Académie royale de Médecine de Belgique

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Motion de MM. Roskam et Brull relative à l'épidémie de variole

               M. le Président. – Je suis saisi d’une demande de motion d’urgence introduite par MM. Roskam et Brull.

            M. J. Roskam. – Vous savez, Messieurs, qu’une épidémie de variole sévit pour l’instant à Liège. Elle nous a permis de constater avec peine l’insuffisance de la vaccination de la population civile. C’est pourquoi M. Brull et moi avons pensé qu’il serait opportun de vous proposer le vote du vœu que voici :

            Considérant l’actuelle épidémie de variole à Liège, l’Académie Royale de Médecine de Belgique estime devoir attirer la toute particulière attention du Gouvernement sur les faits suivants :

1)  Un nombre trop important de jeunes Belges, appartenant surtout aux communes suburbaines et rurales, n’ont pas subi la vaccination antivariolique ;

2)  Cet état de choses est de nature à favoriser l’extension de l’actuelle épidémie, voire l’éclosion d’épidémies nouvelles et de compromettre ainsi la santé et le relèvement économique du Pays.

En conséquence, l’Académie émet le vœu :

1)  de voir déclencher une campagne nationale de vaccination antivariolique appliquée à toute population ;

2)  de voir rappeler aux autorités responsables l’Arrêté du Régent du 6 février 1946, sur l’obligation de la vaccination antivariolique au cours de la première année de la vie ;

3)  de voir contrôler régulièrement l’application de cet Arrêté, notamment par la confrontation du nombre de doses vaccinales délivrées par l’Office vaccinogène de l’Etat et du chiffre annuel des naissances.

Nous n’ignorons certes pas qu’il existe des encéphalites vaccinales, frappant surtout les sujets subissant une première vaccination après la première ou la deuxième année d’existence. Seulement, nous pensons que le danger d’épidémie, d’une part, et cette hypothétique menace d’encéphalite vaccinale d’autre part, ne peuvent être mis en balance.

Si l’on continue à laisser circuler dans le pays, sans vaccination, tant de gens susceptibles d’être une source d’infection, on risque de voir de nouveaux foyers se développer.

            Il y a eu tout récemment une épidémie à Paris et une épidémie à New-York nous a également été signalée.

            M. J. Bordet. – Je suis d’avis que la vaccination doit être obligatoire pendant la première année de l’existence ; mais je me demande si, étant donnés les dangers d’encéphalite vaccinale, il ne serait pas excessif d’obliger les parents d’enfants qui n’ont pas encore été vaccinés et qui ont atteint l’âge de sept ou huit ans, voire même davantage, - car il en est qui deviennent adultes sans avoir été vaccinés du tout, - je me demande, dis-je, s’il ne serait pas excessif d’obliger les parents de ces enfants à les faire vacciner. Etendre l’obligation à ceux-là serait, je crois, un peu imprudent.

            M. J. Roskam. – Nous n’envisageons pas semblable obligation dans le vœu proposé. Nous vous invitons à émettre le vœu de voir déclencher une campagne nationale de vaccination antivariolique.

            Notre vœu comporte également une deuxième partie tendant à voir rappeler aux autorités responsables l’arrêté du 17 février 1946 sur l’obligation de la vaccination antivariolique au cours de la première année de la vie.

            M. J. Bordet. – Si mes souvenirs sont exacts, une disposition légale fut votée autrefois, rendant la vaccination obligatoire pendant la première année de l’existence, de même que la revaccination vers l’âge de sept ou huit ans au plus tard, lors de l’entrée à l’école.

            M. L. Brull. – Je voudrais demander à M. Bordet s’il croit le danger d’encéphalite vaccinale aussi grand que celui de l’extension d’une épidémie de variole.

            M. J. Bordet. – Il est très difficile de peser deux dangers de ce genre, si différents l’un de l’autre. Je crois cependant qu’il serait périlleux d’obliger les parents d’enfants âgés de sept ou huit ans et non encore vaccinés, à les faire vacciner. Le danger d’encéphalite vaccinale pour les enfants non vaccinés et déjà assez âgés est sérieux. Nous avons enregistré avant la guerre un nombre assez impressionnant de cas.

Je crois qu’il faudrait inviter la population à se faire vacciner ou revacciner, mais ne pas employer la contrainte lorsqu’il s’agit d’enfants ayant déjà un certain âge.

     M. A. Dubois. – Je crois intéressant de signaler qu’à la colonie règne une para-variole dite « alastrim ». Le pourcentage des décès varie, suivant les années, entre 0,5% et 10 % des cas. Ce n’est donc pas une maladie insignifiante. Cela tient probablement à la production d’authentique variole parmi les cas dits d’alastrim.

