Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge académique de feu le Pr Henri Kulbertus, membre honoraire, par le Pr André Scheen, membre titulaire


Le Professeur Henri Kulbertus est né à Liège le 16 septembre 1938. Il est décédé au Centre Hospitalier Universitaire de Liège le 10 janvier 2018, à l’âge de 79 ans. C’est une figure marquante de la communauté académique qui nous a quittés, mais qui restera présente dans la mémoire de tous ceux qui l’ont apprécié : collègues, étudiants et patients. Henri Kulbertus avait une classe naturelle et dégageait, à l’évidence, un charisme exceptionnel. Il était doté d’une intelligence hors du commun, d’une gentillesse naturelle, d’une grande disponibilité, d’une profonde humilité et d’un humour très britannique.

Etudiant brillant, il a obtenu la plus grande distinction à chacune des sept années de médecine. Elève assistant dès la deuxième année de candidature à l’Institut de Biologie générale dirigé à l’époque par le Recteur Marcel Dubuisson, il a d’emblée développé des recherches scientifiques de pointe. Ainsi, il a été l’auteur d’un article publié dans la prestigieuse revue Nature en 1963, alors qu’il était toujours étudiant. Vous remarquerez qu’il était le seul auteur de cette publication, ce qui est tout à fait exceptionnel et témoigne d’une belle ingéniosité et d’un grand talent, alors qu’il n’avait pas encore 25 ans. La même année, il fut proclamé Lauréat du concours universitaire pour un mémoire intitulé « Contribution à l’étude de la physiologie des parois carotidiennes ».

Après l’obtention de son diplôme de médecin, de 1963 à 1971, il a fait carrière au Fond National de la Recherche Scientifique dans l’Institut de Médecine dirigé par le Professeur Alphonse Nizet, gravissant les échelons de stagiaire à aspirant puis chargé de recherches. Outre ses activités cliniques, il y effectua des recherches expérimentales dans le domaine de l’hypertension artérielle et des effets de l’angiotensine sur le débit rénal. Après trois ans de formation en Médecine Interne, il décida de passer un an à l’étranger, en 1966-1967, pour parfaire ses compétences cliniques et scientifiques. Parmi plusieurs invitations, il porta son choix sur l’Hôpital d’Hammersmith à Londres dont le Département de Cardiologie était dirigé par le Professeur John Goodwin. A la fin de cette année à Londres, le Professeur Goodwin écrivit ceci : “Henri Kulbertus is a man of exceptional talents who should become one of the leaders of cardiology in the future.” John Goodwin était un visionnaire et il ne s’était pas trompé.

Ce texte a été écrit quand Henri Kulbertus était âgé de 28 ans et sa teneur a été confirmée rapidement. Il devint le pionnier des branches segmentaires du faisceau de His dont la genèse et la signification clinique ont été à la base de la thèse d’Agrégation de l’Enseignement supérieur qu’il déposa en 1971 et défendit avec brio en 1972. Il fut nommé rapidement chef de travaux à l’Université de Liège de 1971 à 1973 puis Agrégé de Faculté de 1973 à 1976.

Henri Kulbertus était également un superbe enseignant, clair, précis, éminemment didactique. Il fut d’abord titulaire du cours de séméiologie médicale. Il écrivait en 1985 ce qui suit : « Au moment où la médecine emprunte chaque jour davantage ses moyens d’exploration aux techniques et au laboratoire, il est important de rappeler aux étudiants que, pourvu qu’ils fassent l’effort d’acquérir le savoir-faire indispensable, ils pourront, par le seul usage de leur sens, recueillir au lit du malade une information précieuse qui leur fera parcourir une grande partie du chemin vers le diagnostic ». Ensuite, il excella également comme professeur de cardiologie pendant de nombreuses années. Très apprécié par les étudiants, il reçut à deux reprises le «Prix Orange». 

