Académie royale de Médecine de Belgique

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In Memoriam Pr Guillaume Valette, membre honoraire étranger

(Séance du 28 mai 1983)  

In Memoriam Guillaume VALETTE, membre honoraire régnicole

(Annonce faite par les Professeurs Théophile GODFRAIND, Correspondant régnicole, et Yves COHEN, Correspondant étranger).

M. Th. Godfraind s’exprime en ces termes :

Le 23 mars 1982, Guillaume Valette est mort à Paris, dans a quatre-vingtième année.  Jusqu’au moment d’une atteinte brutale à son état de santé, survenue quelques mois plus tôt, il avait conservé de très nombreuses activités dans lesquelles il ne cessait de faire preuve des qualités humaines et intellectuelles qui ont caractérisé toute sa vie universitaire.

La phrase par laquelle il concluait sa première leçon inaugurale, le 3 novembre 1945 est le reflet de sa personnalité : « L’existence est la chose du mondela plus frivole, si on ne la conçoit pas comme un grand et fidèle devoir ».  Cette conviction fut à la base de son comportement tout au long de sa carrière.

Né le 6 février 1902 à Mézidon (Calvados), il était arrière-petit-fils et fils de pharmaciens et de médecins.  Ses enfants et ses petits-enfants continuent cette haute tradition. Alors que beaucoup de nos collègues pharmacologues français ont souvent à la fois le titre de Médecin et celui de Pharmacien, Guillaume Valette s’oriente uniquement vers la Pharmacie.

Après de brillantes études au Collège de Flers, bachelier ès mathématiques en 1919, interne en Pharmacie des Hôpitaux de Paris à 20 ans, pharmacien à 22 ans, docteur en pharmacie à 24, pharmacien des hôpitaux de Paris à 26, docteur ès sciences à 28, lauréat de la société de Pharmacie, de la Faculté de Pharmacie et des hôpitaux de Paris, on devine déjà que la carrière du jeune Guillaume Valette ne s’arrêtera pas à ces magnifiques étapes.  Il fut successivement pharmacien-chef à l’Hôpital de Brévannes, à l’ancien Hôpital Beaujon (faubourg Saint-Honoré) au nouveau Beaujon (Clichy), à l’Hôpital Cochin.  Il termina sa carrière hospitalière comme inspecteur général des services pharmaceutiques de l’Assistance publique.     

Sa carrière universitaire débuta en 1931 avec un poste d’assistant en Microbiologie, puis de chef de travaux dans la même discipline en 1938.  Il fut nommé maître de conférences de Sciences naturelles en 1939, professeur de Zoologie appliquée en 1943, où il prit la succession du Professeur Launoy.  En 1952, il fut transféré à la chaire de Pharmacodynamie, nouvellement créée pour lui, qu’il conserva jusqu’à sa retraite universitaire en 1973.  Il fut élu par ses collègues, doyen de la Faculté de Pharmacie de Paris en 1960, et exerça cette haute fonction jusqu’en 1966.

Membre de nombreuses sociétés savantes, il présida l’association des internes et anciens internes des hôpitaux de Paris, la société de Thérapeutique et de Pharmacodynamie, la société d’histoire de la Pharmacie. Elu en 1944 à l’Académie nationale de Pharmacie, il en fut le Secrétaire général de 1967 à 1982.  L’Académie nationale de Médecine le reçut en 1958 et le porta à sa présidence en 1980, année marquée par la commémoration du bicentenaire de Laënnec.

Guillaume Valette fut élu Correspondant étranger de notre Compagnie le 18 décembre 1965 ; c’est le 22 mai 1976 qu’il devint Membre honoraire étranger.

Ceci concrétisait les excellentes relations qu’il entretenait à cette époque avec les Professeurs C. Heymans, La Barre, Castille et Bacq.

Son œuvre scientifique est considérable.  Elle comporte la publication de plus de 200 notes est mémoires.  Elle a été consacrée à trois disciplines, la Microbiologie, la Physiologie, la Pharmacodynamie.

Dans la première rubrique, les recherches portent sur l’action cytolytique des savons, des sels biliaires et des résines glucosidiques comme la convolvuline et la jalapine sur le pneumocoque et le bacille de Löffler, sur la fixation de la quinine chez les protozoaires tels la paramécie et l’amibe.

Les travaux de G. Valette en Physiologie ont trait à la sécrétion intestinale et à la circulation lymphatique.  Cette dernière étude a été effectuée avec H. Rouvière, l’auteur de l’illustre traité d’Anatomie humaine.

Monsieur Valette a en outre consacré sa vie de chercheur à la Pharmacodynamie.  On distinguera dans cette œuvre quatre grands chapitres : le mécanisme d’action des médicaments du système nerveux central, le transfert transcutané des médicaments et des excipients, la fonction des amines biogènes, le phénomène de tachyphylaxie.

Objet de ses deux thèses, les anesthésiques locaux ouvrent le champ d’activité du chercheur, dirigé alors par ses Maîtres Marc Tiffeneau et Jean Regnier.  Bien plus tard, G. Valette devait reprendre ses recherches sur les anesthésiques locaux et analyser leur action sur la muqueuse bucco-pharyngée du lapin.

