Académie royale de Médecine de Belgique

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Discussion du rapport de la Commission chargée d'apprécier les mémoires reçus pour participer au concours pour le prix Alvarenga (1944-1945)

La Commission était composée de MM. G. Leboucq, P. Gérard et N. Goormaghtigh, Rapporteur.

            Voici ce rapport :

            Deux mémoires ont été reçus : l’un intitulé « Anatomie pathologique et hématologie des panmyélopathies » ; l’autre, « De morphologie van het beenmerg bij kinderen in normale omstandigheden en bij infectie toestanden ». Nous allons en donner un résumé succinct, puis nous comparerons leurs mérites respectifs.

            Dans le premier, l’auteur s’est attaché à l’étude d’un groupe encore mal défini de maladies hématiques caractérisées par une diminution de toutes les cellules sanguines, mais frappant surtout par une granulopénie intense.

            Comparant les données fournies par l’examen des frottis sanguins, des frottis médullaires et les coupes des divers organes hématopoïétiques, l’auteur montre, à la suite de Thompson et de Rohr, que les modifications sanguines ne peuvent faire préjuger de l’état de la moelle osseuse. La réaction de cet organe est très diverse ; néanmoins, on peut ranger en deux catégories subdivisées elles-mêmes en deux, les aspects qu’elle offre : moelle riche ou moelle pauvre en cellules.

            La première est le résultat d’un arrêt de maturation soit simple, soit accompagné d’une déviation des cellules souches vers le plasmatocyte.

            La seconde est l’aboutissant d’une aplasie soit fibreuse, soit graisseuse.

            Entre ces deux extrêmes existent des formes transitionnelles permettant de les grouper toutes sous une même rubrique.

            D’un point de vue plus général, les panmyélopathies doivent être considérées comme un syndrome réactionnel des organes hématopoïétiques (les organes lymphoïdes sont également aplasiés), dues à des causes préparantes (telles la syphilis) et à d’autres, déclenchantes (telles le benzol, le pyramidon).

            Dans ce domaine, encore peu exploré de l’hématologie, l’auteur ne fait pas simplement que développer des idées déjà émises auparavant. Il expose certaines idées neuves, telle celle sur la provenance des plasmatocytes, qui bien qu’assez révolutionnaire mérite d’être examinée avec la plus grande attention. Sa contribution à l’avancement de l’hématologie est notable.

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            Le deuxième travail, en langue néerlandaise, bien que se confinant dans un domaine plus restreint, a exigé de son auteur une application inlassable et un soin constant. Son but principal a été de rechercher, par l’établissement de myélogrammes provenant d’enfants atteints d’affections diverses, l’existence d’éventuelles modifications caractéristiques de la moelle osseuse.

            Les données recueillies ont porté à la fois sur le nombre des divers éléments nucléés contenus dans un volume donné de moelle osseuse et sur le pourcentage des différentes espèces cellulaires. Ces données ont été chaque fois confrontées avec celles provenant de l’examen des hémogrammes.

            Avant de passer aux cas pathologiques, l’auteur a déterminé d’abord, chez 20 enfants-témoins normaux, les différentes caractéristiques de la moelle. Ces recherches étaient d’autant plus nécessaires que les chiffres fournis par ses devanciers – avec des méthodes moins précises – étaient loin d’être concordantes.

            L’auteur établit ainsi l’index de maturité (22% - 27%) et la courbe de maturité de l’érythropoïèse ; la courbe de maturité des neutrophiles. Un résultat assez inattendu de ses recherches consiste en l’importance du pourcentage élevé des lymphocytes médullaires : ceux-ci constituent 26 à 30 % des cellules nucléés de la moelle : peut-être s’agit-il là d’une lymphocytose de guerre. Quant à l’origine de ces lymphocytes, elle serait médullaire.

            Ces données fondamentales permettent alors à l’auteur d’examiner les modifications de la moelle au cours des états infectieux de l’enfance. Dans la coqueluche, il montre que l’hyperlymphocytose n’est pas d’origine médullaire.

            Dans la rougeole, la réaction médullaire est variable, son intensité dépendant de la gravité de l’infection.

            Dans la diphtérie, au début, c’est principalement le système réticulo-endothélial qui réagit, par formation exagérée de monocytes : à la monocytose médullaire correspond une monocytose sanguine.

            Dans la scarlatine, on constate une déviation vers la gauche de la courbe de maturation des leucocytes neutrophiles. L’éosinophilie sanguine, par contre, n’est pas liée à une augmentation du nombre des éosinophiles médullaires.

            En conclusion de ce travail minutieux, l’examen de la moelle osseuse, dans les états infectieux, n’apporte pas de données bien nouvelles utilisables pour le diagnostic ou le pronostic. En revanche, elle fournit des documents précieux pour l’hématologie en général. C’est ainsi que les macroleucocytes que l’on rencontre parfois sont l’homologue des mégaloblastes : ces éléments qui se rencontrent en petit nombre dans la moelle d’enfants normaux, seraient l’expression d’un processus de régénération déclenché par des causes banales. Quant aux lésions dites toxiques des leucocytes, elles se produisent non dans la moelle, mais dans le sang circulant.

            Ce mémoire constitue une source de documents précieux pour les hématologistes s’intéressant à l’enfance saine et malade.

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            On dit souvent qu’il est facile de classer par ordre de mérite les mémoires appartenant à une même discipline. En réalité, dans ce cas, nous avons été embarrassés de le faire. Les deux travaux présentés à notre jugement, bien que traitant tous deux d’hématologie, se rapportent à des domaines différents de celle-ci. Si le mémoire en néerlandais révèle chez son auteur une application extrême, et un soin minutieux, son horizon est par contre assez étroitement limité. Dans le mémoire français, le sujet est plus vaste, se prête plus facilement à des développements généraux, mais par contre la rareté des affections étudiées fait que cette étude ne peut être aussi fouillée.

            Les qualités et les défauts de deux mémoires s’équilibrent donc, et dans leur classement ne peuvent intervenir que des appréciations dictées par la tournure d’esprit des membres du jury. C’est pourquoi vos rapporteurs sont d’avis de classer les deux mémoires ex aequo.

            S’il s’avérait toutefois que le règlement du prix Alvarenga défend de prendre une telle décision, les avis se partagent alors, deux des rapporteurs placent en première ligne l’auteur du mémoire néerlandais, le troisième a une préférence pour classer premier le mémoire français.

            Quel que soit le vote de l’Académie, ils insistent pour que les deux mémoires déposés soient imprimés dans le Recueil des Mémoires couronnés.

-     Après un échange de vues, et étant donné la valeur transcendante des mémoires présentés, l’Académie décide, unanimement, à titre exceptionnel, d’autoriser le partage du prix et de classer les deux mémoires ex aequo. Conformément au règlement du prix Alvarenga, la proclamation des résultats du concours aura lieu à l’ouverture de la séance publique du 30 mars prochain.

Séance du 23 février 1946.

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