Henri Kulbertus était un orateur hors pair. N’avait-il d’ailleurs pas déjà remporté un concours d’éloquence alors qu’il n’était qu’en fin d’humanités ! Suite à son séjour à Londres, il maniait l’anglais à la perfection, avec un accent très British ! Combinant carrière scientifique de haut vol et éloquence difficilement égalable, il fut logiquement invité à faire de multiples exposés dans le domaine de la cardiologie dans différents pays et continents et à faire partie du jury de nombreuses thèses en Belgique et à l’étranger.

Ses centres d’intérêt pour la recherche clinique ont été multiples et très productifs. Henri Kulbertus a créé un laboratoire d’électrophysiologie performant et, en collaboration avec le Professeur Camille Heusghem et Adelin Albert, il a développé un programme de suivi prospectif de plus de 1.000 patients consécutifs admis pour infarctus aigu du myocarde, étude qui a conduit à la publication d’une trentaine d’articles dans des journaux réputés. En tant que Chef de Service de cardiologie au CHU de Liège, le Professeur Kulbertus a dirigé sept thèses d’agrégation et au moins douze thèses de doctorat. Il a véritablement créé une école de cardiologie liégeoise et nombre de ses élèves ont acquis une notoriété nationale et internationale. Il a organisé de multiples colloques dont les Journées de cardiologie liégeoise pendant de très nombreuses années auxquelles participaient des invités prestigieux, choisis, le plus souvent, parmi ses nombreux amis européens. Plus récemment, il avait également coordonné et publié trois éditions successives d’un volumineux livre intitulé « Athérosclérose – Athérothrombose ».

La carrière académique d’Henri Kulbertus fut une ligne droite : professeur associé en 1976, professeur en 1985, professeur ordinaire en 1989, chef du Service de Cardiologie de 1988 à 2002. Il fut également un excellent Doyen de la Faculté de Médecine pendant pas moins de sept années (de 1989 à 1996) et un membre du Conseil d’Administration de l’Université. Il était apprécié de tous ses collègues. Permettez-moi ici de citer une anecdote à ce sujet. Lors d’une élection rectorale à l’Université de Liège, tandis que les participants ne parvenaient pas à départager deux candidats, les votes se sont orienté spontanément vers la personne d’Henri Kulbertus alors qu’il ne s’était pas porté candidat. Devant le succès croissant des votes en sa faveur, il fut obligé de monter à la tribune pour confirmer que, pour des raisons personnelles et familiales, il n’était pas candidat, tout en remerciant les collègues pour leur marque de confiance. Cette anecdote témoigne de ce que représentait la personnalité d’Henri Kulbertus au sein de l’Alma Mater. Sa Majesté le Roi Albert II lui a décerné, en 2008, la décoration civile de Grand Officier de l’Ordre de Léopold. 

Il fut Président de la Société belge de Cardiologie. Sur le plan européen, il fut Editeur en chef du prestigieux European Heart Journal de 1988 à 1993, conseiller puis secrétaire du bureau de la Société européenne de Cardiologie. Il reçut, en 2011, la médaille d’or de cette Société et son nom est gravé à jamais sur une plaque commémorative dans le hall d’entrée de l’European Heart House à Nice.

Henri Kulbertus fut également le Rédacteur en chef de la Revue Médicale de Liège de 1988 à 2006. Il m’avait demandé d’être son adjoint à cette fonction et j’ai eu l’honneur, et la périlleuse tâche, de lui succéder comme rédacteur en chef en 2006. Il m’est resté d’une aide précieuse en tant que Rédacteur en chef Honoraire, toujours très actif et non avare de conseils avisés jusque peu avant son décès. La revue lui a consacré un émouvant « In memoriam » dans le numéro de mars 2018 et le prochain numéro thématique de la revue intitulé « Urgences cardiaques et vasculaires » lui sera dédié.

