Académie royale de Médecine de Belgique

|

Eloge académique de feu le Pr Charles-Henri Chalant, membre honoraire, par le Pr Benoît Lengelé, membre titulaire


Madame la Présidente,

Monsieur le Secrétaire perpétuel,

Chère Madame Chalant, Chère famille,

Chers amis, élèves et collègues du Professeur Chalant,

Chers Collègues, membres de la Compagnie,

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Le Professeur Charles-Henri Chalant nous a quittés le 14 juillet 2017, au terme d’une existence professionnelle semée de multiples accomplissements et d’une vie familiale intense, riche et épanouie.

Né à Bruxelles le 2 juin 1926, il effectue ses études au Collège Saint Louis, à Bruxelles, et fait montre très tôt dans sa jeunesse, à la faveur de son investissement dans le scoutisme et dans de très nombreuses activités sportives, d’un esprit positif, combattant et solidaire qui l’ amena, à 18 ans, à se porter volontaire de guerre.

Fils de chirurgien, il effectue ensuite ses études de médecine à l’Université catholique de Louvain, dont il sort diplômé Docteur en médecine, chirurgie et accouchements en 1953. Elève des Professeurs Debaisieux, Morelle et Lacroix qui, tous trois, figuraient au Panthéon chirurgical belge de l’époque, il rêve d’embrasser la carrière de chirurgien cardio-vasculaire et il bénéficie d’une formation d’exception auprès du Professeur Dubost, à l’Hôpital Broussais de Paris, ainsi que sous la guidance attentive du Professeur Brom, de l’Université de Leiden, alors le chirurgien cardiaque le plus renommé en Europe.

A l’époque, la chirurgie cardiaque est une spécialité balbutiante. Toutes les innovations et les audaces y sont possibles, mais les entreprises sont téméraires et les résultats parfois hasardeux. A la fin des années 50 en effet, la chirurgie cardiaque se pratique à cœur fermé et battant. Ouvrir le cœur, assécher ses cavités, l’arrêter et suppléer l’absence d’apport d’oxygène pour assurer la survie des tissus, et plus particulièrement celle du cerveau, représente un challenge majeur et un obstacle qu’il faut surmonter.

Les premiers travaux scientifiques de Charles-Henri Chalant ont dès lors trait à l’utilisation de l’hypothermie modérée de surface visant à protéger le cerveau de l’anoxie résultant de l’arrêt cardio-respiratoire induit. Arrêter le cœur au-delà de deux à trois minutes, sans protection, est en effet fatal pour le patient. Même si la technique de l’hypothermie modérée de surface, fruit de ses travaux menés avec l’aide de Yolande Kestens-Servaye, est aujourd’hui abandonnée, elle acquit alors ses lettres de noblesse et fut un pas décisif, livrant accès à la circulation extra-corporelle, en apportant de nombreuses informations à la connaissance du mécanisme de la tolérance des tissus à l’anoxie. La technique consistait à placer le malade anesthésié dans une baignoire d’eau glacée, afin d’abaisser sa température corporelle à 30°. Grâce à une anesthésie délicate mais parfaitement contrôlée, il devenait ainsi possible d’arrêter le cœur pendant 8-10 minutes, sans dégâts cellulaires au niveau cérébral. A cœur ouvert, on pouvait alors réaliser des gestes simples comme les commissurotomies pour les affections valvulaires, ainsi que les fermetures de communications inter-auriculaires.

A la fin des années 60, l’équipe de  chirurgie cardiaque dirigée par Charles-Henri Chalant réalise ainsi plus de la moitié de ses interventions sur le cœur, sans devoir recourir à la circulation extra-corporelle. Cette dernière technique, banalisée par les équipes de la Mayo Clinic et de Minneapolis, sera ensuite implantée dans son service par le Professeur Pierre Jaumain à son retour des Etats Unis, après une formation financée grâce à la Fondation Cardiologique de la Princesse Liliane.

