Académie royale de Médecine de Belgique

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Éloge académique par le Prof. Frühling

Éloge académique du Professeur Albert de SCOVILLE ( 8 février 1922 - 18 mars 2010) par le Prof. J. FRÜHLING, membre titulaire et Secrétaire perpétuel
(séance de l’Académie du 19 juin 2010)

Chère Madame de Scoville, chères Anne, Claude, Laetitia et autres membres de la famille, chers Collègues, Monsieur le Secrétaire perpétuel, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, 

Nous sommes réunis pour rendre hommage au Baron Professeur Albert de Scoville, qui vient de nous quitter après un long parcours professionnel de près de soixante ans comme Docteur en Médecine et qui fut, pendant trente ans (1974-2004), Secrétaire perpétuel de l’Académie royale de Médecine de Belgique, fondée en 1841 et à laquelle il s’est identifié pendant ses longues années de titulariat de cette fonction.

Vu sa maladie chronique de longue date, son passage le 18 mars 2010 vers la sphère de l’existence éternelle ne fut pas surprenant, mais, même dans ces conditions psychologiques d’une longue attente, lorsque l’Hadès est franchi, on se rend compte que c’est le pas définitif et qu’il n’y a pas de retour. Nous commençons dès lors à nous rendre compte que nous avons perdu définitivement une personnalité exceptionnelle qui servira pendant des générations d’exemple pour ceux et celles qui veulent, dans l’avenir, épouser une carrière académique dans le sens le plus noble de ce mot.

Depuis sa prestation de serment d’Hippocrate, il est resté fidèle à sa vocation choisie, que ce soit dans le monde universitaire belge ou dans des conditions beaucoup plus primaires, dans l’ancien Congo belge.

Salle d’opération à Elisabethville – Albert de Scoville à l’avant-plan à droite

 

Il fut pendant toute sa carrière l’expression de la belgitude traditionnelle avec toutes ses caractéristiques positives. Il est resté loyal à la Belgique unitaire, à la Famille royale et à la culture française, tout en étant au service de ses étudiants et, plus tard, pendant trois décennies, au service de l’Académie royale de Médecine de Belgique.

C’était un homme fidèle à ses principes, loyal, dévoué et fondamentalement gentil dans le contexte humain, aussi bien avec ses aînés qu’avec ses cadets. Il a saisi dans ses communications toujours la bonne parole pour être à la fois agréable et efficace, mais si c’était nécessaire, dans l’intérêt de sa profession ou de son Académie, il pouvait être décidé et combatif pour la « bonne cause ». Malgré sa position sociale élevée, comme les vraies grandes figures, il a toujours su rester modeste.

Pendant sa vie et sa fonction académique, la médecine a fait des progrès inimaginables auparavant. Ainsi lorsqu’il est né en 1922, Best et Banting venaient de recevoir leur prix Nobel pour la découverte de l’insuline, première landmark de la future evidence-based medicine. Par ailleurs, trois ans auparavant, le même prix Nobel est revenu au Professeur J. Bordet, déjà un membre titulaire de notre Académie royale de Médecine de Belgique et dont la distinction était la reconnaissance implicite de la Belgique d’Albert 1er, deuxième puissance économique au monde jusqu’en 1914 et pays résistant héroïque pendant la guerre 14-18.

C’est en 1934 que le jeune Albert de Scoville entame ses études secondaires, quasiment au moment de la disparition d’Albert 1er, et du début hélas d’un lent déclin du rôle primordial de la Belgique sur l’échiquier européen et mondial.

La troisième date charnière est celle des débuts des études de Médecine du futur Docteur Albert de Scoville en 1939, coïncidant avec le déclenchement de la seconde guerre mondiale. Pour illustrer cette période tragique et mouvementée dans la vie de chacun, retenons, parmi les nombreuses distinctions honorifiques que recevra plus tard Monsieur de Scoville,  la « Médaille de résistant » comme témoignage de son comportement civique et le fait qu’en 1945, il fit partie de la délégation des étudiants belges pour examiner les crimes commis par le régime nazi dans le camp de concentration de Bergen-Belsen.

Camp des médecins belges à Bergen-Belsen – 1945. Albert de Scoville à gauche.

 

Alb. de Scoville a reçu ensuite son diplôme de Docteur en Médecine le 24 juillet 1946 à l’Université de l’Etat à Liège, complété par un diplôme de Médecine hygiéniste en 1951 à l’Université de Liège, et par un diplôme de Médecine tropicale délivré en 1959 à l’Institut de Médecine tropicale d’Anvers.

Pendant sa formation, il fut attaché succesivement –toujours à Liège– au Service d’Anatomie pathologique du Professeur J.Firket et à la Clinique chirurgicale des Professeurs Christophe et Orban. Enfin, il fut Chef de travaux de pathologie chirurgicale de 1955 à 1959. Toujours dans le cadre de sa formation, il a passé en 1957/58 huit mois comme « Research Fellow in Surgery » et assistant à la Harvard Medical School et au Peter Bent Bingham Hospital (Boston –USA).