     M. C. Heymans. – J’ai impressionné par les arguments développés par M. Bordet en ce qui concerne le danger de l’encéphalite. Il est évident que si l’Académie et les autorités s’engagent dans la voie d’une publicité disons très large, invitant la population à se faire vacciner, on aboutira inévitablement à créer dans le pays une sorte de psychose, c’est-à-dire que les gens vont tous se faire vacciner, depuis les petits jusqu’aux grands. Ce sera pratiquement inévitable. Or cela ne constitue-t-il pas malgré tout encore un certain risque ?

     M. L. Brull. – Malgré tout ce qu’on peut dire du danger de l’encéphalite vaccinale, je crois le danger d’extension d’une épidémie de variole bien plus grave et infiniment plus considérable.

     M. J. Roskam. – Je désirerais signaler qu’à Paris, une épidémie a pris naissance aussi dans un hôpital. La maladie y avait été apportée par un vieillard en rapport avec de la population d’origine nord-africaine. Cette épidémie a déterminé une trentaine de cas sur lesquels il y eut décès, à la suite de quoi des mesures extrêmement graves furent prises. Je me suis laissé dire que la population ne pouvait recevoir ses timbres de ravitaillement si elle n’exhibait un certificat de vaccination.

     Je pense que le danger dû à la variole est très certainement supérieur à celui dû à la vaccination. Il est éminemment regrettable que la population n’ait pas été davantage vaccinée depuis pas mal d’années. Il y a dans le pays des communes où la vaccination des nouveau-nés n’est plus pratiquée depuis 1942, donc depuis cinq ans ! La responsabilité de ce fait n’incombe pas seulement aux parents, mais pour la plus grosse part à l’organisation sanitaire. Et laisser à l’heure actuelle tous ces gens non vaccinés, c’est accroître le danger d’extension de l’épidémie.

     M. P. Govaerts. – A moins qu’il soit démontré que le danger d’encéphalite vaccinale ait énormément augmenté au cours des dix ou vingt dernières années et soit encore en augmentation, je ne comprends pas très bien les hésitations de l’Académie à déclarer qu’il y a eu un certain nombre de cas de variole en Belgique et qu’on engage la population à se faire vacciner.

     Quant à user des mesures coercitives et à dire que le Monsieur qui n’aura pas été vacciné ne recevra plus ses timbres de ravitaillement, cela me paraît excessif.

     M. J. Bordet. – Il est évident que telle était bien ma pensée.

Il convient d’inviter la population à se faire revacciner, nous sommes bien d’accord ; il importe aussi que la vaccination des nouveau-nés soit pratiquée pendant la première année et que ce soit obligatoire : là encore, nous sommes entièrement d’accord. Mais, faut-il rendre la vaccination obligatoire, et c’est uniquement sur ce point que je pose la question, pour des enfants qui n’ont pas été vaccinés au cours de leur première année et qui ont atteint l’âge de cinq, six ou sept ans, voire même davantage, sans avoir été vaccinés ? Je vous avoue que pour ces enfants-là, j’éprouverais, quant à moi, une hésitation non pas à recourir à la vaccination, mais à la rendre obligatoire.

                 M. P. Govaerts.- Ne pourrait-on pas alors émettre le vœu dans le sens que j’ai indiqué et ajouter que l’Académie Royale rappelle que tel ou tel texte rend obligatoire la vaccination des petits enfants et, éventuellement, une seconde vaccination lors de l’entrée à l’école ?

                 M. J. Roskam. – A la suite de l’intervention de M. Govaerts, je désire préciser que c’est exactement le vœu que nous avons formulé ; ensuite, que jamais il n’a été question de coercition pour la vaccination de sujets âgés de plus d’un an et que personne n’en est partisan. J’ai cité l’exemple de la pression exercée sur la population à Paris, sans plus.

                 Enfin, je désirerais aussi marquer mon accord au sujet de la nature très sérieuse de la variole régnant à Liège, qui me paraît être une variole réelle et fort virulente.

                 Pour terminer, je voudrais rappeler qu’il est préférable de ne pas procéder à des vaccinations en période d’épidémie de poliomyélite. C’est pourquoi nous avons insisté sur l’urgence de la vaccination actuellement, étant donné que nous sommes au mois d’avril et que si l’on attend un peu, nous allons atteindre les mois où les épidémies de poliomyélite se multiplient.

                 M. le Président. – M. Roskam voudrait-il avoir l’obligeance de relire le passage de la motion qui constitue le vœu qu’émettrait éventuellement l’Académie ?

