Académie royale de Médecine de Belgique

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Rapport sur le travail manuscrit présenté par M. Paul Moureau, à Liège, et intitulé : "Les sous-groupes de A"

MM. R. Bruynoghe et J. Firket, Rapporteurs.

 

Rapport de M. R. Bruynoghe.

            Jusqu’à présent on ne s’est pas servi, à notre connaissance, des sous-groupes de A dans les expertises médico-légales, question d’ailleurs non envisagée dans le mémoire de M. Moureau. Les raisons en sont les suivantes :

            1°) Les auteurs ne sont pas d’accord sur la signification de ces sous-groupes. Les uns les attribuent à des agglutinogènes A distincts ; les autres n’y voient que l’effet d’une teneur inégale d’un seul et même agglutinogène A.

            Il va de soi que des résultats basés sur des données encore discutées ne peuvent être utilisés en Justice.

            2°) Il y             a des cas où la distinction des globules A ou plutôt de l’agglutinogène A en type A1 et A2 est bien difficile, voire quasi impossible. L’auteur du mémoire l’admet aussi, puisqu’il écrit : « Ce n’est qu’en utilisant pour certains sangs A1 ou A2 toutes les ressources techniques que l’on parvient à classer ces échantillons dans un groupe plutôt que dans l’autre. Et encore ! Il n’est pas toujours possible d’arriver à une discrimination parfaite ».

            3°) Il existe un certain nombre d’observations où les résultats de l’étude de la descendance des procréateurs A1 et A2 ne sont pas conforme à la théorie des gènes distincts.

            Malgré cela, Paul Moureau se déclare, dans le mémoire qu’il nous présente, partisan de la théorie des facteurs A distincts, alors que dans ses publications antérieures il s’était gardé de se prononcer sur ce sujet.

            En 1935, il écrivait dans la revue Le Sang : « Néanmoins nous avons voulu donner à cette conclusion une preuve supplémentaire en utilisant des globules ne contenant pas le facteur R. Ces globules du type A1 A2 (J. Let) ne sont pas à vrai dire des globules homozygotes, si l’on admet avec Tchomsen qu’il existe un gène pour A1 et un autre pour A2. Mais malgré tous les arguments que l’on peut faire valoir avec Thomsen, Friedenreich et Zacho, Landsteiner et Levine, Wiener et Rothberg en faveur d’une différence qualitative et non quantitative entre les types A1 et A2, on ne peut refuser toute valeur aux recherches de Lattès et Cavazzuti et aux expériences toutes récentes de Fritz Hahn qui plaident plutôt en faveur de différences purement quantitatives entre A1 et A2.

            Sans doute, on peut changer d’avis et il faut croire que les recherches entreprises par l’auteur lui ont finalement permis de prendre position dans ce débat.

            Grand toutefois fut notre étonnement quand nous avons constaté à la lecture de ce mémoire que l’auteur passe sous silence les arguments des savants qui n’admettent pas les agglutinogènes distincts et qu’il allègue en faveur de sa thèse une série d’arguments qui sont à notre avis pratiquement sans valeur.

            Passons-les en revue.

            Dans un premier paragraphe, l’auteur examine 7 échantillons de globules du type A1 B, au point de vue de leur teneur en antigène hétérogénique, en agglutinogène B et en agglutinogène O.

            Nous n’allons pas nous attarder à la discussion des données de ces essais, étant donné que ces dosages ne permett

ent pas de résoudre le problème de l’unicité ou de la dualité de l’agglutinogène A présent dans les dits globules.

            Qu’il y ait entre A1 et A2 une différence uniquement quantitative ou une différence qualitative, leur teneur plus ou moins élevée en autres antigènes ne permet pas de fournir des précisions concernant la nature de l’agglutinogène A.

            Au surplus, les différences notées dans ces essais sont si irrégulières et parfois si peu accusées qu’une distinction entre les globules A1B et A2B n’est guère possible. L’auteur écrit : « Ainsi, que l’on se base sur les réactions vis-à-vis d’un sérum anti-A, d’un sérum anti-B, d’une agglutinine anti-O, on doit conclure qu’il existe pour chaque échantillon de sang AB que nous avons examiné, des fluctuations tellement progressives de la richesse en antigène A1 B et A2B est possible, tout au moins lorsqu’on n’utilise pas concurremment toute une série de réactifs ».

            Même quand on utilise les divers réactifs proposés dans les essais indiqués, les résultats consignés dans le tableau VIII par exemple ne sont pas convaincants et des différences telles qu’il en existe entre les sangs A1B (682), A2B (2622) pour ce qui concerne leur teneur en agglutinogène B, sont à notre avis sans valeur.

            Dans le chapitre suivant, l’auteur nous fournit les résultats de l’étude statistique concernant la répartition des agglutinogènes A1 et A2, et il voudrait y trouver un argument en faveur de leur diversité. Il écrit : « Pourtant, on ne peut se défendre de l’idée que des répartitions aussi différentes d’après les races sont indépendantes de variations quantitatives et relèvent de modifications plus profondes atteignant le patrimoine héréditaire fondamental des races humaines ».

            A notre avis, le fait de la plus grande fréquence relative de l’agglutinogène A2 chez les nègres, comparée à celle constatée chez les autres peuples, ne nous fournit aucune précision concernant les rapports existant entre les deux facteurs A, ce fait prouvant simplement que ces deux races d’hommes sont différentes mais rien de plus.

            Quant aux graphiques inscrivant l’agglutinabilité des globules A et AB par une hémolysine (ici en l’occurrence agglutinine) anti-mouton, ils ne peuvent pas davantage résoudre le problème de la nature de l’agglutinogène A en ce qui concerne les sous-groupes.

             Ces graphiques chevauchent en partie l’un sur l’autre et il doit en être ainsi, que les agglutinogènes A1 et A2 soient des substances distinctes ou une même substance inégalement répartie selon que l’on a affaire à des globules du type A1 ou A2.

