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Membre

KESTENS Paul

Membre belge honoraire

3e Section

Lieu de naissance : Anvers
Date de naissance : 29/12/1929
Lieu de décès : Longueville
Date de décès : 07/11/2021
  • Spécialité : chirurgie digestive
  • Affiliation principale : Professeur à l'université de Louvain;
  • Election membre : 22/05/1976
  • Titularisation : 19/05/1990
  • Honorariat : 29/12/2004
  • Fonction académique : Président-e / Année : 2000
Notice biographique :

(Jacques)

Son parcours:

1941 - 1947 : Humanités Anciennes: Lycée d'Anvers à Anvers.

1947 - 1954 : Etudes de Médecine, UCL.

1954 - 1958 : Spécialisation en Chirurgie, dans le Service du Prof. J. MORELLE, Cliniques Universitaires Saint-Pierre à Louvain, saufune année (1955-56), dans le service du prof. P. MALLET -GUY, Hôpital Universitaire Edouard Herriot à Lyon (France), comme assistant étranger.

1958 - 1960 : Fellow de la Fulbright Foundation.

Research Fellow in Surgery, Harvard University.

Research and Clinical Fellow au Massachussetts General Hospital, Boston (Mass. U.S.A.).

Boursier de la Medical Foundation à Boston.

1961 - 1962 : Service Militaire comme chirurgien à l' H.M. de Bruxelles.

1962 : Assistant chargé d'enseignement à l' UCL

Chef de Clinique Adjoint dans le service de chirurgie du prof. J. MORELLE.

1964 : Agrégé de l'Enseignement Supérieur. Sujet de la thèse d'agrégation:
« La perfusion du foie isolé.- Son application à l'étude de quelques problèmes de biologie».

Maître de Conférence à l'UCL.

1965 : Chargé de Cours à l'UCL.

1969 : Chef de Service de Chirurgie de l'Appareil Digestif.

1970 : Professeur.

1971 : Directeur des Services Chirurgicaux, réunissant les services de chirurgie générale, de chirurgie de l'appareil digestif, de chirurgie vasculaire et thoracique, d'orthopédie et de traumatologie de l' appareil locomoteur, d'urologie, de transplantation rénale et de chirurgie des glandes endocrines, de chirurgie plastique et de chirurgie pédiatrique générale et abdominale.

1972 : Professeur Ordinaire.

 1973 - 1995 : Chef du Département Clinique de Chirurgie, réunissant tous les services cités ci-dessus + le service de gynécologie-obstérique, le service d'anesthésiologie et le Quartier Opératoire.

1976 : Installation des services chirurgicaux dans les Cliniques Universitaires Saint-Luc à Woluwé-Saint-Lambert.

Membre du Centre Médical, organe de concertation et d'avis pour toutes les questions de nominations des médecins du cadre permanent et de politique hospitalière.

1978 - 1995 : Administrateur de l'Association sans but lucratif des Cliniques Universitaires Saint-Luc, organe de gestion.

1984 - 1989 : Président du Département Facultaire de Chirurgie.

1995 : Admis à l' éméritat.

Membre du Laboratoire de Chirurgie Expérimentale (unité CHEX), UCL

1995-2000 : Consultant dans le service de chirurgie de l'hôpital Français-Reine Elisabeth, 1080 Bruxelles

1998 : Renouvellement du mandat comme membre du Conseil Supérieur des Médecins Spécialistes et Généralistes auprès du Ministère de la Santé Publique et de l'Environnement.

Éloge académique de feu le Pr Paul-Jacques Kestens, membre honoraire et ancien Président, par le Pr Benoit Lengelé, membre titulaire

https://youtu.be/bdGj361whiQ

Le Professeur Paul-Jacques Kestens, membre honoraire de notre Compagnie s’est éteint discrètement au petit matin du 7 novembre 2021. Il prenait ainsi silencieusement congé du Monde dont il s’était déjà humblement retiré dans sa paisible campagne brabançonne, loin de l’éclat de l’univers solaire dans lequel, sa carrière durant, il avait vécu avec un panache inégalé, laissant parmi ses collègues, ses élèves et ses amis, une profonde empreinte de son exemple et de sa personnalité. Tel l’Empereur s’éteignant voici deux siècles dans la pénombre du noir rocher de Sainte Hélène après avoir été l’ultime et visible héritier des Lumières, notre maître aurait pu dire, dans son ultime soupir, se retournant sur son passé : «  Quel Roman que ma vie ! ».

