Académie royale de Médecine de Belgique

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Vidéo et éloge académique de feu le Pr Jean Milaire, membre honoraire, par le Pr Stéphane Louryan, membre titulaire


Monsieur le Président,

Madame et Monsieur la Vice-Présidente et le Vice-Président,

Monsieur le Secrétaire perpétuel,

cher(e)s Collègues,

Le Professeur Jean Milaire, qui enseigna pendant plus de 30 ans l’anatomie et l’embryologie à la Faculté de Médecine de l’ULB, est décédé le 11 septembre 2017.

Il était né à Jette le 31 mars 1932.  Il a passé son enfance à Jodoigne, où son père était percepteur des postes. Après des études secondaires classiques (il avait un temps rêvé d’enseigner le latin et le grec), il entreprit des études de médecine à l’ULB qu’il réussit brillamment grâce à sa grande intelligence. Immédiatement après un service militaire ennuyeux (passé à faire des prises de sang), il fut engagé par le Professeur Albert Dalcq (1893-1973) comme assistant au Laboratoire d’Anatomie et Embryologie de la Faculté de Médecine de l’ULB, où il gravit progressivement tous les échelons de la hiérarchie académique, pour succéder au Professeur Dalcq en 1963, après une thèse défendue dans la même année et relative du développement des membres chez la souris et la taupe. Il partagea ainsi en alternance les cours d’anatomie et d’embryologie successivement avec Jean-Jules Pasteels (1906-1991), Jacques Mulnard (1922-2014), puis enfin Marcel Rooze.

Des générations d’étudiants gardent en mémoire ses cours admirablement préparés, très systématiques, n’épargnant pas le moindre détail, illustrés par des dessins soigneusement élaborés, et dont l’exhaustivité dispensait souvent l’étudiant de consulter des sources bibliographiques extérieures.

Sa connaissance sans faille de la langue anglaise (qu’il pratiquait avec un accent « oxfordien ») et de l’allemand lui permettait de consulter des sources variées qui contribuaient à forger des cours très bien documentés.

Il a laissé à notre laboratoire des supports de cours exemplaires, et des séquences filmées qui permettent parfois d’entendre encore sa voix résonner dans les amphithéâtres, à la surprise des anciens qui passent dans le couloir.

Ses examens oraux étaient approfondis et assez longs ; les détails étaient explorés ad libitum, mais l’homme était foncièrement bon, et les notes correspondaient fort bien aux performances des étudiants, sans surprise ni emportement.

Il participait systématiquement à toutes les séances de travaux pratiques, et n’hésitait pas à reprendre publiquement les assistants qui eussent commis une erreur dans un exposé d’ostéologie, ce qui rendait l’exercice assez périlleux pour les jeunes collaborateurs contraints de faire une introduction en sa présence.

Dépourvu de réelle expérience clinique, il s’est cependant investi avec succès dans des cours de post-graduat, pour lesquels il n’hésitait pas à requérir l’aide nécessaire auprès des médecins spécialistes.

Au plan scientifique, Jean Milaire était un spécialiste international du développement des membres. Il était mondialement connu pour ses travaux dans ce domaine et il a défini des concepts majeurs, comme le « foyer pré-axial primaire » d’apoptose, responsable de l’absence de doigts au-delà du pouce. Il a ainsi exploré le développement des membres chez de nombreuses espèces mammaliennes et reptiliennes, à la fois dans des situations normales et tératologiques, ce qui lui valait une compétence rare dans l’interprétation des malformations des membres dans l’espèce humaine. Il a publié de très nombreux articles scientifiques dans nombre de revues de grand prestige, sans négliger des textes de vulgarisation. Pionnier de l’histochimie du développement, il a anticipé grâce à des méthodes classiques les découvertes qui suivirent dans le champ de la génétique du développement.

Précocement orienté vers l’histochimie par son maître Albert Dalcq, il s’est d’abord attaché à décrire les modalités morphologiques et cytochimiques du développement des membres chez de nombreuses espèces. Aux observations faites sur coupes, il a ajouté des données issues de la culture in vitro, outil qui lui a permis de tirer des conclusions applicables à plusieurs modèles normaux et tératologiques. Il a largement contribué à la connaissance du rôle de la crête ectodermique apicale, qui, comme on le sait, contrôle la différenciation du mésoderme sous-jacent. Il a pu lier l’activité proliférative du mésoderme à l’intégrité de la crête apicale, et a de surcroît démontré que la syndactylie liée à l’administration d’hadacidine s’accompagne d’une hypertrophie de la crête apicale. Il en va de même dans le cas d’exposition au méthyl-triazène, agent alkylant, qui, outre son effet sur la crête apicale, entraîne une désorganisation du pattern nerveux du membre. Il a pu également analyser la contribution des somites au développement du membre. Outre leur effet inducteur, ils génèrent les myocytes du bourgeon.  Mais sa contribution la plus magistrale concerne le rôle du processus connu actuellement sous le nom d’apoptose, appelé à l’époque nécrose morphogène. Il en a établi le recensement précis des sites pendant le développement normal et anormal du bourgeon de membre, et a décrit pour la première fois le « foyer pré-axial primaire », qui répond de l’absence de doigt en avant du pouce. La taupe, qui possède un pré-hallux, est dépourvue de ce foyer de mort cellulaire. Jean Milaire a conclu de diverses observations que l’absence de cette zone d’apoptose était responsable d’une polydactylie préaxiale. En décrivant ce foyer, il a touché du doigt les processus fondamentaux de régulation du développement du membre, et un mécanisme-clé de l’évolution qui a progressivement réduit le nombre de doigts des tétrapodes à partir des premiers amphibiens issus des sarcoptérygiens.