            « Certes il est regrettable, écrit l’auteur, que jusqu’ici on n’ait pas découvert le réactif sérologique idéal capable de reconnaître à coup sûr et rapidement les sangs A1 les moins agglutinables d’avec les sangs A2 les plus sensibles à l’agglutination. Mais ce n’est pas une raison pour dire, comme Guy Bruynoghe, que A1 et A2 ne peuvent pas être considérés comme des facteurs biologiquement distincts ».

            Cette citation est tronquée. En réalité, dans le travail cité, G. Bruynoghe écrit : « Du moment que A1 et A2 ne peuvent pas être considérés comme des facteurs biologiquement distincts, leur différenciation perd beaucoup de son intérêt ». Cette phrase fait suite aux considérations émises à propos de l’étude de la descendance dans les cas où celle-ci est contraire à l’idée que A1 et A2 sont des facteurs distincts.

            L’auteur traite cette question dans le paragraphe C et il fait précéder cette étude par les considérations suivantes : « Il n’y a pas lieu, nous paraît-il, de réduire ainsi la biologie aux seules études de sérologie et d’hérédité, sur la critique desquelles s’appuie en fin de compte G. Bruynoghe pour refuser tout intérêt biologique aux sous-groupes de A. Empressons-nous d’ajouter d’ailleurs que, comme nous allons le montrer, les arguments héréditaires que G. Bruynoghe fournit à l’appui de sa thèse sont peu probants. Nous dirions même volontiers que cet auteur dans son exposé critique fait preuve qu’il n’a pas analysé avec assez de profondeur les divergences sur lesquelles il fonde ses conclusions » (Cette dernière phrase a été supprimée par l’auteur dans son mémoire tel qu’il est reproduit plus loin, conformément au désir exprimé par M. Firket, co-rapporteur.)

            Nous tâcherons maintenant de suivre l’auteur dans l’étude des cas non conformes à la théorie de Thomsen et de saisir toute la profondeur de son argumentation.

            Nous admettons que les cas de la statistique de Landsteiner et Levine, du moins ceux où les globules des enfants sont d’un type intermédiaire entre A1 et A2, - cas non envisagés dans le travail de G. Bruynoghe, - ne peuvent être invoqués contre la théorie héréditaire des sous-groupes A1 et A2, étant donné qu’on peut à la rigueur classer ces enfants dans l’un ou l’autre sous-groupe.

            Il n’en est pas de même des autres exceptions (onze), dans lesquelles des enfants du type A1 sont nés de parents ne possédant pas cet agglutinogène. P. Moureau explique toutes ces exceptions par l’illégitimité de ces descendants. Cette explication, écrit-il, est d’ailleurs vraisemblable parce que le type A1 est assez fréquent, si bien que dans un adultère, une femme a 35 à 40 % de chances d’avoir comme partenaire un homme du type A1 ou A1B. Comme explication, nous le reconnaissons, c’est simple mais ce n’est pas très profond.

            Quant à l’observation faite par Matta, il en conteste la valeur pour le bon motif que cet auteur aurait fait des erreurs dans d’autres déterminations, ce qui toutefois n’entraîne pas nécessairement comme conséquence qu’il en aurait commis aussi dans celle-ci.

            Moureau reste seulement perplexe, devant le cas signalé par Dahr et Busseman : père A1B et mère A2 et enfant A1B, cas qu’il n’arrive pas à expliquer. Il ajoute à la liste des exceptions à la règle établie par Thomsen deux autres indiquées dans l’étude de ces mêmes auteurs.

            Pour terminer l’analyse des trois premiers chapitres de ce mémoire, nous devrions encore faire quelques remarques concernant la détermination de la formule génétique des représentants du groupe A et B au moyen du sérum anti-O, question reprise dans le présent mémoire. En réalité, cette digression n’a rien à voir avec le problème de l’unicité ou de la pluralité des agglutinogènes A.

            Ici l’auteur prétend que Jadin, un de mes élèves, se serait rallié sans réserves à la thèse de Greenfield d’après laquelle le sérum anti-O serait à même de mettre en évidence l’homo- et l’hétérozygotie des globules A et B.

            En réalité, Jadin, ayant trouvé dans une série de recherches une proportion de représentants AO (type hétérozygote) se rapprochant de celle que fournit le calcul, a écrit que la question méritait d’être reprise et examinée dans des cas dont la formule des procréateurs est connue.

            Voici d’ailleurs ce qu’il écrit à ce sujet :

            « Quoique nos résultats se rapprochent assez bien des moyennes calculées, il faudra encore d’autres investigations avant de conclure que l’essai décrit ci-dessus permet de déceler avec certitude le caractère récessif. Il faudra notamment le contrôle de la descendance de procréateurs dont on aura déterminé de la sorte la formule génétique. »

            Cette question fut reprise par Moureau et Lambert, qui ont étudié, au point de vue de l’absorption de l’agglutinine anti-O, le comportement de représentants homozygotes et hétérozygotes et de ces recherches et surtout de celles de Lambert il résulte que l’épreuve proposée par Greenfield ne permet pas de différencier les homo- et hétérozygotes.

            Quant à la critique de Moureau relative à la remarque faite par G. Bruynoghe à propos de ses essais d’absorption de l’agglutinine anti-O, nous devons reconnaître et d’ailleurs G. Bruynoghe l’indique dans son texte, qu’il s’agit de résultats d’essais distincts, mais il fallait les rapprocher, sinon l’expérience était incomplète et sans contrôle.

            Ajoutons encore que Moureau critique aussi G. Bruynoghe dans son exposé relatif aux autres sous-groupes de A. Il écrit dans son mémoire : « Cette multiplicité des sous-groupes de A ne va pas à première vue sans étonner. Aussi, aurait-on tendance à admettre qu’il ne s’agit que de curiosités sans portée biologique générale. C’est à cette opinion que s’est rangé G. Bruynoghe ».

            Nous devons dire qu’à notre connaissance, G. Bruynoghe ne s’est jamais occupé des autres groupes A.