Né à Anvers en 1929, il fut diplômé docteur en médecine de l’Université catholique de Louvain en 1954 puis chirurgien en 1958, avec pour maîtres insignes, les professeurs Jean Morelle et Georges Debaiseux ; ce dernier étant à l’époque le chirurgien des Souverains. Il compléta ensuite sa formation par deux séjours à l’étranger, l’un à  l’hôpital Edouard Herriot de Lyon d’abord, comme élève de Pierre Mallet-Guy, l’autre ensuite comme Fellow de la Fulbright Foundation,  au côté de Bill Mac Dermott, au Massachusetts General Hospital de Boston.

En 1962, il fut nommé chef de clinique adjoint dans le service de chirurgie du Professeur Jean Morelle, et ensuite maître de conférence à l’UCL en 1964. Il devint successivement chargé de cours en 1965, chef du service de chirurgie de l’appareil digestif en 1969, professeur en 1970, professeur ordinaire en 1972 et chef du département de chirurgie en 1973. Au côté du Professeur Jean-Jacques Haxhe, son indéfectible compagnon de route, il fut l’un des pères fondateurs des Cliniques universitaires St Luc. Membre du Centre médical en 1976, il entra au Conseil d’administration des Cliniques Saint Luc en 1977, et assura la présidence du département de chirurgie et services associés de 1980 jusqu’à son éméritat en 1995.

Membre de nombreuses sociétés savantes, président fondateur d’Eurochirurgie, il fut entre autres membre de Académie nationale de Chirurgie de Paris, où il laissa parmi ses pairs illustres, le souvenir durable de la fulgurance de son esprit vif, critique et novateur. Durant deux mandats successifs, il siégea enfin au Conseil Supérieur de la Santé où la clairvoyance de ses analyses, la sagesse de ses avis et la parfaite équité de ses jugements fut unanimement appréciée. En reconnaissance de tous ces services éminents, rendus au Pays et à son rayonnement à l'étranger, le Roi lui conféra les insignes de Grand Officier de l'Ordre de Léopold.

Grand médecin et grand patron selon le modèle de son maître lyonnais Pierre Mallet-Guy, il associait à un sens clinique aigu, une intelligence pragmatique vive dans le choix de ses indications et ensuite, le don du geste opératoire naturel, souvent virtuose et toujours élégant. Sa thèse, préfacée par Jacques Caroli et menée sur la perfusion du foie isolé chez le chien, est un modèle de la méthode expérimentale Bernardienne. Rassemblant une myriade d’observations physiologiques et biochimiques, elle fut un travail prémonitoire et indispensable à l’essor de la greffe hépatique. Consacrant ensuite l’essentiel de ses contributions scientifiques à la chirurgie hépato-bilio-pancréatique, il initia dès 1968 à l’hôpital Saint Pierre de Louvain, puis aux cliniques Saint Luc avec Jean-Bernard Otte, un programme de transplantation hépatique de niveau internationalement reconnu. On lui doit également de nombreux travaux sur la chirurgie de l’hypertension portale ainsi que l’invention, avec Marc Reynart, de la laparostomie rétropéritonéale dans le traitement de la pancréatite aigüe nécrotico-hémorragique.

Personnage flamboyant, au naturel débonnaire et parfois volontiers théâtral, il avait le verbe haut et le sens inné de la formule lapidaire qui clôturait toute controverse et marquait indissolublement les esprits. Maître impérieux et exigeant, mais toujours bienveillant envers ses élèves et clairvoyant pour leur avenir, il a formé, dans un souci constant d’excellence et de progrès, d’innombrables générations de chirurgiens de toutes les disciplines confondues, qui gardent en eux l’empreinte de son exemple et de ses hautes valeurs.

Grand Seigneur dans l’esprit des Princes du sang qu’incarnaient les Mandarins d’autrefois, Mr Kestens fut pour nous, qui avons connu le déclin de ce monde aujourd’hui révolu, l’un des derniers représentants tangibles de cette aristocratie médicale où les héritiers des compagnons de Saint Côme, maîtres chirurgiens, titulaires de la noblesse d’épée, s’opposaient aux savants descendants des archiâtres de la confrérie médicale, fiers d’incarner en face d’eux, la noblesse de robe.  