Visionnaire et précurseur, Charles-Henri Chalant perçoit très tôt que, pour créer d’abord et organiser ensuite, un service de chirurgie cardio-vasculaire efficient, il convient de fédérer autour du patient les cardiologues, les chirurgiens, les anesthésistes et les réanimateurs. Il regroupe ainsi autour de sa personne, un quatuor d’exception comprenant son complice chirurgien Robert Ponlot, le réanimateur Jean Trémouroux et l’anesthésiste Yolande Kestens Servaye. Robert Ponlot, qui avait voyagé dans la Chine de Mao, dénommait le quatuor, avec ironie,  la bande des quatre. Elevé dans tradition des lettres et de la culture françaises, Charles-Henri Chalant préférait se référer à Alexandre Dumas et parler des mousquetaires. Si nul ne sait aujourd’hui à qui incombaient les rôles d’Aramis, Porthos ou Athos, il ne fait aucun doute que Charles-Henri Chalant lui-même, endossait la soubreveste et le panache du Capitaine d’Artagnan

Ensemble, la joyeuse équipe soudée fonde le CCC, entendez le Centre de Chirurgie Cardiaque, à la Clinique St Joseph à Herent. Quelques années avant le « Walen buiten » en effet, il semblait évident qu’il fallait trouver et créer une unité de lieu dédicacée à cette activité multidisciplinaire, hors des grands hôpitaux de Louvain, dont le fonctionnement apparaissait chaotique : ainsi, certains patients, pour être opérés devaient traverser la Dyle en brancard pour passer de l’Hôpital St Pierre à l’Hôpital St Raphaël. Implanté dans la campagne du Brabant flamand, l’Hôpital d’Herent convenait parfaitement à recevoir cette nouvelle activité, bien que le Professeur Brom et certains confrères considéraient que ce petit bâtiment, dirigé par les Sœurs de la Charité, était bien éloigné du centre de Louvain, et représentait donc le bout du monde. Les services francophones de radiologie, d’orthopédie et de chirurgie générale cependant y étaient également localisés.

A Herent, Charles-Henri Chalant se dédicace essentiellement à la chirurgie valvulaire et à la réparation des cardiopathies congénitales. Alors que Robert Ponlot y privilégie le traitement des affections coronaires. Leur point de convergence au-delà du cœur est la chirurgie vasculaire, le premier s’intéressant plutôt à la chirurgie de l’aorte thoracique et le second à celle de l’aorte abdominale, des artères périphériques et des poumons.

Très tôt, doté d’un esprit précurseur, Charles-Henri Chalant s’intéresse aussi à la transplantation cardiaque et y consacre de nombreux travaux. Les premières expériences réalisées chez le chien se soldent par une véritable hécatombe et des échecs cuisants. Mais son esprit persévérant échappant à la désespérance, l’amène à développer des modèles expérimentaux sur le gros animal. Avec les mousquetaires réunis au complet, il réussit ainsi la première transplantation cardiaque isotopique chez le gros animal. Réalisée dans les caves de Curreghem, l’intervention a pour receveur un veau, prénommé Rebecca, dont la convalescence est relatée au jour le jour dans les journaux de l’époque et peut être suivie en bordure d’une  prairie qui jouxte l’Hôpital de Herent, où nombreux sont les badauds qui se pressent pour venir constater de visu le miracle chirurgical de l’époque. L’intervention, réalisée en octobre 1967, jouit d’un retentissement scientifique et médiatique important, si bien que toute l’équipe se trouve reçue par le Premier Ministre Pol Vanden Boeynants, au 16 rue de la Loi. Deux mois plus tard, alors que Shumway réalise aux Etats Unis des travaux similaires, Chris Barnard, s’autonomisant de l’incertitude des résultats acquis, brûle la politesse à chacun et réalise au Cap, la première transplantation cardiaque humaine. Le veau Rebecca survécut lui, 59 jours, permettant de collecter de nombreux résultats qui restent un jalon de l’histoire de la transplantation cardiaque. Jalon méconnu ou peu reconnu hélas, car faisant objection de conscience à passer le cap de l’application à la clinique humaine, Charles-Henri Chalant attendra les années 80 et la contribution décisive de la cyclosporine à la prévention du rejet du greffon, pour réaliser, après Georges Primo à l’ULB, les premières transplantations cardiaques à l’UCL.

