Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge académique de feu le Pr Maurice Abramow, membre honoraire, par le Pr Ronald Kramp, membre honoraire


Le Professeur Abramow s'est éteint le 04 septembre 2018 après une longue maladie dont les affres liées à diverses complications ont émaillé sa vie durant près d'une décennie.

C'est empreint d'émotion que je présente cet hommage dédié à notre Collègue.  Nous avons eu, en effet, une relation amicale durant un demi-siècle marquée d'une indubitable  entente scientifique et d'une  infaillible loyauté.

En 1957, Maurice Abramow est proclamé  Docteur en médecine, chirurgie et accouchements avec grande distinction  à l'Université libre de Bruxelles.

Après avoir terminé ses obligations militaires, il entame une spécialisation en médecine interne dans le service  du Professeur Pierre Paul Lambert à Brugmann.

Animé d'une curiosité insatiable, il entreprend simultanément  des activités de recherche  à la Fondation médicale Reine Elisabeth sous la direction du Professeur Jacques Corvilain. Ces recherches  concernaient  les  effets de  l'hormone de croissance sur l'excrétion rénale des phosphates et furent  publiées  dans des journaux  scientifiques prestigieux.

Afin de donner une nouvelle orientation scientifique à ce jeune chercheur  talentueux qu'est Maurice Abramow, le Professeur Lambert entreprend, en 1962, des démarches aux National Institutes of Health à Bethesda. Celles-ci vont permettre à Maurice Abramow de séjourner,  de 1963 à 1965,  au Kidney and Electrolyte Metabolism Laboratory des NIH où il est associé aux recherches effectuées par un jeune chercheur,  Maurice Burg, dont il est le premier fellow.

Celui-ci tentait alors de mettre au point une technique originale pour étudier le fonctionnement des différents segments du tubule rénal  confinés dans le rein et inaccessibles à la microponction tubulaire. 

Maurice Burg, Maurice Abramow et Jared Grantham, le deuxième Fellow de Burg, vont collaborer en parfaite harmonie à ce projet  ambitieux et  réaliser sur le rein de lapin ce que d'aucuns ont cru être impossible : 

« avoir accès aux différents segments du néphron enchevêtrés dans la masse rénale, disséquer et  isoler chacun des segments du tubule rénal, et  les  perfuser afin d'en étudier les propriétés fonctionnelles ».  

Plusieurs  étapes sont essentielles à la réussite d'une expérience de microperfusion. La première consiste à prélever un fragment de tissu rénal frais qui est plongé dans une solution oxygénée. Ensuite, un ou plusieurs segments de quelques mm de long sont très rapidement disséqués et isolés d'un tubule rénal sous microscope. Puis, l'un de ceux-ci est transféré délicatement dans une autre solution dans laquelle la microperfusion aura lieu. Pour ce faire, il faut fixer, sous microscope inversé, le segment  choisi entre deux micropipettes concentriques  en veillant au maintien de son intégrité. L'une des micropipettes sert à perfuser une solution de composition donnée à un débit de quelques nl/min.  L'autre, pré-calibrée, est destinée  à collecter le fluide perfusé dont le volume est déterminé. La composition du fluide récolté  sera analysée ultérieurement par des méthodes d'ultramicrochimie développées aux N.I.H.

De la  conceptualisation  à la réalisation, il a fallu plusieurs années à Maurice Burg et à ses collaborateurs  pour surmonter  les innombrables difficultés  rencontrées à chaque étape  du projet.  Celui-ci est néanmoins finalisé  en 1965 et  « la technique de  microperfusion  tubulaire in vitro » est publiée en 1966 dans l'American Journal of Physiology.

La technique de microperfusion suscitera un énorme  engouement en recherche rénale. Elle sera aussi appliquée  à l'étude fonctionnelle d'autres épithélia. Il s'agit indubitablement d'une contribution   majeure aux sciences physiologiques que d'aucuns considèrent comme une avancée technique  de la même importance  que la technique du voltage clamp en neurophysiologie  ou celle du patch clamp en physiologie cellulaire, toutes deux primées du Prix Nobel.

De retour en Belgique, Maurice Abramow  bénéficia d'un grant des NIH  permettant d'installer le système de microperfusion tubulaire à la Fondation médicale Reine Elisabeth où le Professeur Lambert avait mis deux locaux à sa disposition. Ensuite, il obtiendra une convention FRSM qui fut renouvelée sans interruption jusqu'à la fin de sa carrière.

En revenant sur le site de Brugmann, Maurice Abramow renoue aussi avec  des activités cliniques dans le département de médecine interne où son remarquable sens clinique et son raisonnement diagnostique précis seront très appréciés des étudiants-stagiaires et des internes en formation.

Chaque après-midi,  il oeuvre  à la table  de microperfusion tubulaire.  Il s'impose ainsi qu'à Mme Foulon, sa fidèle collaboratrice technique, une extrême rigueur de travail et un inamovible rituel quant aux préparatifs et au déroulement des expériences de microperfusion.

Celles-ci  se focalisèrent sur le tubule collecteur, point d'impact de l'hormone anti-diurétique, qui fascinait Maurice Abramow.   Il  étudie la perméabilité  à l'eau du tubule collecteur et  y détermine les  effets de l'hormone antidiurétique, ainsi que  l'action de plusieurs diurétiques.  L'ensemble de ces observations ont été rapportées dans sa remarquable thèse d'agrégation de l'enseignement supérieur  présentée en 1975.

