Académie royale de Médecine de Belgique

|

Rapport de la Commission chargée d'étudier le problème de la réforme des Académies royales de Belgique

        MM. R. Bruynoghe et E. Renaux, Rapporteurs.

                    La Commission était composée de MM. R. Bruynoghe, H. Frédéricq, L. Weekers, G. Leboucq, E. Renaux et J. Roskam, Membres titulaires et P. Lambin, Correspondant.

                L’Académie Royale de Médecine de Belgique – Koninklijke Belgische Akademie voor Geneeskunde – a été saisie par M. le Ministre de la Santé Publique et de la Famille d’un projet de réforme des Académies Royales de Belgique signé par M. le Ministre de l’Instruction Publique.

                Ce projet remet en cause avec quelques variantes un projet de 1946, au sujet duquel l’Académie alertée avait fait connaître son sentiment au Ministre de la Santé Publique le 31 janvier 1946.

                Le 27 avril 1946 la Compagnie, réaffirmant la position qu’elle avait prise le 31 janvier, insistait auprès de M. le Ministre de la Santé Publique pour qu’il empêche que l’Académie soit en une ou deux étapes absorbée par une sorte d’Institut Royal de Belgique.

                Le 14 mai 1946, M. R. D’Hoedt, Chef de Cabinet, faisait connaître de la part du Ministre Marteaux « qu’il n’est pas question de porter atteinte au statut actuel de l’Académie de Médecine.

                Puisque l’on revient à la charge, l’Académie doit donc cependant réexaminer les suggestions faites une nouvelle fois par le Ministre de l’Instruction Publique. Elle a chargé une Commission de réétudier la question et de lui faire rapport.

                La lettre du Ministre de l’Instruction Publique commence par marquer son accord sur une déclaration faite en séance de la Chambre du 14 mai 1947 par M. le Ministre d’Etat Carton de Wiart, à savoir qu’il conviendrait de procéder, sans retard, à un regroupement de nos Académies qui, dans le domaine scientifique, apparaissent en surnombre et sont exposées à des risques de chevauchement et de double-emploi dans leurs recherches et leurs travaux.

                Evidemment, pour cet homme d’Etat et écrivain illustre d’ailleurs, la chimie, la physique, la médecine avec toutes les sciences qui s’y rattachent n’ont pas l’importance de la philologie, de la philosophie, de l’histoire ou de la littérature. On reste confondu de voir un Ministre de l’Instruction Publique, présumé au courant de la formidable évolution des Sciences, utiliser un argument qui ne résiste pas à l’examen.

                Plus loin, le Ministre reprend une opinion formulée par le Conseil Culturel d’expression française, à savoir : que la question linguistique ne se pose pas dans les domaines autres que la littérature.

                Cet argument était à la base des objections présentées par ceux qui en 1937-38 considéraient la création d’Académies flamandes comme injustifiée.

                En contradiction absolue avec cette affirmation qu’il fait sienne, le Ministre propose de créer deux Académies groupant toutes les Compagnies autres que littéraires et divisées en deux sections, l’une française, l’autre néerlandaise, « indépendantes l’une de l’autre, et qui auraient chacune leur Secrétaire perpétuel.

                C’est-à-dire que : 1°) la langue est un critère fondamental ; 2°) les hommes de Science d’expression flamande ne peuvent entendre les exposés des hommes de Science d’expression française et réciproquement.

                Quand on a quelque amour-propre national on est angoissé de constater l’absence totale de bon sens qui a présidé à la rédaction d’un pareil factum.

                Quant au projet du Ministre de l’Instruction Publique tendant à grouper toutes les Académies actuelles en une seule Académie divisée en cinq classes, il y a été répondu dans les discussions antérieures ; il aboutit à donner une classe d’Académie aux Sciences, et une à la Médecine contre 2 Académies et trois classes à la littérature, aux Beaux-Arts et à toutes les disciplines de caractère livresque et spéculatif. Encore une preuve de mépris dans lequel le Ministère de l’Instruction Publique tient les sciences qui exigent le plus d’initiative intellectuelle et le plus d’ingéniosité et qui, d’ailleurs, ont contribué infiniment plus que toutes les autres à améliorer le bien-être, le confort, l’hygiène et la santé de nos populations.

                On s’étonne de voir le Ministre s’efforcer de réduire le nombre des membres des Académies et notamment des Académies de Médecine, alors que moins dix ans se sont écoulés depuis la création, à l’initiative de ses amis, de la « Koninklijke Vlaamse Academie voor Geneeskunde van België ».