L’antagonisme binaire entre les deux castes aux talents complémentaires se cristallisait lors des échanges martiaux du staff médico-chirurgical du mardi matin, qui s’apparentaient à des duels d’aigles aux quels assistaient les jeunes internes et externes médusés.  Semblables aux chevaliers du ciel du premier conflit mondial, les pilotes des 2 escadrilles rangées en bataille, chirurgiens à gauche, médecins à droite, échangeaient entre eux des rafales destinées à taquiner sans l’abattre, l’adversaire, qui n’était pas un ennemi. Sur le négatoscope, il ne fallait pas que le novice effectuant ses premiers vols mette à l’envers le cliché radiologique de l’estomac ou du cadre colique, ou confonde une cholécystographie orale avec la cholangiographie intraveineuse. Terrassé alors par une admonestation orageuse, frappant comme la foudre ou le feu, la toile de son biplan déchirée de toutes parts, l’infortuné s’efforçait d’atterrir sans trop de dommages, se dissimulant ensuite dans les derniers rangs de l’assemblée. Le ballet du grand cirque aérien terminé, ses camarades compatissants lui portaient alors secours afin de lui éviter de périr dans les flammes du déshonneur. Le pauvre bougre savait alors qu’il valait mieux pour lui se mettre en retrait quelques jours et rétrograder humblement au bloc opératoire d’un ou deux rangs dans les places réparties protocolairement autour de l’opéré : à droite, première main ; à gauche, seconde main ;  à côté de celle-ci, 1er aide, et enfin près des pieds, derrière l’infirmière, dans la table d’instruments, second aide.  La disgrâce n’était jamais durable, elle se clôturait habituellement par une accolade paternelle bienveillante et par l’acquisition durable d’un sobriquet coloré. Puisé dans le champ lexical du « Petit Haddock  illustré », celui-ci comprenait généralement un substantif animalier et un qualificatif affectueux comme : misérable Tourteau, infâme Kroumir, ou encore vilain Scolopendre. J’eus moi-même droit à « malheureux apprenti anatomiste » et ensuite à « peintre d’eau-douce », suite à un détail qui le chagrinait dans l’ illustration d’une technique opératoire qu’il m’avait demandé d’exécuter. Chacun l’aura compris : ce personnage hors norme, au vocabulaire coloré, était tellement truculent que chaque année, il faisait sans discussion possible, le rôle-titre des revues de médecine et ravissait le public étudiant.

Après le staff médico-chirurgical, le second événement rituel de la semaine était le grand tour des malades. Celui-ci était convoqué le samedi matin à 8h, au lendemain du grand programme opératoire du vendredi qui s’était généralement terminé dans le nuit et poursuivi en joyeuse escapade dans les troquets bruxellois où la bonne humeur communicative et l’humour ravageur du maître avaient, comme d’habitude, fait merveille.  Alors que les jeunes adjoints avaient encore les yeux assoupis ou la gueule bois, le grand patron s’y présentait  frais comme un gardon. Jovial et impassible, il dirigeait avec majesté le cortège qui se déroulait derrière lui dans les deux longs couloirs du service de chirurgie de l’appareil digestif. Entrant dans chaque chambre en premier, accompagné par le chef de clinique empressé et les assistants responsables de l’opéré, il se présentait sobrement au malade avec le seul titre qui faisait sa qualité : « Docteur Kestens ».  La main droite glissée dans le tablier, entouré de son aéropage à la recherche d’un compliment ou d’une faveur, indifférent à ce manège, il n’avait d’attention que pour le malade. Il était là, humble et tout à son devoir, tel l’Empereur habillé de sa simple redingote grise, au milieu de son état-major de maréchaux empanachés, couverts de broderies, de croix et de rubans.  Se grattant fréquemment l’oreille à l’aide d’un crayon ou d’un trombone en signe d’attention, le maître posait quelques questions, toisait le débit des drains et la feuille de surveillance, regardait attentivement le malade dans son ensemble, attentif au moindre détail, puis examinait les plaies, posait la main sur un ventre et donnait à l’infirmière des ordres brefs, nets et précis. Au sortir de la chambre, il adressait au collaborateur en charge un sentiment, une remarque, une remontrance parfois, un conseil souvent,  qui s’avéraient toujours pertinents. Le tour terminé, il saluait son monde avec grâce et distinction avant de rejoindre la côte, où il aimait se retirer pour le weekend. Jeune assistant junior, je m’imprégnais, silencieusement et en retrait, de ce spectacle singulier et lumineux à la fois ; j’apprenais ainsi le savoir-faire et surtout le savoir-être du métier. Comme tous mes collègues, j’étais profondément fier d’être l’humble disciple de ce maître d’exception et l’un des élèves d’une école d’excellence dont le rayonnement dépassait les frontières.

