de caractère et d’une discipline à l’ouvrage peu commune. Marqué comme d’autres enfants à l’époque par l’événement de la première transplantation cardiaque et par la figure de Christian Barnard, il choisit de se singulariser de la tradition familiale et de s’orienter vers des études de médecine qu’il accompli à l’Université catholique de Louvain et termine en 1977.

Au terme de celles-ci, il choisit d’intégrer l’école renommée de chirurgie orthopédique et traumatologique qu’avait créée à Leuven le Professeur Pierre Lacroix, figure légendaire dont les travaux fondateurs sur la biologie osseuse jouissent aujourd’hui encore, de très nombreuses citations. En greffant le périoste tibial sous la capsule rénale du chien, Lacroix avait démontré en effet l’existence de facteurs matriciels induisant la différenciation et l’organisation des os, alors que les cytokines étaient encore inconnues des biologistes et que la BMP ne fut décrite que bien plus tard par Marshall Urist. C’est dans la continuité de cet insigne exemple,  à qui l’on doit aussi la description de la virole périchondrale et celle de l’épiphysiolyse de la hanche, que Christian Delloye fit alors le voeu d’inscrire sa destinée dans une carrière académique basée sur la dualité fertilisante d’un perpétuel aller-retour entre le laboratoire et le lit du malade. Sa toute première publication aura ainsi pour sujet l’étude expérimentale de la chondrogénèse induite dans les foyers de fracture.

Arrivé au terme de son assistanat,  il décroche une bourse d’excellence et effectue un séjour international à l’Université Mac Gill, à Montréal. Il rejoint ensuite le service d’orthopédie des Cliniques St Luc, dont la direction a été reprise par le Professeur André Vincent qui lui confie pour mission spécifique de concevoir et mettre en activité une banque susceptible de mettre à la disposition des cliniciens des allogreffes osseuses destinées à réparer de vastes pertes de substances squelettiques créées en chirurgie tumorale dont le traitement à l’époque, n’est pas codifié. Au départ d’une feuille blanche, tout est donc à créer dans ce domaine, des méthodes de prélèvement, de traitement, de conservation et de stérilisation jusqu’à la réimplantation. Chaque étape de cette séquence suppose qu’on lui définisse en outre, au delà de ses méthodes, des conditions de sécurité et des critères de contrôle de qualité parfaitement rigoureux. Endossant à la fois le rôle du biologiste, de l’ingénieur, du médecin et de l’organisateur, il s’attelle à la tâche avec l’enthousiasme et l’obstination qui caractérisent l’esprit pionnier. Il fédère autour de lui une équipe de jeunes étudiants et assistants, externes et internes, qui, dans son sillage, s’en vont quérir des greffes, généralement en fin de nuit, en queue d’autres prélèvements multi-organes, parfois dans les hôpitaux les plus reculés du Royaume. Un peu comme André Vésale autrefois, quittant le laboratoire improvisé dans sa cave sise rue des Minimes, se glissait avant l’aube, jusqu’au gibet du Galgenberg pour aller y dérober sur le mont de justice, crâne, vertèbres et os longs extraits des corps pourrissant des suppliciés, afin de les préparer soigneusement, débarrassés des parties molles, pour reconstituer un squelette humain, fait d’os véritables.

N’éludant aucune question, il les adresse toutes, avec la rigueur d’analyse d’un scientifique objectif et l’exigence de qualité d’un manager parfaitement responsable. En 1983, il fonde ainsi, au terme d’un travail exploratoire multidirectionnel digne de l’esprit encyclopédique, la première banque d’os en Belgique. A ses côtés, il peut compter sur la collaboration de ses élèves, mais aussi de son épouse, Christiane, qui en assure la coordination administrative et logistique. Il n’aura de cesse ensuite de donner de l’ampleur à ce projet initial en élargissant progressivement son champ d’investigations et d’applications cliniques, aux autres greffes de tissus, puis de cellules, anticipant ainsi très en amont des connaissances naissantes de l’époque, le potentiel de la thérapie cellulaire.