Entre 1959 et 1969, il a rempli les fonctions suivantes à l’Université d’Elisabethville, plus tard Université de Lubumbashi (Congo belge puis République démocratique du Congo) :

  • Chargé de cours de clinique chirurgicale et de pathologie chirurgicale générale à l’Université officielle du Congo belge et du Rwanda-Burundi ;

  • Professeur ordinaire de clinique et de pathologie chirurgicales à l’Université d’Elisabethville ;

  • extension d’attributions avec l’enseignement de la « Pathologie et thérapeutique chirurgicales spéciales » en 1960 ;

  • extension d’attributions avec l’enseignement de « Théorie et pratique des opérations chirurgicales » en novembre 1964.

Après la reprise de ses fonctions de Chef de travaux à la Clinique chirurgicale en août 1968 à l’Université de Liège, il a été chargé successivement des enseignements suivants à la Faculté de Médecine de son Université :

  • « Pathologie des affections chirurgicales tropicales » ;
  • « Questions approfondies de pathologie tropicale spéciale » ;
  • « Anatomie humaine topographique » et
  • « Anatomie humaine systématique», comme Professeur ordinaire titulaire de la chaire d’Anatomie humaine topographique et de Splanchnologie.

En même temps, il fut responsable du service de Pathologie tropicale et des enseignements y afférents, tant au Centre d’études des pays en développement (CEDEV) qu’à la Faculté des Sciences appliquées de l’Université de Liège. 

Comme dernière date symbolique, relevons l’année 1974. Après avoir été élu membre correspondant de notre Compagnie en 1969 et élevé au titulariat en 1972, le relativement jeune Albert de Scoville est désigné, à l’âge de cinquante-deux ans, onzième Secrétaire perpétuel de l’Académie royale de Médecine de  Belgique, comme successeur du Professeur A. Dalcq, qui a tenu les rennes de l’Institution de 1957 à 1973. L’année 1974 est également celle, où le prix Nobel de Médecine est partagé par deux Belges, Albert Claude et Christian de Duve, et l’Américain G.Palade, respectivement membre honoraire,  membre titulaire et membre correspondant étranger de notre Compagnie à ce moment. Sa fonction de Secrétaire perpétuel a donc commencé avec la plus haute reconnaissance du niveau exceptionnel de la recherche biomédicale fondamentale belge et Albert de Scoville a su insuffler cet esprit et cette impulsion à son Institution pendant les trois décennies à venir,  maintenant aussi bien du point de vue de la recherche scientifique que de celui de la médecine clinique, ce niveau d’excellence, ce qui est en soi le rôle des académies en général et d’une Académie des Sciences médicales en particulier.  

Albert de Scoville et Albert Lacquet, Secrétaire perpétuel de l'Académie-soeur néerlandophone

 

À propos de son élection en 1974 comme Secrétaire perpétuel, permettez-moi de rappeler quelques phrases du Professeur Alb. de Scoville, qu’il a prononcées dans le cadre de son discours de prises de fonctions, comme son credo et ars poetica.  Je le cite textuellement :

« Il me suffira, je le crois, de suivre la voie tracée par mon regretté prédécesseur. Comme lui, je m’efforcerai, notamment, d’entretenir les meilleurs rapports avec les six autres Académies royales, mais plus particulièrement, je mettrai tout en œuvre pour bien développer encore nos excellentes relations avec la “Koninklijke Academie voor Geneeskunde”».

« Je veillerai également à ce que notre Compagnie puisse continuer à entretenir les rapports les plus fructueux, non seulement avec nos Facultés de Médecine, mais aussi avec les grandes Fondations de la rue d’Egmont. »

« Je voudrais aussi développer, sous l’angle de la confraternité médicale, des contacts de plus en plus étroits avec d’autres organismes très importants, tels par exemple le Conseil de l’Ordre des Médecins. »

Puis Monsieur de Scoville a prononcé, dans le cadre du même discours, la phrase prophétique suivante qui a trouvé finalement sa réalisation trente-cinq ans plus tard lors du changement récent des Statuts de notre Compagnie : « Chacun sait que le qualificatif perpétuel ajouté à l’énoncé du titre lui-même de la charge veut bien préciser, sans aucune équivoque, une sorte de garantie absolue d’indépendance dont jouit le titulaire, garantie dont le législateur, dans sa sagesse, a voulu marquer la fonction, pour la préserver de toute pression ou ingérence extérieure, d’où qu’elle puisse venir. »

Au début de sa fonction, Alb. de Scoville a réinstallé l’Académie en 1976-1978 dans les locaux rénovés du Palais des Académies. Il a rétabli et continué le rituel immuable des séances de l’Académie, entrecoupé de séminaires et symposia de haut niveau, avec ses concours et ses prix permettant l’éclosion de plusieurs générations de futurs chercheurs. En 1991, en collaboration avec le Professeur Th. Godfraind, Président, et avec le Bureau de l’époque, il a organisé des festivités   scientifiquement « somptueuses » pour les 150 ans d’existence de l’Académie royale de Médecine de Belgique.