Mais c’est dans l’exercice opératoire que le maître révélait la plénitude de son talent. Comme tous les chirurgiens d’exception, il avait un sens inné du geste naturel, léger, atraumatique et élégant. Pince et ciseaux caressaient les structures, guidés par une intelligence vive des plans, des loges, des accolements, des croisements  et de la vitalité des tissus, si bien que tout se passait sous son regard d’aigle survolant le champ d’exposition anatomique, avec une aisance étonnante, comme si rien de l’univers intérieur qu’il pénétrait avec tact et respect, ne pouvait résister à sa volonté d’y déloger le malin et d’y remettre ensuite un ordre indolore et silencieux. Combien de fois ne l’ai-je pas vu ainsi éclaircir, en quelques coups de patte félins, des situations inextricables dans lesquelles ses jeunes - ou moins jeunes - chefs de clinique s’étaient longuement enlisés. Lumineuse, la solution venait ainsi d’une voie d’issue magistralement tracée au milieu de l’obstacle réputé infranchissable,  s’ouvrant comme la mer rouge partageant ses flots sous le bâton de Moïse, ou se déliant comme le nœud gordien de Samarcande, tranché sans remord et sans dommage, par le glaive d’Alexandre. Si, selon l’affirmation de Sir Harvey Cushing, « la chirurgie est bien l’expression d’une pensée en action », elle ne pouvait trouver en d’autres mains, plus emblématique démonstration de cette évidence.  Aux yeux de tous, la figure de notre maître s’apparentait dès lors à celle qu’endossait le Connétable d’autrefois, surmontant la mêlée et triomphant de tous les combats incertains.

Ainsi fut-il avant tout un grand capitaine, dont l’esprit avait une ligne directrice droite et claire et dont la main ne tremblait point lorsqu’elle devait agir. Comme tous les grands capitaines, il savait affronter l’adversité, aimait surprendre et bousculer la destinée, avait soif d’entreprendre et de reculer les frontières possible. Général d’armée à l’hôpital, entouré d’un petit état-major de fidèles lieutenants, il commandait par la seule force de l’exemple, une noria d’officiers-chirurgiens dispersés dans tout le Royaume, en dehors de ses frontières, et au-delà des mers aussi. Imprégnés de sa volonté, ceux-ci n’avaient plus besoin de ses ordres pour savoir ce qu’il attendait d’eux. Amiral sur le navire de l’existence, il guidait aussi la flottille familiale, enrichie de nombreux compagnons d’équipage, tenant fermement la barre contre le vent et les marées. Avec sa force d’âme, et avec la tendresse de son cœur qui savait se révéler sensible à la fragilité d’autrui, il aura aidé beaucoup de malades, mais aussi ses proches, à surmonter les tragédies de la vie. Lorsqu’ au terme de son voyage, il atteignit l’extrémité du Monde, là où l’Océan semble disparaître dans l’infini, là où les vagues de l’esprit, doucement s’amenuisent et où l’onde de la pensée s’échappe, silencieuse, vers les nuages, c’est sereinement, la main dans la main de son épouse assoupie, qu’il s’évada vers l’invisible poursuite de sa destinée.

Lorsqu’ainsi un chevalier connétable tombe, il se trouve toujours autour de lui maints écuyers pour reprendre ses armes et relever ses couleurs. Un maître ne meurt jamais; il se perpétue dans le mythe auquel son âme a donné à voir, le temps fugace de son existence, un corps visible et l’invisible et éclatante vitalité de son esprit.

Le professeur Paul Jacques Kestens avait été élu membre de l’Académie Royale de Médecine de Belgique en 1990 et il la présida en 2000. Durant de très nombreuses années, il fut un acteur assidu des travaux de la 3e section. Aimant les lieux habités par l’Histoire et habillés de quelque prestige, il aimait, naturellement, l’Académie. Entre ces murs qui ont autrefois résonné au son de sa voix de stentor, il reste à jamais présent dans nos souvenirs. C’est pourquoi, Madame, chère famille, l’Académie vous apporte ici ses plus sincères condoléances et vous assure que, dans le cœur et dans l’esprit de chacun de ses membres, demeure de l’œuvre de votre époux et de votre père, une mémoire vive et reconnaissante.

Faisant un ultime écho à la faconde de feu notre collègue et au théâtre de son existence ici brièvement évoquée, permettez-moi, Mr le Président, Mr Le Secrétaire Perpétuel, chers amis, de conclure cet hommage avec ces quelques vers paraphrasant la plume d’Edmond Rostand, que chacun ici entendra, avec émotion, résonner dans son âme :

 Il est quelque chose peut être, que notre maître nous laisse,

De son Savoir, de son Verbe, de ses Gestes merveilleux,

Quelque chose qui, en nos regards autrefois, est entré lumineux,

Puis en nos souvenirs aujourd’hui, a glissé silencieux,

Mais qui en nous demeure, sans pli, sans tache,

Et fait de nous tous, les héritiers de son panache.

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