Entretemps, il réussira une première dans le monde de la microperfusion en collaboration avec Max Dratwa: isoler et perfuser  un tubule collecteur provenant d'un rein foetal humain. Cette observation princeps parut dans Nature en 1974.

Notre première rencontre  eut lieu à la fin des années soixante à l'occasion d'un congrès aux Etats-Unis où je résidais à l'époque. Un courant de sympathie fut immédiatement manifeste  et Maurice Abramow m'invita à le contacter dès mon  retour en Belgique. 

Ainsi, fin 1971, je me suis rendu à plusieurs reprises à la Fondation médicale Reine Elisabeth, mais ce sont surtout nos rencontres mensuelles d'analyse de publications,  organisées à son instigation  le samedi après-midi, soit à Bruxelles, soit à Louvain, qui établirent notre lien d'amitié.  Au cours de ces discussions, il se révéla   par son implacable sens critique et son incessant questionnement. 

A la fin des années septante,  la carrière de Maurice Abramow connait une nouvelle orientation.  Il prend alors en charge les enseignements de physiologie et de physiopathologie,  est   nommé Professeur ordinaire, Chef du département, et Directeur du  Laboratoire de Physiologie et de Physiopathologie nouvellement créé à Erasme.

Il a dû  se résoudre  alors à réduire considérablement ses activités cliniques ainsi que  ses présences à la table de microperfusion.  Les activités de recherche du nouveau laboratoire  vont néanmoins se diversifier et s'amplifier grâce à la venue de  son demi-frère, Elie Cogan, qui  sera la cheville ouvrière au laboratoire pendant les absences de son mentor. 

La complicité scientifique entre les deux demi-frères était, pour ainsi dire, fusionnelle. Elle sera à la base de la nouvelle impulsion donnée au laboratoire  avec l'arrivée de chercheurs étrangers, la mise place de fructueuses collaborations internationales, et de l'apport de nouveaux collaborateurs attirés par la physiologie rénale et cellulaire.

Il en résultera de nombreuses  publications dans les meilleurs journaux scientifiques.

Les tâches administratives de Maurice Abramow au sein de la Faculté de Médecine ont été  multiples. Parmi celles-ci, il tenait tout particulièrement à participer à la Commission Permanente de la Recherche qu'il présida pendant plusieurs années. Cette présidence  et le rôle d'arbitrage dévolu au Président furent accomplis, tel que rapporté officiellement, avec équité et pertinence.

Vers la fin de sa carrière académique, il fut  encore élu au vice-décanat pour un terme de deux ans.

Durant toutes ces années,  nous sommes restés en contact. Il s'est  rendu à plusieurs reprises à Mons  pour donner un séminaire ou participer comme  expert à des thèses de doctorat. Ce furent  des  moments de rencontre  privilégiés et fort appréciés.

En 1977, Maurice Abramow fit une remarquable lecture au sein de notre Compagnie où il fut élu correspondant   en 1993 et  membre titulaire en 1998 ;  il  était  membre honoraire de l'Académie depuis 2008. 

Il n'hésita  jamais à intervenir lors des séances publiques et  fut  un membre actif au sein de la 1ère section et de la commission des communications.

Clinicien avisé, chercheur brillant, professeur passionnant, académicien,  humaniste, médecin journaliste, personnalité attachante au sourire plein de charme, aux  réparties  promptes,  quelquefois incisives, et à l'humour si particulier, teinté d'une petite pointe sarcastique, voire quelquefois caustique, Maurice Abramow avait  néanmoins un besoin impérieux d'une présence,  d'empathie et d'affection, tout en étant d'une discrétion absolue  à l'égard de certains pans de sa vie.

Cette  nécessité d'affection et  cette discrétion  ont été engendrées durant son enfance à Anvers où il est né en 1932 et où cet enfant juif deviendra un enfant caché sous  l'occupation allemande. Il sera marqué  à vie par  les traumatismes affectifs vécus par les enfants cachés dont même l'identité deviendra autre.

Ainsi, Maurice Abramow, après avoir échappé par le plus grand des hasards à la rafle  des citoyens juifs opérée à Anvers, en fin de soirée, le  15 août 1942,   devint, du jour au lendemain, Maurice Allart,  enfant caché.

Le Docteur Maurice Burg*, Membre étranger de notre Compagnie et mentor scientifique de Maurice Abramow,  a tenu à  s'associer à l' hommage de l'Académie par ce message :

“Dr. Maurice Abramow was a renal physiologist who made seminal and significant contributions to the field of nephrology.  As a post-doctoral  fellow, he collaborated  in   inventing a method to dissect viable renal tubules and perfuse them in vitro, measuring transport of substances between the tubule lumen and peritubular side. 

Using this method, he and others have determined what is transported by each of the many different nephron segments, how it is transported, and how the transport is regulated.  This information has been fundamental for our current understanding how the kidney functions in health and disease”. 

                                                                            Courriel du Dr Maurice Burg à R. Kramp

mettant en exergue les importantes contributions scientifiques  de son premier Fellow qui ont apporté une nouvelle dimension à nos connaissances de la physiologie et de la physiopathologie du rein et soulignant sa précieuse collaboration à la mise au point de la technique de  microperfusion tubulaire in vitro.

* Le Dr Maurice Burg est « Senior Investigator and Chief of the Renal Cellular and Molecular Biology Laboratory » aux N.I.H. et Membre de la National Academy of Sciences.