Animé par un esprit de création insatiable et vivace, Charles-Henri Chalant s’adaptant bon gré mal gré à l’implantation des Cliniques universitaires de l’UCL sur le site de Woluwé-Saint-Lambert, fonda en 1976 le programme de chirurgie cardiaque des autres cliniques de l’UCL, implantées à Mont-Godinne, dans le namurois. Il y favorisa un grand essor de la chirurgie valvulaire auquel participa de façon significative le Professeur Jean-Claude Schoevaerts, lui aussi membre de notre Compagnie. Tant à Saint Luc qu’à Mont-Godinne, il encouragea, après l’utilisation systématique des valves mécaniques, celles des homogreffes valvulaires et eut l’intuition qu’il convenait de créer également une banque de ces homogreffes, en l’étendant également aux vaisseaux artériels. Dans le même temps, son équipe entama de façon précoce la revascularisation du myocarde au moyen de l’artère thoracique interne, technique directement inspirée par celle décrite par le Professeur Green, à New York. A ce moment, cette option qui constitue aujourd’hui le standard of care, ne trouva hélas pas un écho enthousiaste en Europe, la plupart des chirurgiens la trouvant trop lourde, grevée de complications significatives, et sans bénéfice évident. Pour leur part, les cardiologues estimaient non physiologique, la séquence du flux sanguin dans les coronaires et leur débit insuffisant. Au soir de sa carrière, Charles-Henri Chalant regretta ce désintérêt, écrivant, je cite : « Nous avons eu tort d’avoir eu raison trop tôt. Nous avons ralenti ce programme à la fin des années 70 pour ne le reprendre activement qu’au début des années 80 alors que la perméabilité des greffons saphènes fut démontrée moins bonne que celle des greffons artériels ».

Enfin, le cœur de Charles-Henri Chalant a toujours battu avec une tendresse particulière pour les enfants et donc pour la chirurgie cardiaque pédiatrique. Le développement de la chirurgie cardiaque dite de l’enfant bleu a eu bien des difficultés à s’imposer dans le milieu médical de l’époque, car elle était grevée en Europe d’un pourcentage élevé d’échecs alors que les médias clamaient que le succès était la norme aux Etats Unis. Avec ses élèves et l’aide du cardiopédiatre interventionnel André Vliers en particulier, il fit de sorte que l’excellence et le succès fussent également la règle dans notre pays.

Esprit universel ouvert au monde, Charles-Henri Chalant considéra très tôt que l’expérience acquise par les chirurgiens cardiaques américains et européens se devait d’être partagée en particulier avec les pays défavorisés et avec le tiers monde. Dans ses souvenirs il écrit : « Elevé par mon père dans une perspective humaniste de la chirurgie, j’ai appris à considérer que pratiquer la chirurgie cardiaque était avant tout un honneur pour celui qui s’y consacrait. A partir de là, le respect du malade et le devoir de partager cet honneur devenaient des automatismes. J’ai été génétiquement poussé à partager mon expérience professionnelle avec les plus démunis ». Dès lors, son service accueille dès lors de nombreux boursiers étrangers  issus d’Afrique et d’Amérique latine. Dès 1966,  Il organise des missions d’enseignement et de chirurgie humanitaire, d’abord orientées vers le Congo, au sein de l’Université Sœur de l’UCL, sise à Lovanium. En 1968, il se tourne ensuite vers la Bolivie. Il fonde ainsi le plus haut centre de chirurgie cardiaque au monde, implanté à Cocchabamba. Ceci en dépit des multiples difficultés rencontrées localement. L’Université bolivienne, très politisée, ne considérait en effet pas les chirurgiens belges comme les bienvenus. Les locaux mis à leur disposition étaient peu adaptés et dépourvus d’eau courante. Des collectes de sang ont dû être organisées dans un pays où la tradition du don sanguin n’existait pas. Pour assurer les premières opérations, les collectes de sang étaient effectuées dans les garnisons militaires dans la périphérie de Cocchabamba ; plus de la moitié du stock devant être rejetée car infectée par la maladie de Chagas. D’autres centres de chirurgie cardiaque coopérant avec l’UCL sont ensuite créés à Milan en 1970, puis au Chili en 1986. Tous relèvent de l’autorité de leur créateur qui, bien que fort humble, pouvait dire que, tel l’empereur Charles Quint, il régnait sur un empire chirurgical, sur lequel le soleil ne se couchait jamais.

L’homme toutefois, se distingue singulièrement de l’archétype des chirurgiens cardiaques, alors peu nombreux, à une époque où la plupart d’entre eux jouaient -selon ses propres mots - « à la vedette omnipotente ». Animé par un esprit d’interdisciplinarité, il avait opté en effet pour un mode de travail qu’il jugeait plus efficace, moins brillant mais en définitive meilleur pour le malade, c’est-à-dire, le travail en équipe.