                L’arrêté royal du 7 novembre 1938 contresigné par M. le Ministre Merlot dit expressément :

                « Willende een nieuw blijk geven van Onze hooge bezorgdheid voor al wat kan bijdragen tot de ontwikkeling van de geneeskundige wetenschap en techniek ;

                » Overwegende dat de oprichting van een Vlaamsche Academie voor Geneeskunde zal ten goede komen aan den bloei van de wetenschappen in België;

                » Overwegende dat het onderwijs in de genneskunde aan de Universiteit te Gent volledig, en aan de Katholieke Universiteit de Leuven gedeeltelijk in het Nederlandsch gegeven wordt.»

                Et en outre, « art. 2. – De Academie heeft tot doet :

 » 1°) De vragen te beantwoorden welke haar door de Regeering gesteld worden. Te dien einde zullen de Koninklijke Vlaamsche Académie voor Geneeskunde van België en de Koninklijke Belgische Academie voor Geneeskunde gezamenlijk beraadslagen ;

» 2°) Zich bezig te houden met alle studiën en opzoekingen welke den vooruitgang van de verschillende takken der geneeskunde kunnen bevorderen.»

Et encore, art. 4. – « De Academie bestaat uit veertig titelvoerende leden.»

Or, le libellé de l’article 2 exprimant le but poursuivi par l’Académie royale flamande est dans sa première phrase et le 2° l’exacte traduction de l’article 2 des Statuts de l’Académie royale de Médecine de Belgique qui était donc considérée comme ne remplissant pas suffisamment l’objet pour lequel elle avait été créée 97 ans plus tôt.

En conséquence, en 1938, le Gouvernement déclarait qu’il fallait 80 académiciens pour répondre aux questions du Gouvernement et pour contribuer aux progrès des différentes branches de l’art de guérir. En 1948, il n’en faut plus que 40.

Notre Compagnie comporte six Sections s’occupant entre autre des sciences anatomiques et physiologiques, de médecine interne et des spécialités y afférentes, de chirurgie générale et des spécialités chirurgicales, de pharmacodynamie, de chirurgie pharmaceutique, d’hygiène, de médecine légale, de la police de la médecine, de pharmacie, de chimie et sciences connexes, de médecine vétérinaire (clinique, zootechnie, etc…).

La Commission croit de son devoir de faire remarquer, en y insistant, que les statistiques produites par le Département de l’Instruction Publique pour établir que le nombre des académiciens est trop élevé en Belgique comparativement à ce qui existe dans les autres pays, sont basées sur des données erronées.

On y compare entre autres la situation existant en France à celle de chez nous et on prétend qu’il n’existe qu’une Académie s’occupant des activités ressortissant à la nôtre.

Or il y a en France :

1°) l’Académie Nationale de Médecine ;

2°) l’Académie de Chirurgie ;

3°) l’Académie de Pharmacie ;

4°) l’Académie Vétérinaire ;

5°) l’Académie d’Agriculture (Zootechnie, etc.).

D’autre part, les chiffres indiqués concernant le nombre de membres des Académies royales de Belgique sont aussi inexacts. C’est ainsi que pour une Académie on comprend dans ce chiffre les Membres titulaires et les Correspondants régnicoles, alors que pour d’autres, dont la nôtre, on ne tient compte que des Membres titulaires. La manœuvre des inspirateurs du projet est visible : on applique un coefficient de réduction uniforme à toutes les Académies, donnant ainsi l’impression d’agir avec impartialité, alors que le calcul est volontairement faussé à la base.

Le nombre de nos membres, quand on tient compte de celui existant à l’étranger – et entre autres en France, - des Académies s’occupant de médecine, ne comporte qu’une fraction de ce qu’il devrait être. Cette constatation est d’autant plus pertinente si l’on veut tenir compte du développement des différents domaines des sciences médicales. Car, contrairement à ce que l’on voudrait prétendre, notre Compagnie ne s’occupe nullement de questions professionnelles mais des diverses disciplines médicales, qui sont en évolution continuelle.

Le nombre des travailleurs qui s’occupent aujourd’hui de morphologie, de physiologie, de chimie physiologique, d’anatomie normale et pathologique, de médecine interne, de chirurgie, de médecine légale, de bactériologie et d’immunologie, de pharmacie et de médecine vétérinaire n’est plus du tout comparable à ce qu’il était il y a 50 ans, et le nombre de personnes s’occupant aujourd’hui de ces divers domaines qui font partie de notre Académie n’est nullement en rapport avec celui que l’on avait cru logique d’admettre lors de la création de l’Académie, il y a plus de cent ans.