            L’analyse que nous venons de faire pourrait nous faire considérer comme adversaire de la théorie des sous-groupes de A. Il n’en est rien. Nous sommes plutôt porté à y adhérer mais, tant que les arguments formulés comme la théorie admettant des différences qualitatives entre les sous-groupes n’ont pas été réfutés – et nous devons dire que le mémoire de P. Moureau ne le fait pas – nous préférons ne pas nous prononcer définitivement sur ce sujet.

            Nous arrivons maintenant à l’analyse de la partie de ce mémoire qui concerne les autres sous-groupes de A et B. Il y aurait dans le groupe A, les sous-groupes A1, A2, A3, A4, A3, A2 et dans le groupe B les sous-groupes B1 et B2, ce qui permettrait sans tenir compte des agglutinogènes supplémentaires M et N, d’envisager chez l’homme l’existence de 21 phénotypes et de 40 génotypes que l’auteur indique dans un tableau.

            D’après Moureau, les groupes sanguins seraient conditionnés par l’existence de 3 gènes allélomorphes, R, A et B et les sous-groupes dépendraient de gènes d’intensification au nombre de 5 pour A et de 2 pour B.

            Ces facteurs seraient localisés, situés en des points similaires des chromosomes de la même paire, si bien que lors des divisions de maturation, il y aurait toujours association entre les facteurs conditionnels A, B et R et les facteurs d’intensification. Toutefois, si par exception il y avait « crossing over » c’est-à-dire dislocation des facteurs conditionnels et des facteurs d’intensification, il pourrait y avoir des anomalies dans la descendance.

            Ainsi, des unions A2A2 x A2B (Dans les globules du type A2B, B est toujours B1) doivent normalement donner comme enfants la formule génétique A2A2 et A2B, mais en cas de disjonction des facteurs envisagés, il peut y avoir des descendants A1A2 et A B2.

            Si, dans l’étude de l’hérédité humaine, cette science n’a pas réalisé les progrès constatés dans les autres domaines, si elle en est encore, comme le dit l’auteur du mémoire, à ses premiers pas, cela provient surtout de la complexité du problème et de l’absence de l’expérimentation.

            En effet, dans l’espèce humaine ce sont des considérations qui n’ont rien à voir avec la solution des problèmes de la génétique qui président aux unions et celles-ci, pour ce qui concerne la descendance, ne donnent jamais les garanties qu’offrent les essais expérimentaux.

            Cela n’a pas empêché l’auteur d’échafauder une hypothèse qui met d’un trait de plume la génétique humaine à la hauteur de tout ce qu’on a fait en génétique dans les autres domaines, hypothèse dont on ne conçoit guère la possibilité d’en contrôler le bien-fondé.

            En somme, ce long mémoire n’apporte, contrairement à l’affirmation de l’auteur, aucun argument décisif en faveur des gènes distincts des sous-groupes de A1 et A2, l’hypothèse génétique qu’il formule dans cette dernière partie de son mémoire semble plutôt admettre dans ces deux sous-groupes et dans les autres un même agglutinogène modifié quantitativement par un facteur d’intensification, hypothèse qui semble quelque peu contraire à ce qu’il formule dans la première partie de son mémoire.

            Le travail de M. Moureau comporte une cinquantaine de pages illustrées par 18 tableaux ou graphiques dont plusieurs devraient être redessinés avant d’être soumis au clichage. Il témoigne d’un effort louable de l’auteur. Toutefois, les résultats de ses recherches n’apportent guère, au point de vue de la solution des questions étudiées, des données qu’on peut considérer comme bien établies. Dans ces conditions, et surtout en ce moment où nous sommes tenus d’observer une certaine parcimonie dans l’édition de nos recueils, l’intérêt d’un mémoire aussi étendu ne semble pas compenser la dépense qu’il exigerait.

            Je propose en conséquence : 1°) d’adresser des remerciements à l’auteur ; 2°) de l’engager à poursuivre ses recherches jusqu’au moment où il aura pu obtenir des résultats plus concluants.

            Toutefois, eu égard à l’opinion émise par les Membres de la Commission officielle et officieuse je veux bien me rallier à leur proposition d’insérer le travail dans le Bulletin, mais je maintiens les objections que j’ai formulées dans le présent rapport.

Rapport de M. J. Firket

            Messieurs, comme vient de le dire notre Collègue M. Bruynoghe, la Commission s’est mise finalement d’accord pour vous proposer la publication du mémoire de M. Moureau dans le Bulletin.

            Le texte du rapport que vient de vous lire M. Bruynoghe est celui qu’il a présenté à la Commission. Ne pouvant m’y rallier, j’ai cru de mon devoir de présenter un rapport séparé à l’Académie, bien à regret d’ailleurs.

            Les applications à la médecine légale des données que l’étude des groupes sanguins fournit, ne constitue qu’un secteur très étroit, comme le dit le Dr Moureau, des problèmes ainsi soulevés.

            L’intérêt biologique de l’étude des groupes sanguins est connu de tous : il domine les préoccupations des sérologistes et des généticiens. On sait en effet que nous disposons pour étudier l’hérédité humaine, d’un très petit nombre de caractères héréditaires nettement contrôlables en dehors des types d’identification de sang. Alors que nous avons depuis près de quarante ans une certitude sur la validité des groupes d’iso-agglutination étiquetés aujourd’hui O, A, B et AB, ainsi que depuis 1929, sur les types d’hémo-agglutination M et N, il est d’autres types, et d’autres sous-groupes des premiers dont la signification n’est pas encore reconnue par tous. C’est le cas pour les sous-groupes de A et particulièrement pour A1 et A2, pourtant découverts déjà depuis 1911 par von Dungen et Hirschfeld, et qui constituent l’objet du mémoire que nous avons à apprécier.