D’un naturel élégant en toute chose, Charles-Henri Chalant était un parfait gentilhomme. Son esprit était généreux et bienveillant, toujours attentif à l’autre. Son humeur égale le dispensait des accès de colère. Son autorité était naturelle et ne nécessitait aucun artifice de langage ou de comportement. L’élégance de sa pensée n’avait d’autre égal que celle de sa mise et de chacun de ses gestes. Au bloc opératoire, son regard, semblable à celui de l’aigle, envisageait le champ opératoire en un vif instant, à la fois dans la globalité de son paysage et dans le détail de la cible anatomique qui allait focaliser son geste de réparation. Dans la gestique chirurgicale, aucun mouvement brusque, inutile, redondant ou parasite. Le geste était parfaitement orienté dans le temps et dans l’espace, et jouissait de la perfection temporelle du métronome. L’aiguille, saisie au talon, s’enfonçait par sa pointe, d’un geste vif du poignet, perforant la paroi vasculaire. Puis, une lente supination faisait tourner doucement l’aiguille sur sa courbure sans endommager les tissus. L’aiguille ensuite, saisie par sa pointe, ressortie de la paroi vasculaire, s’élevait majestueusement au-dessus du champ opératoire, tendant avec précision le fil de la suture ou du surjet. Le mouvement était tellement systématique et régulier que, jeune élève ayant eu le privilège de me trouver face au maître dans la position du premier aide, je pouvais, ayant peu dormi la nuit précédente, fermer les paupières quelques secondes pour récupérer en comptant, silencieusement dans ma tête, le décours de chaque temps : 1.. , 2.. , 3.. , 4… Il suffisait alors d’ouvrir les yeux ensuite, au moment précis où le surjet tombait à nouveau entre mes doigts. Il a fallu bien des années, pour que j’ose lui confesser ces petits moments de répit que je m’accordais en exploitant la régularité virtuose de son labeur. Nous étions alors dans les murs de cette Académie et sans paraître surpris, il m’a regardé avec un bon sourire, plissant comme il avait coutume de le faire, les paupières pour regarder son interlocuteur avec bienveillance et attention. Ceci avant de poser sa main sur mon épaule avec une affectueuse compréhension qui ne demandait pas d’être explicitée par un long discours. De même, après chaque opération, son regard vif se tournait vers l’anesthésiste, lui demandant d’une brève formule, presque sacralisée, avec sincérité et attention : « Comment va le Malade ? ».

Commentant l’œuvre dessinée de Leonard de Vinci, André Malraux a écrit que le dessin exprime la fulgurance de la pensée. De même, l’exercice chirurgical traduit l’intelligence immédiate du geste. Sir Harvey Cushing affirmait lui-même : « Surgery is a thought in action » - entendez :   « la chirurgie est une pensée en action ». Maître du mouvement et du geste, Charles-Henri Chalant a parfaitement illustré, en ses mains, ces vertus ; en particulier en en faisant montre, lorsqu’il était confronté à l’ imprévu ou à l’adversité opératoire, d’une géniale adaptativité créative qui faisait de lui un éblouissant bricoleur des tissus, saisissant ici un patch de péricarde, là un morceau de veine ou d’artère, élargissant un vaisseau ou un ostium à un autre endroit, plicaturant enfin une valve ou un infundidulum élargis.

De l’âme, François Cheng, de l’Académie française, écrit qu’ « au-delà de la pensée et de l’esprit, elle est en nous, ce qui fait la fragilité et la richesse de l’Humain ». L’intelligence de l’esprit analyse, classe, crée et se rattachant à la Raison, raisonne. L’âme se rattache aux émotions, aux sentiments et à l’Autre, au-delà de la Raison. Là où l’esprit raisonne, l’âme résonne, c’est-à-dire entre en résonnance, dans sa relation à l’autre.