Cérémonies du 150ème anniversaire de l’Académie royale de médecine

À cette occasion, il a reçu les grandes Personnalités de Belgique ainsi que les représentants académiques de plusieurs dizaines de pays du monde entier. D’une certaine manière, ce fut le sommet de son secrétariat perpétuel. Il a montré à cette occasion qu’il n’était pas seulement Secrétaire perpétuel, mais il a perpétué l’existence et l’œuvre de l’Académie royale de Médecine de Belgique.

Remarquons qu’entre-temps, suivant la longue série de réformes constitutionnelles, la Belgique a changé de structures et l’Académie royale de Médecine de Belgique, dépendait, depuis 1989, comme pouvoir organisateur, de la Communauté française. En 1991-1992, dans le contexte international, européen en particulier, il est cofondateur de la Fédération européenne des Académies de Médecine, dont la première langue officielle fut, pas par hasard, avec le Professeur de Scoville comme Secrétaire général, le français.

Sous son sceptre, l’Académie  à continué son rôle d’organisme de conseil des différents gouvernements ou d’autres instances nombreuses qui se sont adressées à elle, et a rédigé et publié, bon an, mal an, plusieurs avis sur les questions fondamentales de la pratique médicale, de la santé publique ou de l’enseignement de notre Profession.

Toute cette activité fut orchestrée inlassablement par le Secrétaire perpétuel, grâce à son expérience et à sa culture médicale à très large spectre.

Figure connue et digne représentant des sciences biomédicales belges, il fut reçu partout par ses pairs internationaux avec amitié et respect. Relevons ainsi parmi les différentes distinctions sa qualité de :

  • Membre associé de l’Académie royale des Sciences d’Outre-Mer ;
  • Associé étranger de l’Académie nationale de Médecine de France ;
  • Membre associé étranger de l’Académie de Chirurgie de Paris ;
  • Membre honoraire de l’Académie royale de Médecine de Valence;
  • Correspondant de l’Académie royale de Médecine de Barcelone;
  • Correspondant de l’Académie des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Cordoba;
  • Correspondant de l’Académie nationale de Médecine de Buenos-Aires et
  • Membre de la Royal Society of Medicine (London)
  • ainsi que de la New York Academy of Sciences.

 

 

Réception de S. M. la Reine Fabiola en tant que Membre d’Honneur - 1976

Le Bureau et les membres de l’Académie royale de Médecine de Belgique, ainsi que ses collaborateurs administratifs, certains depuis longue date, prennent congé aujourd’hui une dernière fois de cette figure exceptionnelle et en même temps tellement typique des qualités  les plus positives d’une certaine Belgique, qui va survivre – je l’espère ardemment – aux résultats des dernières élections législatives.

A titre personnel, en tant que son successeur, je lui devais cet hommage qui n’est qu’un pâle reflet de la personnalité humaine et vivante d’Albert de Scoville, que j’ai connu dès le début de ma carrière de jeune Académicien, où je n’ai reçu de sa part que des gentillesses, des paroles aimables et des encouragements, sans savoir qu’un jour, par la volonté de mes pairs, j’aurais l’immense honneur de lui succéder.

Cet homme dévoué aux sciences, à la médecine et à son Académie possédait un havre où il pouvait toujours se retirer pour se ressourcer par l’amour et par le sens de la famille auprès de son épouse (fidèle compagne de route depuis 1948) puis de ses trois enfants et enfin de sa petite-fille Laetitia.

Tous ceux qui, comme lui, ont fait une carrière semblable dans notre monde médical, savent qu’une famille solide comme un rocher est la base sur laquelle l’homme d’une vocation déterminée bâtira sa carrière avec toutes ses réalisations.

 

Chère Madame de Scoville, chers membres de la famille, permettez-moi encore une fois, au nom de toute la communauté constituée par les Académiciens et en mon nom personnel, d’exprimer toute notre sympathie et nos condoléances les plus sincères.

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, Chers Collègues,

Nous avons pris définitivement congé du Professeur Alb. de Scoville, Secrétaire perpétuel de notre Compagnie pendant trente ans. Si l’on veut résumer sa personnalité et ses mérites, je dois citer l’Autrichien F. Grillparzer, le plus grand, avec Goethe et Schiller, des auteurs dramatiques de la langue allemande du XIXe siècle : « Er war ein treuer Diener seines Herren », en traduction libre adoptée : « Il a servi son Institution de la façon la plus dévouée, y consacrant toute son existence pendant trois décennies ». Pour conclure cet hommage, citons encore une fois Grillparzer : « Rentrons chez nous en gardant son souvenir : nous ne l’avons pas perdu, nous l’avons gagné pour l’éternité dans l’histoire de notre Académie ».

Merci Professeur Albert de Scoville  -–  et merci pour votre attention.