            Il n’est pas du tout question dans ce mémoire de l’utilisation médico-légale des facteurs A1  et A2. La question primordiale que se pose le Dr Moureau est de savoir si, comme le prétendent Landsteiner et Witt, Thomsen et son école, etc., les sous-groupes A1 et A2 sont qualitativement distincts l’un de l’autre et se comporteraient donc comme des facteurs autonomes héréditairement transmissibles ou bien si, comme l’ont soutenu Coca et Klein, Lattès et Cavazutti, et Mino, il n’existe entre ces deux sous-groupes que des différences d’ordre purement quantitatif qui ne permettent pas de les considérer comme des facteurs biologiquement distincts. Comme le signalait notre Collègue G. Bruynoghe récemment (1941), s’il en était ainsi, leur différenciation perdrait beaucoup de son intérêt.

            Par contre, dans le cas de la première thèse, nous disposerions d’un nouveau facteur héréditaire vrai parmi le très petit nombre de ceux que nous connaissons pour l’espèce humaine. M. Moureau s’efforce dans son travail de démontrer que les subdivisions A1 et A2, etc., des groupes sanguins A et AB constituent de réelles entités qui présentent pourtant souvent l’apparence d’une série continue de variantes.

            Dans la première partie de son mémoire, il passe en revue les nombreuses techniques sérologiques proposées pour différencier A1 et A2. Il étudie à cette occasion la répartition des antigènes A, B et O dans sept échantillons de sangs AB de sa collection. On sait que dans les sangs AB, les propriétés A et B exercent l’une sur l’autre une certaine dominance ; cette dernière est l’apanage du facteur A dans les sangs A1B, du facteur B dans les sangs A2B. En dosant les antigènes A, B et O, dans ces échantillons de sangs AB, M. Moureau espérait plus facilement mettre en évidence la constitution intime de A1 ou de A? qu’il ne l’aurait fait s’il avait pris des échantillons de sangs appartenant seulement au groupe A, parce que dans les sangs AB trois facteurs entrent en jeu, à savoir A, B et O au lieu de deux seulement comme dans les sangs A (A et O). De plus, M. Moureau a pris soin de choisir certains sangs AB qui contenaient, dans leur sérum, ces agglutinines « irrégulières » pouvant agir à d’autres températures que la température du corps, agglutinines découvertes par Landsteiner et Witt en 1926, chez l’homme, parce que cela pouvait contribuer à mettre en évidence une nouvelle base de discrimination entre A1 et A2.

            Alors que les réactions sérologiques permettent de classer, sans aucune confusion, les sept échantillons de sangs AB examinés, soit dans la catégorie A1B soit dans la catégorie A2B, si l’on poursuit davantage l’analyse intime de ces différents sangs, on s’aperçoit qu’ils ont une constitution qui n’est pas aussi tranchée qu’on le croirait à première vue. En effet, soit que l’on recherche le taux d’agglutination de leurs globules vis-à-vis d’un même sérum anti-A (préparé d’un lapin à qui l’on a injecté des hématies de mouton), soit que l’on recherche le taux d’agglutination de ces globules AB vis-à-vis d’un même sérum anti-B, préalablement absorbé par des hématies pauvres en antigène B, soit encore que l’on recherche le taux d’agglutination de ces sangs AB vis-à-vis d’une solution pure d’agglutinine anti-O, on voit que, au moins certains des sangs étudiés, montrent une teneur, ou en agglutinogène A, ou en agglutinogène B, ou en antigène O à peu près identique qu’ils fassent partie du sous-groupe A1B ou du sous-groupe A2B. Toutes ces recherches d’agglutination et absorption, pratiquées avec des contrôles identiques et dans les mêmes conditions au cours de tous les essais, entraînent M. Moureau à conclure que, s’il est pratiquement toujours possible, en utilisant toutes les ressources de la technique, de reconnaître si un sang A quelconque est A1 ou A2, la sérologie ne permet pas de dire si les propriétés A1 et A2 sont à coup sûr qualitativement distinctes ; il a été impossible jusqu’à présent de savoir, dit-il, si la distinction que l’on peut pourtant faire toujours entre les sangs A1 et A2 est due à l’existence d’antigènes nettement distincts pour l’un et pour l’autre.

            Ayant épuisé toutes les possibilités des techniques sérologiques, M. Moureau conclut que ces techniques et particulièrement celles où sont employées les agglutinines « irrégulières » α1 et α2 de Landsteiner et Witt concourent à donner l’impression mais à coup sûr pas la certitude au sujet d’une distinction qualitative entre les deux sous-groupes, et il ajoute : « la discussion sur un tel problème risque donc de s’éterniser » et cela d’autant plus que l’analyse chimique ou physique des caractères de groupes, dont il nous donne un rapide exposé bibliographique, ne nous renseigne guère mieux à ce point de vue.

            Ces impossibilités admises, M. Moureau aborde dans la seconde partie de son travail le problème par les méthodes de la statistique. Il note que, même si l’on passe en revue les statistiques pour les sous-groupes de A récoltées dans le monde entier, on est frappé par le nombre peu élevé de données dont on dispose, lorsqu’on les compare aux études similaires faites pour les facteurs O, A et B, M et N. Entre ces deux groupes de documents, - ceux des sous-groupes de A et ceux relatifs aux groupes sanguins fondamentaux – il y a pourtant une analogie : c’est leur répartition différente suivant les races. C’est ainsi que la littérature renseigne que, dans la race blanche, il y a environ 80 % d’individus A1 et 20 % d’individus A2, dans la race nègre, 50 à 60% d’individus A1, dans les races rouges, étudiées par Nigg pour les Hawaïens, Mitson, Levine et Schrader pour les indiens d’Amérique, 100% de A1.

            Sans doute peut-on regretter que les recherches entreprises sur ce schéma ne l’ont été jusqu’à présent que par un nombre restreint d’auteurs. M. Moureau – et beaucoup de généticiens à tort ou à raison, auront tendance à le suivre en cela – s’exprime ainsi : « On ne peut se défendre de l’idée que des répartitions aussi différentes d’après les races sont indépendantes de variations quantitatives et relèvent de modifications plus profondes atteignant le patrimoine fondamental héréditaire des races humaines ». Il cherche alors à utiliser la méthode statistique d’une autre matière.