Avec son élève Raymond Cavier il a étudié, à l’aide d’une élégante technique originale, les phénomènes de passage de l’ésérine à travers la peau, passage facilité par divers excipients. Les deux auteurs, avec leurs collaborateurs, montrent l’influence de la longueur de la chaîne carbonée des acides, des alcools, des esters utilisés comme excipients.  L’apport des radio-éléments, carbone 14 et tritum, permit l’approfondissement de l’analyse.

La fonction des amines biogènes et, singulièrement, de l’histamine, a retenu une part importante des préoccupations scientifiques de Guillaume Valette. Avec ses élèves H. Huidobro, W. Burkard, Y. Cohen, il étudie le devenir de l’amine, les effets de l’histaminase, enzyme de catabolisme.  Il montre ainsi le rôle protecteur des hormones corticosurrénaliennes à l’encontre de l’histamine.  Il approfondit le mécanisme de l’intervention de l’ion calcium dans les effets de cette dernière. Il étudie avec son élève P. Rossignol le passage de cet ion à travers le nerf sciatique de grenouille.

La tachyphylaxie, dans son aspect de phénomène d’homéostasie pharmacodynamique à caractère général, a passionné Guillaume Valette qui lui a consacré ses efforts, dans les dernières années de sa vie de chercheur. Monsieur Valette démontra que le phénomène de tachyphylaxie survient par épuisement d’un neuromédiateur, la noradrénaline, lors de l’administration répétée d’un alcaloïde sympathominétique, l’éphédrine. Il suggéra un second mécanisme, l’occupation par l’agoniste, à la suite des travaux mettant en œuvre la noradrénaline, l’éphédrine, l’amphétamine radiomarquée. A ce stade G. Valette aborde la Pharmacologie moléculaire, aidé par une pléiade de jeunes chercheurs qui ont nom Boulu, Schwartz, Wepierre, Bralet, Jacquot, Carron.

A la fin de sa carrière, Guillaume Valette s’est intéressé au mécanisme d’action de psychostimulants, notamment de l’ibogaïne et de la tabernanthine. A l’aide des méthodes classiques qu’il avait développées dans son laboratoire, il a prouvé que l’action de la tabernanthine est calcium-dépendante.  Il a proposé qu’elle pourrait faciliter l’action du calcium et que ce mécanisme pourrait contribuer à l’effet psychomoteur des alcaloïdes utilisés par les piroguiers africains.  C’est alors que le Professeur Valette, âgé de 78 ans, décida de quitter le laboratoire qu’il avait érigé dans la nouvelle Faculté de Pharmacie de Paris-Sud. Soucieux de voir la vérification de son hypothèse, il me demande l’examiner à l’aide des méthodes développées dans mon propre laboratoire. Cette situation permit d’intensifier les échanges déjà nombreux entre le laboratoire de Pharmacodynamie générale et de Pharmacologie de Louvain, avec le laboratoire de Pharmacologie de Paris-Sud, animépar Yves Cohen et Jacques Wepierre.

Une telle démarche illustre un des aspects du caractère de cet homme, qui a toujours innové et construit dans le monde universitaire.  Il assurait ainsi, sur une base scientifique objective, la poursuite d’un dialogue qu’il avait lui-même entrepris avec nos prédécesseurs à Louvain, notamment avec feu le Professeur Castille, ancien Président de notre Compagnie.

Les travaux scientifiques publiés par Guillaume Valette sont empreints d’une grande rigueur et se caractériset par une très grande clarté dans la définition des objectifs et dans la description des résultats. Comprenant la nécessité impérieuse d’une analyse quantitative du phénomène pharmacologique, notamment dans la recherche industrielle, il eut, avec les Professeurs Janot et Delabry, le souci de créer un Institut de Pharmacotechnie et de Pharmacodynamie dans le cadre duquel fut assurée la formation d’innombrables chercheurs de l’industrie pharmaceutique.

Ces activités scientifiques suffisent à illustrer une vie.  G. Valette ne s’arrêta pas là et je voudrais me permettre de céder la parole à mon collègue et ami le Doyen Cohen qui pourra mieux que moi retracer l’influence considérable exercée par Guillaume Valette sur le développement de la Pharmacie française.

M. Y. Cohen continue ainsi l’éloge de son Maître :  

La place du pharmacien fut importante dans la vie et l’œuvre professionnelle du Professeur Valette. Aux hôpitaux, au Conseil supérieur d’Hygiène publique, il apporta son sens cartésien du travail.  Il fut un Président courtois, efficace et serein de la commission de la Pharmacopée et de la commission inter-ministérielle des stupéfiants.

Ses activités de pharmacien aux Armées l’ont conduit en Tunisie pour son service militaire, au Bouchet pendant la guerre comme officier Z. Il a en outre animé les activités des pharmaciens de réserve de sa région, placés sous sa présidence, durant de nombreuses années (1948-1963).