Soucieux de convaincre, il effectue lui-même au bench, de nombreuses recherches expérimentales sur le modèle animal, qui, corrélées à ses observations cliniques, sont destinées à démontrer l’intérêt objectif des allogreffes massives dans le comblement des vastes pertes de substance osseuses. D’emblée, il s’attache aussi à mieux en comprendre les faiblesses, afin de tenter de les prévenir. En 1990, il défend sa thèse d’agrégation de l’enseignement supérieur sur ce sujet, en comparant les résultats et les effets biologiques de ses allogreffes inertes, à la technique d’une chirurgie qui serait décrite aujourd’hui comme régénératrice, empiriquement inventée par Gavriil Ilizarov pour traiter des situations cliniques similaires. Ayant invité le collègue russe à venir présenter ses travaux dans son laboratoire, il perçoit ainsi intuitivement, et démontre ensuite à l’aide de microangiographies, que le vecteur vasculaire est essentiel à promouvoir l’ostéogenèse et qu’il est induit par le stimulus mécanique de la distraction. Visionnaire, il exploite cette observation, pour appliquer le principe de la distraction ostéogénique au traitement des patients diabétiques, afin de pouvoir gagner, grâce au phénomène d’amplification vasculaire, des niveaux d’amputation sur leurs membres inférieurs compromis. Dans un perpétuel esprit d’excellence et de progrès, il ne cessera ainsi jamais de stimuler auprès de ses collaborateurs, de nombreux travaux de thèses axés sur les méthodes de réparation de l’appareil locomoteur, qui s’intéressent aujourd’hui à la thérapie cellulaire et qu’encourage, en héritage et en survivance de son oeuvre scientifique, le Fonds Delloye généreusement créé par sa famille.

Gravissant un à un les échelons de la carrière clinique, il devient chef du service de chirurgie orthopédique et traumatologique des Cliniques universitaires St Luc et titulaire de la Chaire attenante en 2003, fonctions qu’il occupa jusqu’en 2013. Il fut ensuite appelé à diriger l’ensemble du  département de chirurgie de l’UCLouvain de 2006 à 2015. Consacrant l’essentiel de son activité opératoire à la chirurgie des tumeurs de l’appareil locomoteur, il initia un groupe de concertation oncologique multidisciplinaire dédicacé à la prise en charge intégrée des sarcomes qui fut l’un des premiers, à St Luc, à se réunir sur une base hebdomadaire. Il introduisit également dans l’institution la technique de discectomie percutanée ainsi que la chirurgie de l’épaule. Dans tous ces secteurs d’activité, il prit soin de former des élèves capables de prendre son relais et de développer ensuite chacune de ces activités, au delà de la compétence qu’il leur avait partagée. Au bloc, c’était un opérateur pragmatique et efficace. Son talent n’était pas tant lié à l’élégance du ballet gestuel, mais davantage au fait que chaque action dans une opération complexe avait été soigneusement préparée et stratégiquement pesée, dans un enchaînement de temps élémentaires dont chacun avait été réfléchi. Dans ce scénario cohérent dont il était à la fois l’humble artisan et le maître d’oeuvre exigeant, il entendait être suivi avec une efficacité sans rature. S’il pouvait s’accommoder de la lenteur nécessaire à la maturation de l’évidence scientifique, il était par contre impatient, à sang coulant.