            Il procède systématiquement au dosage des substances A contenues dans un nombre égal de sangs A1 et A2 qu’il a préalablement déterminés. Le nombre des échantillons ainsi analysés est déjà considérable puisqu’il y en a 150 pour chacun des sous-groupes, soit 300 sangs A en tout.

            Voici la technique. Il cherche d’abord à s’assurer un réactif très puissant qui sera susceptible d’agglutiner parmi les 300 échantillons de sangs A qu’il va étudier, les hématies les moins sensibles et d’agglutiner par conséquent à un taux de dilution très élevé, les hématies les plus sensibles, c’est-à-dire celles qui contiennent le plus d’antigène A. Pour ce faire, il utilise la notion bien connue que des lapins, à qui l’on a injecté des hématies de mouton, développent une hétéro-agglutinine anti-A. Parmi les dix lapins, qu’il a ainsi préparés, il a retenu le sérum dont l’activité se montra la plus forte vis-à-vis d’un sang A1B, antérieurement étudié, et où l’agglutinogène A était plus développé que dans n’importe quel autre échantillon A1B dont il disposait. On peut évidemment regretter que, par cette technique, M. Moureau agit sur la fraction hétérogénique des hématies A et non pas sur le facteur A lui-même. L’auteur n’y voit pourtant pas d’inconvénient, car il invoque l’expérience unanime des auteurs et la sienne propre d’après lesquelles la fraction hétérogénique des hématies A, c’est-à-dire l’antigène de Forssman, est développée dans les hématies A, qu’elles soient A1 ou A2, proportionnellement à la quantité de la substance A qui est, elle, propre à l’homme ; en d’autres termes, on ne voit pas, par exemple, de globules A2 peu riches en agglutinogène A qui contiendraient beaucoup d’antigène de Forssman et inversement.

            Pour étiqueter les 300 échantillons de sangs A, dont la moitié était A1 et l’autre A2, M. Moureau ne s’était pas servi du même réactif utilisé pour doser l’antigène. Il a pris un sérum d’un individu B (anti-A) préalablement absorbé par des hématies A2. Pendant toute la durée de ses recherches, c’est le même sérum B (anti-A) et les hématies du même individu A2 qui ont été utilisées.

            Ayant procédé de la sorte, M. Moureau est arrivé à distribuer ses 300 échantillons de sangs suivant des courbes en fonction de la dilution maximale de l’immun-sérum qui les agglutine. (V. figure p. 48 ; mémoire de M. Moureau).

            Dressant des courbes de cette distribution avec en ordonnées le nombre des sangs examinés, en abscisses la dilution du sérum, il obtient trois courbes plus ou moins en cloche dont l’une, la plus élevée, donne la répartition des 300 échantillons de sangs et les deux autres, respectivement , la répartition des sangs A1 et A2. On voit que si nécessairement les courbes A1 et As’encastrent dans la courbe générale A, la variabilité du développement des substances A s’établit autour d’une moyenne différente pour le sous-groupe A1 et pour le sous-groupe A2. Sans doute, les deux courbes A1 et Ase chevauchent-elles assez largement. Cette région correspond à la zone de dilution de l’immun-sérum où les hématies A1 les moins agglutinables se comportent comme les hématies A2 les plus agglutinables.

            M. Moureau en présence de ces deux moyennes d’agglutination écartées pour A1 et A2 en déduit que c’est la démonstration d’une différence qualitative entre A1 et A2. Il compare ces courbes à celles que l’on obtiendrait si l’on recherchait la répartition d’un mélange d’humains appartenant à la race pygmée et à la race blanche et que l’on grouperait alors d’après leur taille ; les nains de la race blanche se trouveraient dans la zone de chevauchement des deux courbes de tailles à moyennes assez écartées l’une de l’autre que l’on obtiendrait nécessairement.

***

            Cette partie du travail de M. Moureau constituant une importante contribution personnelle et originale, j’ai voulu pour documenter l’Académie m’informer de la valeur que la méthode statistique employée présente au point de vue de la déduction génétique qu’il en tire. Cette méthode, mais avec des critères d’appréciation différents de l’agglutinabilité vis-à-vis d’un immun-sérum, vient d’être utilisée dans d’autres laboratoires pour le même objet de la distinction qualitative entre les sous-groupes de A, notamment dans les publications faites dans les laboratoires de Knud-Sand et Madsen sous la signature de Gammelgaard, en octobre 1942.

            Avec l’autorisation de l’Académie, j’ai demandé à notre Collègue M. Marcq quelle valeur on pouvait attribuer, du point de vue génétique, à cette technique. Notre Collègue s’est très aimablement livré à des calculs approfondis d’analyse des courbes et a bien voulu me dire que la différence entre les deux moyennes obtenues pour A1 et A2 est significative et qu’il y a une haute probabilité pour l’existence de A1 et A2 en tant que groupes biologiquement distincts. Les méthodes de calcul exposées ne permettent pourtant de tirer des conclusions que si les courbes  ont été dressées par une méthode de valeur reconnue ; en d’autres termes, si l’on peut réellement être sûr que l’on distingue bien tous les sangs A1 des sangs A2.

            A ce point de vue j’ai consulté la littérature et j’ai pu voir qu’en pratique, indépendamment de la question de différence qualitative ou quantitative des facteurs A1 et A2, il est toujours possible de distinguer sérologiquement des hématies A1 et des hématies A2. En 1931, Friedenreich et Zacho (Z. f. Rassen-physiol., 4-164-1931) ont montré que l’on arrive pratiquement toujours à un diagnostic certain entre A1 et A2 lorsqu’on emploie des sérums anti-A1 et anti-A2 vis-à-vis d’échantillons frais de sangs, ce qu’a fait M. Moureau. E. Wolff et B. Johnson (Dstch. Zeitsch. Für die gesamte gericht. Med., 22-65-1933) ont montré que sur 592 personnes A, 92,1% donnaient des reactions sérologiques absolument typiques pour A1 et A2 et 7,9% des réactions atypiques. Mais, par l’utilisation de méthodes complémentaires (absorption, hémolyse, etc.) les 7,9% des sangs douteux sont ensuite définis comme A1 ou A2.

