Académie royale de Médecine de Belgique

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Hommage au professeur Léopold Molle (1921-2020) par Jean Nève, Jeanine Fontaine et Jean Michel Kauffmann

Né le 20 septembre 1921, le professeur Molle s’est éteint le dimanche 9 février 2020 à l’âge très respectable de 98 ans. Originaire de la région namuroise, ce natif de Saint Gérard a bénéficié de l’enseignement des pères Jésuites avant de rejoindre l’ULB pour parfaire sa formation en Pharmacie. Ses études ne furent pas de tout repos puisqu’elles coïncidèrent avec la période de guerre 40-45 où Léopold et sa famille connurent l’exode en France et virent leur maison détruite par un bombardement. Ceci ne l’empêcha pas d’entrer dans la résistance à l’occupant, fidèle à sa volonté de ne jamais se soumettre et d’agir en tout temps en homme libre. C’est ainsi qu’il reçut la médaille commémorative de la guerre 40-45 ainsi que la médaille de la résistance.

Attiré par le prestige de l’apothicaire de son village, ses études et sa vie professionnelle coïncidèrent avec le développement prodigieux des sciences pharmaceutiques marqué par la révolution chimique puis biologique.  Très tôt repéré par son maitre, le professeur Louis Maricq, il fut invité à le rejoindre et à participer aux enseignements de chimie pharmaceutique inorganique, de chimie analytique et de toxicologie. Il s’intéressa aux méthodes physicochimiques d’analyse des médicaments et des toxiques dont l’électrodialyse et la chromatographie en phase gazeuse, la titrimétrie en milieu non aqueux et, plus tard, à l’absorption atomique. Il rédigea ainsi avec son collègue Romain Ruyssen de l’Université de Gand un ouvrage de référence dans le domaine intitulé, les «Principes de Chimie Physique à l’Usage des Pharmaciens et des Biologistes», publié chez Masson en 1965. Cet ouvrage témoigne de toute sa modernité et de son souci de promotion des sciences pharmaceutiques.

Au départ de son mentor, il reprit ses enseignements et s’adjoint de brillants collaborateurs, en la personne des professeurs Gaston Patriarche et Michel Hanocq, aujourd’hui disparus. Léopold Molle s’impliqua avec passion dans les profondes modifications de l’esprit et du contenu de l’enseignement universitaire inspirées par le climat de « Mai 68 ».

Au sein de l’Institut de Pharmacie de l’époque, il fut le premier à favoriser la collaboration avec la Faculté de Médecine et à inciter son collègue et ami Jean Reuse à engager une assistante pharmacienne dans son laboratoire de Pharmacodynamie et Thérapeutique.  Un programme de recherche commun fut dès lors mis en place et les premières études sur les relations structure activité dans la série des benzamides neuroleptiques de type sulpiride) furent lancées avec le concours de leurs « jeunes » assistants chercheurs des années 70 :  Jeanine Fontaine et Marc Van Damme. Il soutint également des vastes activités de recherche sur les oligoéléments, ces micronutriments qui suscitèrent son intérêt dès 1958 et connurent un développement considérable par la suite, notamment sous l’impulsion de Jean Nève. C’est son laboratoire qui s’équipa des premiers ordinateurs et logiciels facilitant les études analytiques de même que des premiers spectrophotomètres d’absorption atomique en Belgique.  Sa clairvoyance et son sens des relations lui permirent aussi d’intensifier les contacts avec de grandes firmes françaises de cosmétologie, ce qui lui fit alors créer en 1984 et pour la première fois en Belgique un enseignement complet de dermo-cosmétologie, toujours fort actif aujourd’hui. Son regretté collègue André Moës lui prêta un concours très précieux.