                 M. J. Roskam. – Le voici :

                 En conséquence, l’Académie émet le vœu :

1)     de voir déclencher une campagne nationale de vaccination antivariolique appliquée à toute la population ;

2)     de voir rappeler aux autorités responsables l’arrêté du Régent du 6 février 1946, sur l’obligation de la vaccination antivariolique au cours de la première année de la vie ;

3)     de voir contrôler régulièrement l’application de cet arrêté, notamment par la confrontation du nombre de doses vaccinales délivrées par l’Office vaccinogène de l’Etat et du chiffre annuel des naissances.

M. P. Nolf. – Je désirerais simplement suggérer une modification de pure forme. Je crois avoir entendu dans le texte que nous a lu M. Roskam une fin de phrase où il est question « du danger qui menace la santé et le relèvement économique du pays ».

                 Il serait préférable de dire : « … la santé de la population et le relèvement économique du pays ». L’expression « la santé du pays » ne me paraît pas heureuse.

                 M. le Président. – Moyennant cette légère modification de style, l’Académie est-elle d’accord pour adopter la motion de MM. Brull et Roskam ? (Assentiment unanime.)

                 Je déclare donc cette motion adoptée. Elle sera transmise aux Pouvoirs Publics.

                 Estimez-vous qu’il faille lui donner une large publicité ?

                 M. P. Govaerts. – Mon sentiment est qu’il serait superflu de donner une large publicité à cette motion. C’est au Ministère de la Santé publique qu’il appartient de juger de la publicité qu’il convient de donner à ce vœu de l’Académie.

                 Mon sentiment personnel – mais je ne veux pas insister – c’est qu’il aurait mieux valu rester dans une note tout à fait neutre en disant qu’il y a un certain nombre de cas de variole ou d’alastrim à Liège et que, dans ces conditions, on invite la population à se faire vacciner, en lui rappelant les arrêtés rendant obligatoires la vaccination des nouveau-nés et la revaccination des enfants lors de l’entrée à l’école.

                 M. J. Roskam. – Je pense que l’épidémie actuelle résulte du défaut de vaccination de la population depuis la guerre.

C’est donc un devoir de remédier à cette situation.

                 M. le Président. – La motion est adoptée déjà et la question qui se pose maintenant est de savoir s’il convient ou non de lui donner de la publicité.

                 M. C. Heymans. – Je partage la crainte que vient d’exprimer M. Govaerts quant au danger d’une grande publicité. Les termes du vœu adopté sont déjà très durs : l’Académie invite le Gouvernement à déclencher une campagne de vaccination antivariolique. Si l’on entrait dans la voie d’une grande publicité, on risquerait d’aboutir à ce qu’un appel par radio soit lancé dix fois par jour. Cela peut aller très loin et il est permis de se demander l’effet que produirait pareille publicité dans le pays et à l’étranger.

                 Faut-il aller aussi loin et risquer ces multiples appels journaliers dans la presse et par radio ?

                 M. le Président. – La presse en parle déjà.

                 M. A. Dubois. – Je souhaite que l’optimisme de M. Govaerts se justifie et que l’épidémie s’éteigne rapidement ; mais je dois constater qu’en Angleterre, une épidémie bénigne de variole qui avait commencé en 1921 a duré jusqu’en 1933.

                 M. E. Renaux. – Je désire simplement signaler à l’Académie un fait venu à ma connaissance il y a trois jours.

                 Des personnes devant s’embarquer pour l’Angleterre ont été priées de produire, avant leur embarquement, un certificat de vaccination ; ce qui indique qu’à l’heure actuelle, les personnes venant de Belgique peuvent être déjà considérées comme constituant un danger pour la santé des populations d’autres pays.

                 M. le Président. – Si personne ne demande plus la parole sur la question de publicité, je propose de passer au vote.

                 L’alternative devant laquelle se trouve l’Académie, est la suivante : ou bien le vœu doit être communiqué au grand public par la voie de la presse, ou bien il faut uniquement le transmettre au Ministre de la Santé pulique.

                 M. J. Roskam. – Je me demande s’il est opportun de transmettre le vœu à la presse, par exemple, étant donné que nous demandons au Gouvernement  de prendre des mesures et que je ne vois pas la nécessité de lui forcer la main. C’est à lui qu’il appartient d’agir et d’apprécier ce que doit être la campagne que nous lui demandons de vouloir bien déclencher. Si nous transmettions le vœu à la presse, il semblerait que nous commençons déjà la campagne.

                 - A mains levées, l’Académie décide, à l’unanimité, de transmettre à M. le Ministre de la Santé publique la motion qu’elle a votée d’urgence sur proposition de MM. Roskam et Brull, et de ne pas faire pour l’instant aucune communication à la presse concernant ce vote.

                 Séance du 26 avril 1947.