Il a également démontré que les débris apoptotiques, phagocytés par les macrophages, retournaient dans la circulation embryonnaire via le sinus veineux marginal.

Pilier de l’histo-enzymolologie embryonnaire, Jean Milaire a effectué de nombreuses observations dans un domaine qu’il appelait l’ « histochimie panoramique », notamment appliquée à la céphalogenèse et bien sûr au développement des membres.

Il a enfin contribué à la connaissance de nombreux modèles tératologiques du développement des membres, tant génétiques qu’induits : hémimélie dominante, syndactylie post-axiale, administration conjointe d’acétazolamide et de sulfate de cadmium, de cytosine-arabinoside, et de méthyl-triazène, déjà cité.

Il a en outre rédigé quelques monographies savantes dans le domaine de l’histochimie embryonnaire, et a traduit en langue française des traités didactiques dans les domaine de l’anatomie, de l’embryologie et de la chirurgie.

Elu correspondant de notre Compagnie en 1979,  passé membre titulaire en 1992 et admis à l’honorariat en 1999, il y a fait quelques lectures remarquables dans son champ de recherches.

Il a fréquenté au début de sa carrière les congrès annuels de l’Association des Anatomistes, et a présidé en 1991 un congrès de l’European Teratology Society.

Pendant de longues années, il a été rédacteur en chef des « Archives de Biologie ».

Formé lui-même notamment par Albert Dalcq et François Twiesselmann (1910-1999), il a contribué à l’instruction de nombreuses générations de jeunes anatomistes, et les titulaires actuels lui doivent leurs modestes compétences.

Il fut le promoteur de nombreuses thèses d’agrégation, dont celles de Françoise Bremer (où il fut remplacé par Marcel Rooze lors de sa retraite), Madeleine Lejour, Jean-Jacques Houben, Marcel Rooze et l’auteur de ces lignes.

Les tâches administratives ne lui convenaient guère ; il fut cependant directeur du Laboratoire d’Anatomie et Embryologie de 1987 (retraite de Jacques Mulnard) à son départ anticipé en 1995. Il fut aussi brièvement Vice-Président de notre Faculté, sous la présidence de son ami Raymond Mayer. Il dut gérer avec Marcel Rooze les mesures relatives au déménagement du service d’anatomie de la Porte de Hal au Campus Erasme.

C’était un homme foncièrement timide (ses débuts d’enseignant furent difficiles), dont le comportement était fortement contrôlé, voire ritualisé. Il pouvait apparaître assez distant et mal à l’aise avec autrui, mais il se montrait fort chaleureux dans l’intimité. Il fuyait les conflits. Il était doté d’une forme d’humour que l’on qualifierait d’ «anglais », dont il faisait souvent preuve dans les conversations avec ses collaborateurs.  Son centre d’intérêt prédominant était sa discipline, mais il savait aussi discourir de son intérêt pour les romans policiers, avec une prédilection pour Sherlock Holmes et le Commissaire Maigret. Sa compétence en la matière lui a permis de construire quelques sketches mémorables aux banquets des étudiants, où il interprétait entre autres ces deux augustes personnages, avec son collègue Jacques Mulnard, lui-même interprète régulier du Dr Watson. Il était aussi un pianiste talentueux, et un latiniste averti.

Outre ses séjours dans son appartement de Wenduine, et ses escapades bretonnes en caravane, il aimait se retrouver dans la nature emplie de quiétude du Valais suisse ou des Alpes autrichiennes.

La fin de sa carrière fut endeuillée par le décès accidentel de son fils. Il y eut un Jean Milaire « d’avant » et un Jean Milaire « d’après ».

Sa vie obscurcie par le deuil, et d’autre part les contraintes bureaucratiques de l’université et de sa charge de directeur du laboratoire l’incitèrent à prendre sa retraite anticipée en 1995.

Il n’oublia cependant pas ses centres d’intérêt, car il rédigea encore quelques contributions scientifiques et se livra à des traductions d’ouvrages didactiques (en collaboration avec Antoine Dhem, son alter ego de l’UCL, et Henri Alexandre, élève de Jean Brachet, et ancien Doyen de la Faculté de Médecine de l’Université de Mons), tout en s’éloignant du laboratoire, dont il prenait parfois des nouvelles lors de coups de téléphone de plus en plus rares.

Sa santé s’était progressivement dégradée ; la situation s’aggrava par le décès de son épouse, et il s’est éteint paisiblement.

Son souvenir restera très longtemps encore présent dans les couloirs de notre service et dans les mémoires des anciens étudiants. Personne n’oubliera sa grande silhouette aux cheveux blancs et sa voix de baryton, ni le long bâton de bambou qu’il manipulait avec adresse pendant ses cours pour commenter les diapositives.

Nous assurons ses deux filles Michèle et Marianne et ses petits-enfants Sophie, Martin, Louise et Tom de notre soutien dans cette triste épreuve.