Académie royale de Médecine de Belgique

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Rapport de la Commission chargée d'examiner le travail de M. Henri Dancot, de Bruxelles, intitulé : Cancers du sein bilatéraux.

La Commission était composée de MM. P. Gérard, Rapporteur, et N. Goormaghtigh.

            On sait qu’un certain nombre de malades atteints d’un cancer unilatéral du sein voient se développer, après extirpation de la glande atteinte, un cancer dans le sein restant.

            L’auteur a constaté ce fait chez 68 pour mille des malades traitées pour cancer du sein au Centre des Tumeurs de l’Université de Bruxelles. Le problème qui se pose est de savoir s’il s’agit de deux cancers indépendants l’un de l’autre, ou si le second n’est qu’une métastase du premier. Dans un certain nombre de cas, le fait n’est pas douteux, une lymphangite néoplasique partant de la cicatrice vers le sein restant. Mais, le plus souvent, et ce sont ces cas que, seuls retient l’auteur, la tumeur apparaîtra sans localisation intermédiaire.

            L’opinion des auteurs sur la question varie grandement : c’est ainsi que Lenormant croit à une grande majorité de cancers primitifs alors que Hartmann et Guérin admettent que le nombre des cancers primitifs équivaut à celui des cancers secondaires. Si l’on examine les raisons qu’ils invoquent en faveur de leur manière de voir, il faut bien admettre qu’elles sont, pour la plupart, fort théoriques.

            L’auteur a abordé l’examen du problème par la méthode statistique. Il a réparti ses malades en deux groupes, suivant la classification de Steindhall, toutes opérées par la méthode de Halstead.

            Dans le groupe I, la courbe des récidives locales et des métastases : de 6,8% au cours de la première année qui suit l’intervention. Elle fléchit lentement pour atteindre le chiffre de 2% à la 6e année, alors que pour le groupe II, la courbe débute pour la 1ère année à 22,4%, reste presque étale pendant les deux années suivantes, plonge brusquement au cours de la 4e, puis décroît progressivement pour se maintenir à la 6e aux environs de 5%.

            Une courbe de répartition dans le temps des tumeurs du second sein présentent avec celles des récidives un parallélisme frappant : celle se rapportant au stade II plonge brusquement au cours de la troisième année pour passer de 3,5% à 1,8%.

            Passé dix ans, le nombre de cancers du deuxième sein n’excède pas le nombre indiqué, pour la normale, par le calcul des probabilités. Il faut admettre, d’après l’auteur, qu’au moins 70% des cancers se développent dans le second sein dans les trois années qui suivent l’ablation du premier, 40% de ceux qui le font au cours des 4 années subséquentes sont secondaires.

            Il n’existe pas d’argument péremptoire pour décider de la nature primitive ou secondaire des autres cas. Si l’on admettait que la plupart d’entre eux sont primitifs, il faudrait accepter l’idée d’une prédisposition au cancer primitif du sein non opéré beaucoup plus élevée que la normale dans les années qui suivent l’intervention, et qui irait diminuant progressivement après la 4e année pour s’éteindre après la dixième.

            Si les conclusions auxquelles arrive l’auteur ne sont pas révolutionnaires, elles n’en constituent pas moins un document précieux. Basées sur des statistiques suffisamment fournies et établies avec soin, elles apportent à la solution du problème qu’il envisage des arguments de grande importance, obtenus par une méthode d’usage peu courant et qui, judicieusement employée, fournit des résultats très dignes d’intérêt. Pour ces motifs, votre Commission propose la publication du travail de M. Henri Dancot dans le Bulletin de l’Académie.

            M. P. Nolf. – Cette question des cancers du sein bilatéraux pourrait utilement être comparée à celle des cancers chez les jumeaux univitellins.

            On trouve dans la littérature médicale de nombreux exemples de jumeaux qui souffrent en même temps d’une tumeur du même organe. Si la statistique réussissait à préciser le degré de fréquence de pareille coïncidence, il serait intéressant de comparer cette fréquence à celle des cancers primitifs des deux seins.

            Ne pourrait-on suggérer à l’auteur du travail présenté de reprendre son étude du point de vue que je viens d’indiquer ?

            M. L. Mayer. – Puis-je demander au rapporteur si, dans le travail de M. Dancot, il y a un chapitre où il est question d’une statistique traitant de la localisation du cancer primitif ?

            M. P. Gérard. – C’est un cancer du sein.

            M. L. Mayer. – Bien entendu ; mais de quel secteur ?

            M. P. Gérard. – Il n’en parle pas.

            M. L. Mayer. – La chose a une grosse importance, car il est établi que le cancer du second sein est presque toujours consécutif à un cancer situé dans la moitié interne du premier sein ce qui est évidemment important au point de vue étiologique.

            J’ai vu 32 cas de cancer entreprenant le second sein après ablation du premier ; mais toujours le cancer observé dans le premier sein était situé dans le secteur interne. Cela montre qu’il s’agit de métastase. Jamais je n’ai vu un cas de l’espèce avec noyau du secteur externe.

            M. E. Van Campenhout. – Je désirerais répondre brièvement à la question posée par M. Nolf qui nous a parlé de l’existence de tumeurs cancéreuses chez des jumeaux univitellins.

            Les documents les plus probants établissent qu’en général, il n’y a pas fréquence concordance dans les cas de cancers, entre jumeaux univitellins. C’est-à-dire que si l’on prend un frère et une sœur, d’une part, et des jumeaux univitellins, d’autre part, on constate que si le frère ou la sœur est cancéreux et si l’un des jumeaux univitellins l’est également, il ne se produit pas plus de cas de cancer chez le second des jumeaux univitellins que chez le second sujet, frère ou sœur.

            Par contre, lorsque des jumeaux univitellins sont cancéreux tous les deux, c’est le même organe qui est généralement atteint.

            M. G. Debaisieux. – Un mot de réponse à M. Mayer.

            Je me souviens de deux cas de cancers simultanés des deux seins, qui paraissaient des cancers primitifs. Or, chez les deux, il y avait à la base un facteur traumatique.

            L’une des malades était une lavandière qui utilisait une essoreuse actionnée à la main. Les deux cancers étaient situés à l’endroit où la poignée de l’essoreuse venait frapper la poitrine.

            Chez l’autre malade également, un élément traumatique avait déterminé l’éclosion de cancers simultanés des deux seins.

            M. le Président. – Plus personne ne demanant la parole, je mets aux voix les conclusions du rapport.

            Ces conclusions sont adoptées.

            Séance du 23 février 1946.