Le mode de réduction du nombre des membres ne résiste pas, lui non plus, à un examen quelque peu sérieux. La pensée directrice est évidemment qu’il n’y a pas plus de 40 savants médecins, pharmaciens ou vétérinaires en Belgique. Mais le Ministre de l’Instruction Publique sait sûrement qu’il y a dans notre pays une série d’écoles qui sont glorifiées et honorées à l’étranger ; que, hors de Belgique, nos savants sont appréciés à leur juste valeur et que leurs communications y sont écoutées avec déférence et avec intérêt.

Interdire à des savants dignes de tous éloges l’accès à l’une des Académies alors que la limitation du nombre de membres de ces Compagnies est déjà une garantie de sélection constituera une pénible vexation à l’égard des intellectuels.

S’il y a trop d’académiciens, la faute ne nous en incombe pas. Pourtant dès que les nouvelles Académies ont été créées, nous nous sommes efforcés d’entretenir avec elles les meilleures relations dans l’intérêt de la Nation et de la Science. Il est à remarquer que l’excès d’académiciens, s’il existe, ne coûte guère à l’Etat, puisque les académiciens ne sont pas des fonctionnaires.

Nous estimons avoir le droit de prétendre que notre Académie s’est toujours bien acquittée de la mission qui lui a été confiée et qu’elle a largement contribué au progrès des sciences médicales et au renom scientifique de notre pays. Nombre de nos membres ont acquis une réputation telle que leur nom est cité dans les Traités des divers continents. Citons entre autres, parmi les physiologistes Léon Fredericq, Paul Heger, J. F. Heymans ; parmi les anatomistes Arthur Van Gehuchten et Albert Brachet ; parmi les chirurgiens Antoine Depage et A. von Winiwarter ; parmi les internistes Eugène Hertoghe et encore A. Van Gehuchten ; parmi les hygiénistes Emile Van Ermengem et Ernest Malvoz, et nous en omettons…

Notre Académie compte parmi ses membres nationaux deux Prix Nobel de Médecine et de Physiologie ; les Professeurs Jules Bordet et C. Heymans. Quelle autre Académie peut se prévaloir de posséder deux Prix Nobel ? Et c’est cet organisme, qui a si largement contribué au renom scientifique de notre pays, que l’on voudrait réduire à une demi-classe d’un soi-disant Institut de Belgique !

La mesure serait l’opposé de ce qui se fait dans les pays de haute culture : ni en France, ni en Angleterre, on n’a envisagé d’incorporer l’Académie de Médecine dans un Institut. Au contraire, en France, depuis cette année, l’Académie de Médecine de Paris a pris le nom d’Académie Nationale de Médecine de France. Ajoutons que dans divers pays, on a créé au cours de ces dernières années une Académie de Médecine tout à fait indépendante, en Roumanie et en Suisse notamment. Et en Hollande, la question était à l’étude au moment où la guerre a éclaté.

Enfin, un changement dans les statuts de l’Académie ne peut être décidé que par l’accord d’une majorité des deux tiers des voix des membres titulaires. De plus, par la loi du 2 août 1924, l’Académie est devenue propriétaire de ses fondations, installations, vastes bibliothèques, etc. On ne peut détourner de leur but les dons et legs faits à l’Académie en les affectant à de nouveaux organismes non prévu par les donateurs et légataires.

Certes, nous n’ignorons pas que, séduits, peut-être inconsciemment, par les méthodes totalitaires qui paraissent exercer un attrait irrésistible sur certaines personnes lorsqu’elles tiennent les leviers de commande, certains hauts fonctionnaires feraient volontiers table rase des Statuts des grands Collèges Scientifiques, Statuts qui ont été approuvés et promulgués par les autorités compétentes et qui ont donc force de Loi.

Les Académies doivent de toutes leurs forces résister à ces tentatives. Qu’elles soient, s’il le faut, le dernier réduit de l’esprit de liberté qui animait les constituants de la Patrie Belge.

En conclusion, l’Académie Royale de Médecine de Belgique maintient sans réserve sa position antérieure et se refuse à toute modification de son statut.

Bruxelles, le 24 avril 1948.

Séance du 25 septembre 1948.