            Le calcul d’analyse mathématique des courbes ne pourrait évidemment pas déceler une erreur de technique qui reste du domaine sérologique exclusif.

            J’ai en outre tenu à soumettre à notre Collègue de l’Université de Liège, le Professeur Pauwen, expert en calcul de statistique, la question suivante : « Estimez-vous que la méthode utilisée pour grouper 150 sujets de chaque type en deux courbes nettement distinctes mais se chevauchant, permet de conclure que ces types résultent de facteurs qui ne sont pas seulement des variantes quantitatives d’un même phénomène mais réellement de deux facteurs qualitativement distincts ? ».

            Le Professeur Pauwen m’a répondu : « Si les deux facteurs apparents n’étaient que la manifestation d’une même propriété variant d’une façon continue, les deux courbes n’en formeraient qu’une seule cloche, mais à maximum étagé ».

            D’autre part, d’après notre Collègue, l’application des formules classiques de la statistique mathématique, dans lesquelles interviennent tous les éléments dont M. Marcq avait tenu compte dans ses calculs (moyenne, fréquences, déviation standard) permet de conclure de façon pratiquement certaine (à plus de 1/100.000me près) à des phénomènes qualitativement distincts. Si même dans le diagnostic du sous-groupe des 300 échantillons de sangs, M. Moureau avait commis quelques erreurs (diagnostic ou étiquetage), la répartition du restant en deux courbes à sommet distinct, c’est-à-dire autour de moyennes très différentes l’une de l’autre, n’en serait pratiquement pas modifiée étant donné l’écart des sommets des deux courbes et le nombre des échantillons examinés.

            Cette partie constructive du travail de M. Moureau me paraît par conséquent ajouter un argument impressionnant en faveur de la thèse qu’il défend.

***

            Dans une troisième partie, l’auteur aborde la critique des recherches héréditaires pour les sous-groupes A1 et A2 telles qu’elles sont actuellement publiées dans le monde entier. Il défend l’idée qu’aucune des exceptions héréditaires relevées jusqu’ici dans la littérature n’a le caractère d’une exception absolue vis-à-vis de l’hypothèse génétique proposée. Il importe de signaler qu’il ne s’agit pas ici d’une analyse d’exceptions héréditaires résultant de combinaisons mère-enfant mais des exceptions où il y a des enfants A1 alors que le père est A2 et la mère O, A2 ou B. Il n’est pas possible en effet que les enfants soient A1 dans de telles unions puisque A1 qui est dominant par rapport à A2, O et B ne s’est pas manifesté chez les parents. M. Moureau estime que ces exceptions sont attribuables soit à une illégitimité (il y en aurait 3‰ sur les 2.875 enfants examinés), soit à des déficiences de techniques sérologiques, notamment dans les cas des « intermédiaires » de Landsteiner et Levine qui utilisaient les agglutinines irrégulières α1 et α2. M. Moureau insiste particulièrement sur le cas apparemment crucial d’une exception vis-à-vis de la mère (exception de Dahr). Il conclut que cette exception n’est pas absolument probante et souligne qu’il serait utile de s’attacher aux recherches des anomalies héréditaires vis-à-vis de la mère, moyen péremptoire, en génétique humaine, d’affirmer la validité d’une théorie héréditaire.

            Dans la quatrième partie de son mémoire, le Dr Moureau passe en revue les plus récentes hypothèses et découvertes faites de 1940 à 1942, par les chercheurs des Instituts de médecine légale et de sérologie de l’Etat à Copenhague, comprenant 80.000 groupes sanguins, c’est-à-dire le matériel héréditaire homogène le plus abondant qui ait été jamais examiné. Ces recherches concernent les autres sous-groupes de A, A3, A4, A5, Ax. Comme il ne s’agit pas là d’une contribution personnelle, nous ne nous y étendrons pas.

            Dans une dernière partie, fort de son expérience de près de dix années, dans le domaine des groupes sanguins, M. Moureau formule une nouvelle hypothèse de génétique valable pour les groupes et sous-groupes d’iso-agglutination. Il l’exprime comme suit : les groupes sanguins O, A, B seraient conditionnés par l’existence de trois gènes allélomorphes dits conditionnels R, A et B. Pour le groupe A, ce gène serait double, l’un des deux produisant la fraction hydro-soluble, l’autre la fraction et de B dépendraient de gènes d’intensification dont le nombre actuellement connu serait de 5 pour A et de 2 pour B.

            Le caractère hypothétique de ces vues ne nous permet guère de les développer utilement dans ce rapport, malgré le soin que M. Moureau met à les exposer et à les schématiser.

            Dans l’hypothèse de M. Moureau, les gènes intensificateurs agiraient sur les conditionnels sans possibilité de crossing-over et avec linkage à cause de la proximité de leur localisation chromosomiale.

            Les facteurs d’intensification d’une même propriété (en l’occurrence la propriété A), sont bien connus en génétique. M. Moureau suppose que les sous-groupes de A résultent de gènes intensificateurs agissant sur le conditionnement de A ; les sujets des différents sous-groupes de A se distinguent donc les uns des autres par le fait que leur patrimoine héréditaire contient des facteurs d’intensification différents (I1, I2, I3, I4, etc.) ; tous ceux d’un seul sous-groupe possédant le même facteur. Dans ces conditions, on ne peut dire que l’intervention dans l’explication génétique de facteurs d’intensification est en contradiction avec la distinction qualitative entre les sous-groupes de A que M. Moureau adopte, parce que nécessairement l’action de facteurs d’intensification différents d’un sous-groupe à l’autre aboutit à la notion d’une variabilité descontinue de la substance A dans ces sous-groupes, alors que pour nier la distinction qualitative des sous-groupes, on devrait constater une variation continue.