Le professeur Henri Kulbertus a été proclamé correspondant régnicole de notre Académie en 1979, puis membre titulaire en 1991. Il y fut très actif jusqu’en 2001. Le 30 juin 2001, alors qu’il venait de proclamer les étudiants de dernière année de médecine, il fut renversé, trois heures plus tard, par une voiture sur un passage pour piéton et grièvement blessé. Après quelques semaines en coma artificiel aux soins intensifs, il a entamé une très longue et pénible revalidation avec une hospitalisation de plus de six mois pour, finalement pouvoir réintégrer son domicile et poursuivre progressivement sa réinsertion dans la vie active. Cet accident a cependant hypothéqué fortement la fin de sa carrière, contraint et forcé qu’il fût alors de devoir renoncer à la plupart de ses nombreuses activités académiques. Vous comprendrez aisément pourquoi il n’a pu continuer à fréquenter assidument notre Compagnie depuis ce terrible accident, ce qui explique pourquoi un certain nombre d’entre vous n’ont pas eu la chance et le bonheur de le côtoyer.

Après cette longue énumération des mérites académiques d’Henri Kulbertus, je voudrais terminer par quelques mots concernant l’homme. Henri Kulbertus était un homme distingué, un vrai gentleman dans le sens le plus noble du terme. De plus, c’était un homme chaleureux et généreux. Ainsi, il s’est fortement investi dans les activités du Rotary Club de Liège dont il était membre d’honneur et il reçut le titre de Paul Harris Fellow décerné par la Fondation Rotary du Rotary International. Il a également soutenu activement de nombreuses oeuvres philantropiques. Malgré ses nombreuses activités et ses immenses mérites, il était resté humble et très disponible. C’était un convive très apprécié, tout à la fois cultivé, raffiné, courtois, enjoué. Il adorait raconter des blagues en wallon liégeois qu’il maîtrisait à la perfection. Henri Kulbertus appréciait la vie, malgré la succession des malheurs les plus cruels auxquels il a dû faire face. Il est, chaque fois, parvenu à les surmonter avec foi et courage, sans perdre son sourire, malgré sans doute des périodes de larmes qu’il n’a jamais laissé paraître. Sa capacité de résilience a suscité l’admiration de tous. Dans ses notes intimes, cette phrase merveilleuse fut retrouvée récemment par son épouse Françoise qui me l’a fait partager : « Fais de ta peine un champ d’amour pour ne plus savoir que tu souffres ». S’entourer de bonnes personnes a, sans doute, été son salut. Son épouse Françoise a, à l’évidence, grandement contribué à l’aider à surmonter les trop nombreuses épreuves personnelles auxquelles il a été confronté. Grâce à elle, il a pu encore gouter aux plaisirs de la vie, par exemple dans des balades en montagne ou des séjours à la mer et en partageant son amour passionné pour ses deux chiens. Je terminerai par une dernière anecdote qui concerne une de ses dernières publications dans la Revue Médicale de Liège. Il avait été attiré par une publication de l’American Heart Association, indiquant que posséder un chien permettrait d’exercer un effet protecteur contre les maladies cardiovasculaires et d’améliorer la survie après un accident coronarien. Soyez attentif à la dernière phrase du résumé de cet article qui révèle, dans un message subliminal, la relation plus personnelle qu’Henri Kulbertus entretenait avec ses fidèles compagnons. Malheureusement, début janvier 2018, lui-même a été emporté par la maladie qu’il avait tant étudiée et si bien enseignée, l’infarctus du myocarde et ses complications.

Merci Monsieur Kulbertus pour votre enseignement, pour votre leçon de vie, pour votre convivialité, pour votre bonté, pour votre générosité, pour votre humour qui savait déclencher des rires et même des fous rires.

Au nom des membres de notre Compagnie, nous présentons à son épouse Françoise, à son fils Bernard et ses petits-enfants Elise et Romain, ainsi qu’à ses beaux-enfants et petits-enfants, toute notre affection. Nous partageons leur peine en comprenant le vide que représente la disparition d’un être aussi cher qu’exceptionnel.