Ses journées hospitalières à l’opposé, s’inscrivaient dans la longueur du temps. Levé à l’aurore, il était souvent l’un des premiers à garer sur le parking encore endormi des cliniques, son bolide noir élancé, seul complément un peu visible de son élégance vestimentaire discrète de parfait gentleman.  Le soir tombé, il était aussi, presque toujours, l’un des derniers à quitter l’hôpital, après la contre-visite au chevet des malades, que complétait ensuite un passage obligé par le laboratoire et la banque de tissus. Associé quelques fois à ses aventures chirurgicales, j’ai été le témoin de la tendre empathie que son coeur apparemment rude, pouvait offrir en particulier aux enfants malades; et je n’ai pas compté nos innombrables rencontres dans les boyaux sous-terrains reliant l’hôpital à la Faculté, qu’il empruntait ainsi chaque jour, d’un pas ferme et décidé, à des heures indues, un lourd cartable en cuir à la main, pour y accomplir l’incessant va-et-vient de son devoir hospitalo-universitaire. Travail et Discipline était l’injonction familiale enseignée à ses trois fils.  N’y faisant pas défaut, il était le premier à la suivre de façon exemplaire, même lorsque, dans l’hôpital ou le laboratoire assoupis, personne ne pouvait plus en être le témoin. Cet investissement duel entre science et pratique clinique fut couronné par de multiples responsabilités endossées dans des sociétés savantes nationales et internationales. Président de la Société Royale Belge d’Orthopédie - Traumatologie de 2014 à 2016, il fonda l’European Musculo-skeletal Association for Transplantation, présida un congrès de la Société Française de Chirurgie Orthopédique et Traumatologique et fut élu, entre autres, membre étranger de l’Académie nationale de Chirurgie, à Paris. Partout, son esprit vif, perspicace, critique et parfois provocateur dans la formulation, a brillé, laissant de temps à autre, les orateurs les plus assurés d’eux-mêmes, confrontés au devoir de remettre humblement leur ouvrage sur le métier.

Christian Delloye avait une personnalité marquée et l’Homme, en lui, du caractère. Celui-ci était ferme, impérieux et rugueux parfois, comme peuvent l’être, en chirurgie orthopédique, la rugine, la gouge, la scie ou le ciseau à frapper. Dans la pensée comme dans le geste, l’action était ainsi mue par une volonté cohérente et persévérante: extirper le mal en toute chose, faire ce qui est juste et bien, rassembler ce qui est désuni, remettre chaque chose à sa place. Fusse au prix de la contrainte,  sur la Nature, comme sur les hommes, d’un corset, d’un plâtre, d’un distracteur ou d’une solide plaque vissée. Chez Christian Delloye, l’Être était ainsi à l’image du Faire et le Faire était le juste reflet de la Pensée. «  Je suis ce que je fais, aurait-il pu dire, et je fais comme je pense ». Cette rigueur de comportement était avant tout en outre, la juste expression d’une volonté persévérante et inflexible de parfaite rectitude. « Marche droit » fut ainsi la devise héraldique qu’il se choisit lorsqu’il fut anobli par Sa Majesté le Roi Albert II. En deux mots, elle le résume parfaitement. Marcher: c’est-à-dire aller de l’avant, pour promouvoir le progrès,  rester en mouvement. Droit: c’est-à-dire, de la façon la plus digne qui soit, mais aussi avec l’exigence de ce qui est le plus direct et qui ne souffre ni la courbe sinueuse, ni le moindre pas de côté.

Elu membre correspondant de l’Académie Royale de Médecine de Belgique en 2007 puis membre titulaire en 2014, Christian Delloye était un acteur assidu des travaux de la 3e section. Aimant par inclination personnelle les objets et les lieux habités par l’Histoire et habillés de quelque prestige, il aimait, naturellement, l’Académie. Il  restera à jamais présent dans nos souvenirs émus. C’est pourquoi, Madame, chère famille, l’Académie vous apporte ici ses plus sincères condoléances et vous assure que, dans le cœur et dans l’esprit de chacun de ses membres, demeure de l’oeuvre de votre époux, frère et père, une vive et reconnaissante mémoire. La Compagnie vous apporte ici également, l’hommage de sa profonde sympathie dans l’épreuve d’un deuil que l’adversité de la vie a voulu trop précoce et qui laisse dès lors en nous, comme en vous, une blessure profonde, dont les téguments ont cicatrisées surface, sur un cal qui n’est point encore complètement solidifié.

Dans ce Palais, plane désormais le souvenir de notre collègue, maître, élève et ami. Il y marche encore, invisible, noble et silencieux; droit comme lui seul savait l’être.

← Retour à la liste des membres