Léopold Molle manifesta aussi une grande activité en toxicologie en créant de toutes pièces un laboratoire collaborant avec le Centre Anti-Poisons et spécialisé dans l’analyse des toxiques minéraux. Il fut également un des acteurs importants du Laboratoire Central de Toxicologie auquel il associa de très nombreux collaborateurs. Ses enseignements de Toxicologie étaient remarquables tant il parvenait à susciter l’intérêt de ses étudiants, en élargissant largement les horizons.  Soucieux d’élever le niveau scientifique, il invita à la Faculté de prodigieuses personnalités telles René Truhaut, fondateur de la toxicologie moderne et Henry Laborit, le père des neuroleptiques et célèbre auteur de « l’Eloge de la Fuite ». Finalement, une de ses plus nobles réalisations fut l’instauration en 1976 d’un vaste programme de coopération avec l’université de Ouagadougou au Burkina Faso. Ce généreux projet donna un stimulus remarquable à l’enseignement et au développement des sciences pharmaceutiques dans ce pays qui lui témoigna plusieurs fois son immense reconnaissance, notamment en lui décernant le titre de Grand Officier de l’Ordre National du Burkina Faso (1999).   

Ses qualités professionnelles furent appréciées dans de nombreuses instances telles la Commission des Médicaments, la Commission de Transparence, le FNRS ou la Pharmacopée Européenne et le Comité d’Ethique Médicale de l’hôpital Saint Pierre.  Il entra à l’Académie Royale de Médecine de Belgique en 1969 et fut aussi Membre de l’Académie de Pharmacie de France. Ses activités dépassèrent largement la sphère universitaire.  Il créa notamment dès 1983 et avec le soutien d’un de ses élèves, l’avocat Jean Jacques Coppée, la Fondation « Médicaments et Société », lieu de rencontre entre le monde pharmaceutique et la Société.  A l’Académie de Médecine de Belgique, il fut successivement correspondant régnicole (1969) puis membre titulaire (1977) et fut admis à l’honorariat en 2008. Il se vit octroyer les titres de  de grand Officier de l’Ordre de la Couronne ainsi que de l’Ordre de Léopold.
Au-delà de ses enseignements et de ses activités sociétales, Léopold Molle soutenait avec vigueur une vision du pharmacien d’officine et de son rôle très en avance sur son temps.  Il estimait que le pharmacien devait résolument s’extraire du cadre commercial et se concentrer sur sa spécificité de spécialiste du médicament tant dans ses aspects chimiques que biologiques, accompagnant avec compétence et sans complexe le patient et le médecin dans la conduite de la pharmacothérapie. Il a toujours défendu avec vigueur la qualité des médicaments et des traitements associés, notamment lors de l’éclosion des médicaments génériques en Belgique qu’il vit arriver avec prudence et sens critique. Léopold Molle fut sans conteste un artisan efficace du changement de mentalité  du monde pharmaceutique.

Homme de convictions et de passions, ce bouillonnant personnage impressionna toutes les personnes qui eurent la chance d’entrer en contact avec lui. Paradoxalement, il resta toujours humble devant ses réalisations prétextant du fait que ce qui compte, ce sont avant tout les actes posés par les hommes mais pas les honneurs ou la reconnaissance qui pourraient en découler. Antoine de Saint Exupéry qu’il citait volontiers, disait : « Etre homme, c’est sentir en posant sa pierre que l’on contribue à bâtir le monde ».

Binôme indispensable de ce parcours, son épouse Lucie qui fut à ses côtés durant presque toute son existence et constitua avec lui un couple qui irradiait de bonheur et dont les valeurs reposaient sur l’accueil, la chaleur, les échanges, la tolérance mais aussi les projets et les rêves. Sa fille Geneviève qui mena une brillante carrière dans la magistrature, ses beaux fils, ses deux petits-enfants Nicolas et Jérôme et leurs épouses ainsi que ses 4 arrières petits-enfants furent des rayons de soleil dans son existence. Léopold n’eut pas de fils « biologique », mais il s’entoura d’une ribambelle de fils spirituels dont Michel Hanocq, Marc Van Damme, Jean Nève, Jean Michel Kauffmann et bien d’autres.  Mis en danger par deux méchantes attaques du cancer, mais il passa les caps difficiles avec volonté et courage pour finalement manifester une longévité remarquable. Ce grand amateur de bonne chère et surtout de bons vins admettait non sans malice que c’était ce breuvage qui l’avait amené à une existence si sereine et si bien remplie.

Ils sont donc nombreux ceux qui ont eu la chance de faire une partie du chemin avec Léopold Molle, à la poursuite des étoiles. Le voici maintenant pour toujours voguant dans l’immensité de l’Univers. Son souvenir restera à jamais gravé dans leur mémoire.