L’œuvre pédagogique du Professeur Valette est non moins considérable.  Il a renouvelé l’enseignement de la Zoologie à la Faculté, a introduit l’enseignement, à part entière, de la Physiologie et de la Parasitologie.  Il a créé la chaire de Pharmacodynamie.  L’Institut de Pharmacotechnie et de Pharmacodynamie, 3ème cycle avant la lettre, a été une pépinière de savants, enseignants et chercheurs des universités, des organismes publics et des industries pharmaceutiques.  Il y fut aidé par les Professeurs André Quevauvillier et Hélène Morin pour l’enseignement de la Pharmacodynamie.

Il a rédigé un précis de Pharmacodynamie et dirigea la rédaction d’un traité « Médicaments organiques de synthèse », en collaboration avec Léon Velluz.  Il participa à la rédaction de nombreux ouvrages parmi lesquels nous retiendrons le traité de Pharmacie chimique de Lebeau, Janot et Courtois.

Le Doyen G. Valette a fait école, et, grâce à lui, la Pharmacodynamie est reconnue sans discussion comme une discipline pharmaceutique.  Nombre de ses élèves l’enseignent en France et dans les pays francophones.     

G. Valette a été un grand hospitalier. Il a créé les laboratoires de Biochimie de l’Hôpital Beaujon et de l’Hôpital Cochin, préfigurant ainsi les services actuellement dirigés par des pharmaciens-biologistes des hôpitaux.

Il fut un grand administrateur et un grand bâtisseur.

Sous son décanat, en pleine vague d’inflation démographique universitaire, le nombre d’étudiants doublait et le corps des enseignants de la Faculté de Pharmacie de Paris passait de 97 à 245.  La réforme de 1962 était progressivement mise en place, des certificats d’enseignement supérieur voyaient le jour en Pharmacie galénique industrielle, en législation des établissements pharmaceutiques. L’attestation d’études relatives à l’utilisation des radio-éléments en Pharmacie était instituée par arrêté ministériel.  Une Chaire d’Endocrinologie trouvait sa place dans les études de Pharmacie.

Dès sa prise de fonction de doyen, Guillaume Valette se vit confronté à un problème de locaux. Il réaménagea les salons du doyen, avec goût, aidé en cela par Madame Valette ; il étendit les services administratifs, fit installer la Salle du Conseil, les bureaux du doyen et de secrétariat général, la galerie Fialon (musée de la Pharmacie).

Il agrandit et modernisa les locaux des chaires de Biochimie, Hydrologie, Toxicologie, Chimie organique, Pharmacodynamie.  Il fit construire l’extension de la Faculté sur trois étapes et un sous-sol, ainsi que des bâtiments enterrés en cour anglaise et traités en terrasses plantées de gazon et de fleurs pour ne pas réduire les espaces verts.

Enfin, Guillaume Valette choisit le terrain de Chatenay-Malabry et arrêta le plan de masse de la future Faculté de Pharmacie de l’Université de Paris XI, dotée d’un terrain de 11 hectares, de halles de gymnastique, d’une piscine et de terrains de sports.  Il obtint des services publics, en faveur de l’enseignement pharmaceutique, une monumetale faculté de près de 60.000 m2, y compris une bibliothèque et un restaurant universitaire.

Cette largeur de vues nous est précieuse aujourd’hui car le nombre d’étudiants sur les deux facultés parisiennes avoisine 8.000.  Une décennie a suffi pour justifier le projet du Professeur Valette.

Le Doyen Valette s’est intéressé à l’histoire de la Pharmacie et de la Médecine. Il a écrit plusieurs essais sur les découvertes scientifiques réalisées dans le domaine de la Pharmacologie.  Son œuvre d’historien, qui occupait ses loisirs de professeur honoraire, n’a pas été achevée, malheureusement.  Néanmoins comme doyen de la Faculté et président de la société d’histoire de la Pharmacie, il organisa en 1963 les trois journées consacrées au bicentenaire de la naissance de Vauquelin, premier directeur de l’Ecole de Pharmacie.

Il lui fut demandé de présider le comité du centenaire de la Faculté de l’avenue de l’Observatoire.  Cérémonies et congrès se succédèrent tout au long de l’année 1982 et un ouvrage sur le centenaire fut préfacé par Guillaume Valette.  La maladie ne lui permit pas de voir la réalisation des projets qu’il avait conduits avec foi et persévérance, deux années durant.

Ses collègues de l’Académie nationale de Médecine lui avaient pareillement confié l’organisation du bicentenaire de Laënnec, connaissant ses compétences et ses dons d’historien et d’organisateur.

Il présida également le congrès international d’histoire de la Pharmacie, tenu à Paris, à la Faculté de Pharmacie en 1973.

Cette vie bien remplie,  cette œuvre considérable font honneur au corps des pharmaciens des hôpitaux, aux corps des enseignants des facultés de Pharmacie, à la profession pharmaceutique entière.

M. le Président Paul Pierre Lambert demande à l’Assemblée de se recueillir quelques instants à la mémoire du Professeur G. Valette, membre honoraire étranger.