Nous n’aurons pas la prétention de décrire ici l’âme qui anima en toute chose le cœur noble et généreux de Charles-Henri Chalant. L’homme était modeste, distingué, parfaitement courtois et d’une bienveillance rare. Laissons-le, voulez-vous, décrire les contours de son âme au gré de ces quelques mots retrouvés dans ses souvenirs. Je cite : « La marche vers des lendemains tellement prometteurs doit être dirigée avec la plus grande rigueur. C’est ici que l’on doit exprimer pour l’avenir une inquiétude. Qui sera le juge de l’évolution de la Médecine : le médecin ou le malade ? En paraphrasant Philippe Blondiaux, nous pourrions dire : Sera-ce le médecin qui risque de se laisser emporter par l’enthousiasme du novateur ? ou bien, au contraire, le malade qui est le plus intéressé à l’innocuité du geste et à la qualité du résultat qu’il en attend ? n’est donc pas ce dernier, en définitive, qui aura l’impérieux devoir prononcer sur la légitimité des progrès ? Seule la sagesse et le souci de l’autre, c’est-à-dire du malade, devraient guider le choix entre une voie de routine aux solutions éprouvées, ou une approche plus expérimentale. Plus que jamais, comme le disait Louis Jouvet, « rien ne vieillit plus vite que l’avant-garde ». L’acquis d’aujourd’hui sera démodé demain. Il faut saisir continuellement les progrès et maintenir le cap d’une médecine d’équipe, demandant générosité et interdépendance. Pour maintenir l’équilibre du couple qui unit et sépare à la fois la technique et l’homme, seul le regroupement des personnes au-delà des clivages, qu’ils soient médecin, infirmier ou autre professionnel de la santé, pourra maintenir l’élan vers le progrès ».

Travailleur infatigable, d’une activité et une vivacité physique qui faisait l’admiration de tous ceux qui peinaient parfois à le suivre, père de 5 enfants, de 14 petits-enfants, médecin avant tout, mais aussi patriarche, le maître exprimait ainsi la sagesse de son existence. Je cite encore: « relativiser ou mettre en balance les contretemps, les échecs, les désagréments et les ennuis, avec la chance dont on bénéficie par ailleurs, d’être infiniment utile à autrui. Concernant le délicat problème des relations humaines dans les grands ensembles, retenons le principe suivant lequel un différend, aussi profond soit-il, n’est jamais définitif si l’estime réciproque est préservée. Sagesse à méditer dans un monde où les rancunes sont souvent tenaces et où les petits meurtres symboliques entre collègues sont légion.

Nous sommes aujourd’hui ce que nous sommes, parce que nous avons grandi sur les épaules de géants qui le furent précisément parce qu’ils n’avaient pas, dans l’humilité naturelle qui était la leur, la prétention de l’être. Or, à une époque où tout était à créer, et où dans un monde libre des contraintes qui s’exercent sur nous aujourd’hui, tout semblait possible, ils ont été des héros. A l’image du plus modeste et petit personnage des Contes de Perrault, ils ont semé leur parcours de vie, de petits cailloux blancs qui sont autant de jalons jetés autrefois, sur les chemins qui nous ont conduits à la haute technicité et à l’efficience d’aujourd’hui. Il est rassurant de penser que les cœurs de bien des malades qui, un temps, se sont arrêtés de battre entre les mains de notre maître, restent aujourd’hui, silencieusement dissimulés sous leur poitrine, animés des mouvements propres à la vie qu’il leur a rendus. De battre, le cœur de Charles-Henri Chalant s’est arrêté, mais l’élégance de ses gestes et de sa pensée, reste vivante dans le cœur de tous ceux qui ont été ses compagnons de route, ses amis, et surtout ses élèves reconnaissants.

Elu membre correspondant de l’Académie royale de Médecine de Belgique en 1970, membre titulaire en 1976, et membre honoraire en 2008, Charles-Henri Chalant restera à jamais présent dans les souvenirs émus de la Compagnie. C’est pourquoi, Madame, chère famille, l’Académie vous assure ici, dans le cœur et dans l’esprit de chacun de ses membres, de sa reconnaissance et de sa profonde sympathie.

L’histoire se souvient du Prince de Joinville, Fils de France, Amiral et Grand Veneur, comme de la figure d’un noble seigneur qui, au soir de sa vie, devenu sourd et aveugle, s’inquiétait, chaque matin, alors que la brume se levait sur les abords du Château de Chambord, de la santé de sa meute et de celle de chacun des chiens de son équipage. Inlassablement, chaque jour, et versant souvent une larme, il demandait au premier de ses piqueurs : « Dites-moi mon ami, comment vont mes chiens ? courent-ils, aboient-ils encore ? »

Nous garderons à jamais dans notre cœur, de Charles-Henri Chalant, la mémoire d’un prince du sang, dont l’âme sensible à l’Autre, animait la main bienfaisante. Celle d’un grand seigneur qui, inlassablement, sa vie durant, aura interrogé ses élèves et ses collègues, en leur demandant, chaque matin, chaque soir, sans relâche : « Dites-moi, comment vont les malades ? » A n’en pas douter, chacun était vraiment dans son cœur.