            En conclusion, se rangeant en cela à l’opinion d’autres auteurs, parmi les plus récents, l’auteur admet l’existence de sous-groupes de A comme des entités réelles héréditairement transmissibles. Il admet que lorsque l’on examine individuellement et comparativement des échantillons de sangs A1, A2, A1B et A2B, on peut avoir l’impression de modifications intensives et continues qui seraient simplement dues à des variations purement quantitatives des antigènes A. Au contraire, les études statistiques, raciales et héréditaires fournissent, d’après lui, des preuves solides en faveur de différences qualitatives. Il rappelle que les réactions sérologiques employées pour distinguer aux gènes différents qui conditionnent réellement l’apparition de ces sous-groupes génétiquement séparés. On peut en voir une preuve, ou tout au moins un argument d’analogie, dans le fait que Moureau a contribué à montrer dès 1935, que le sérum réactif anti-O ne met nullement en évidence la manifestation phénotypique du gène allélomorphique R. Les réactifs sérologiques utilisés pour A, B et O font plutôt apparaître la parenté phylogénétique qui existe entre certains antigènes animaux et microbiens et une fraction des antigènes humains de groupes. Comme les méthodes d’expérimentation ne peuvent être appliquées aux recherches de génétique humaine, l’auteur pense que c’est par l’étude patiente et souvent méconnue accumulant des milliers de groupes sanguins soigneusement étudiés par les méthodes sérologiques et par celles de la statistique mathématique que l’on peut attendre des progrès.

***

            D’après le résumé que je viens de faire d’un long travail, on voit que l’auteur s’y est avant tout proposé un objectif de biologie générale et qu’il n’a nullement songé à envisager dans quelle mesure les données dégagées sont applicables à la médecine légale. Le problème qu’il s’est posé est d’un grand intérêt. Le Docteur Moureau a la maîtrise du domaine scientifique dans lequel il s’est spécialisé, comme le prouve la série continue des travaux originaux qu’il a publiés depuis qu’il acquit en 1935 le titre d’Agrégé de l’Enseignement Supérieur à l’Université de Liège par une thèse très documentée sur les facteurs d’identification du sang. Il connaît d’une manière approfondie – le présent mémoire le montre à nouveau – la bibliographie des questions qu’il aborde ; sa rigueur technique et son originalité de chercheur l’ont mis depuis longtemps en relation avec les centres où les mêmes problèmes sont étudiés et l’estime où il y est tenu se marque par l’hommage constamment rendu à ses publications. Si l’on peut estimer que tous les arguments qu’il apporte dans le présent mémoire en faveur de la différence qualitative des sous-groupes de A n’ont pas même valeur, on ne peut prétendre que l’auteur ne met pas lui-même en évidence la faiblesse de certaines des méthodes qu’il a utilisées, comme les méthodes sérologiques, pour prouver ses vues. Il ne m’appartient pas de dire si M. Moureau exagère la valeur d’autres méthodes, ni de prendre personnellement position sur le caractère de preuve déterminante qu’il attribue à la méthode statistique dans les conditions où, avec originalité et persévérance, il l’a employée. En proposant à l’Académie la publication de ce mémoire, j’ai la conviction que nous enrichirions notre Bulletin d’une étude très documentée, d’un intérêt biologique évident, signée par un chercheur loyal et éprouvé, et sans que nous ayons à prendre nous-mêmes la responsabilité des vues qu’il défend.

            La seule réserve que je ferai à l’admission du travail, dans sa forme actuelle, concerne trois courts passages que j’ai soulignés dans le texte original, à l’encre rouge. D’une manière générale, le style du mémoire est clair, concis et correct. Encore que les passages, que je viens de souligner, ne dépassent guère l’ardeur que certains chercheurs enthousiastes emploient souvent dans les discussions scientifiques, ils prennent une vague allure de polémique que notre Compagnie n’apprécie guère et dont il lui déplaît toujours de voir entacher ses débats. Il est donc préférable qu’ils soient modifiés ou supprimés.

            M. le Président. – Vous venez d’entendre la lecture de deux rapports très documentés, mais qui expriment des opinions divergentes. Je dois cependant souligner que, dans leurs conclusions, les deux rapporteurs sont d’accord quant à la publication du travail de M. Moureau dans le Bulletin de l’Académie. Il me semble que c’est le seul point sur lequel nous ayons à nous prononcer aujourd’hui, car il me paraît prématuré de discuter le fond de la question. Je donnerai cependant la parole aux Membres de l’Académie qui la demanderont et tout d’abord aux deux Membres qui ont été consultés officieusement sur le travail de M. Moureau, MM. Marcq et Renaux (Assentiment).

            M. J. Marcq. – La méthode statistique est couramment employée en génétique végétale et animale, pour l’analyse de populations au sein desquelles on veut isoler des biotypes divers, qu’on les appelle lignées, variétés, peu importe : ce sont là des mots plutôt conventionnels. Ce que l’on désire et ce à quoi l’on aboutit, c’est à l’isolement, disons de variétés, possédant les facteurs héréditaires répondant aux caractères désirés pour la production de rendements maxima dans des conditions d’ambiance suffisamment favorables.

            A moins qu’il ne s’agisse de caractères simples, homozygotes, ce qui facilite les opérations du tout au tout, l’analyse d’une population végétale ou animale suppose la construction de courbes de variabilité, ou courbes de fréquence, avec calcul de différentes constantes : moyenne arithmétique et son erreur, déviation standard et son erreur, coefficient de variation, etc. Une fois en possession de ces données, de ces constantes, et alors que l’on cherche à s’assurer que deux types répondent bien à des génotypes distincts, il existe différentes méthodes pour résoudre la question, et notamment le calcul de l’erreur relative à la différence entre les moyennes arithmétiques. Il faut donc calculer d’abord la différence entre les moyennes, ensuite l’erreur moyenne de chaque moyenne arithmétique puis l’erreur de la différence entre les moyennes. Alors, en divisant D (différence entre les moyennes) par Edm (l’erreur moyenne de la différence entre les moyennes), on obtient un chiffre qui, pour être significatif, doit être au moins trois égal à l’erreur moyenne ou qui permet, en consultant une table de probabilité, d’affirmer qu’il y a x chances contre une que les moyennes appartiennent à des groupes différents. 

            S’il m’est permis de développer plus clairement ma pensée en prenant un exemple concret – et je m’excuse ici, bien à propos, je pense, de faire de la zootechnie sous une de ses disciplines, la génétique animale – je vous dirai qu’il existe des races excellentes beurrières, à taux très élevé du lait en matières grasses, et d’autres races moyennes beurrières. Si l’on rassemble, en une population, les sujets appartenant aux deux races et si l’on pratique le contrôle du rendement quant au taux du lait en matières grasses, on arrive à dresser une courbe à un seul sommet ou a sommets plus ou moins étagés, mais on n’obtient pas deux courbes.

            Si l’on sépare les individus appartenant aux deux races, on obtient deux courbes nettes avec sommets séparés et les calculs que l’on effectue suivant la méthode signalée – ou suivant d’autres méthodes, car ce n’est pas la seule – permettent d’affirmer que vraiment on se trouve en présence de deux génotypes distincts. Au surplus, les globules butyreux seront de volume différent, s’il s’agit par exemple des races jerseyaise et hollandaise, la composition chimique des matières grasses diffère également, le lait est plus jaune, etc. Je dis que la composition chimique n’est pas la même, au même titre que, dans le cas discuté, pour les sous-groupes A1 et A2, les agglutinines et les agglutinogènes peuvent ne pas être de même formule chimique.

            Dégager le nombre des facteurs en cause, pour expliquer les résultats obtenus, est une opération très laborieuse, du chef de l’action complicante des conditions du milieu, quand il s’agit de caractères complexes tel le rendement en lait chez nos grandes espèces animales. Si la loi de la dominance ne se vérifie pas, on a recours à la théorie des facteurs cumulatifs ou, si l’on n’admet pas cette théorie des facteurs cumulatifs (polymérie), on pense non à une dissociation mendélienne proprement dite, mais à une diversité en F2, issue d’un travail de collaboration plus ou moins favorable entre chromosomes et cytoplasme, suivant la répartition des chromosomes et la nature du cytoplasme.

            Dans l’exemple choisi, et quelle que soit la théorie à laquelle on fait crédit pour expliquer les résultats, il n’y a pas de doute qu’on se trouve, tout au moins, en présence de deux états physiologiques distincts, soit, pour la race meilleure beurrière que l’autre, un état physiologique caractérisé par un taux normalement plus élevé du sang en lipides, ainsi que nous l’avons démontré dans une note publiée antérieurement à l’Académie. C’est dire que, qualitativement ou, si vous voulez, biologiquement parlant – en réalité qualitatif et quantitatif sont des termes employés pour la commodité du langage – les individus appartenant à l’une des deux races se séparent nettement de ceux appartenant à l’autre race.

            Nous avons effectué les calculs relatifs aux courbes présentées dans le travail de M. Moureau et avons obtenu des résultats tels que la différence entre les moyennes, pour les caractères étudiés, est nettement significative.

            M. E. Renaux. – Messieurs, mon intervention sera brève. J’avoue que, lorsque j’ai lu pour la première fois le travail de M. Moureau, je n’étais pas au courant des résultats que peut fournir la méthode statistique. Bien que n’ignorant pas qu’on l’emploie couramment, je ne me rendais pas compte de son mode d’utilisation et des conclusions qu’elle permet de tirer. Personnellement, je n’aurais vraisemblablement pas songé à l’utiliser dans un cas comme celui-ci. Mais il me paraît que, lorsque des savants qui en ont la pratique viennent nous dire que ses résultats sont considérés comme tout à fait valables, nous ne pouvons faire grief à un chercheur de l’avoir utilisée et de l’avoir fait, si nous en croyons M. Marcq, dans les conditions où cette méthode peut être employée. Par conséquent, si même on peut discuter la méthode, il serait injuste de contester la valeur des conclusions de M. Moureau en affirmant simplement notre méfiance à l’égard de la méthode statistique, du moment que ces conclusions sont tirées conformément aux règles habituelles en cette matière.

            M. R. Bruynoghe. – Messieurs, étant donné que le rapport de M. Firket est postérieur au mien, je désirerais revenir sur la question pour mieux expliquer ma façon de voir en ce qui concerne les sous-groupes.

            En 1922, nous nous sommes occupés de cette question. A cette époque, un de mes élèves, qui s’est présenté au Concours pour les bourses de voyage, a examiné la question de l’agglutinabilité des globules A et B. Voici comment nous procédions.

            Nous mettions dans des séries de tubes des dilutions d’une même agglutinine, isoagglutinine α pour les globules B. Nous avons effectivement constaté que les globules A ne sont pas tous également agglutinables, que certains le sont plus et d’autres moins. Nous avons attribué ce fait à la teneur inégale en agglutinogène. Je dois vous dire, en toute objectivité, que d’autres l’ont faite après. J’ajouterai que, dans la suite, des auteurs ont effectivement émis l’opinion que cette différence d’agglutinabilité des globules A devrait être mise sur le compte d’agglutinogènes A distincts. Ils basaient surtout cette opinion sur l’étude de la descendance, sur le fait qu’un procréateur A2 n’avait jamais des enfants du type A1, sauf de très rares exceptions.

            Les procréateurs du type A1 peuvent avoir des enfants du type A2, étant donné que le facteur A1 est dominant par rapport au facteur A2. En effet, les formules génétiques de A1 sont :

                                   A1  A1

                                               A1  A2

                                               A1  O

et celle de A2 :

                                   A2  A2

                                               A2  O

            On conçoit que, de ce fait, il n’y ait pas de descendance du type A1, les parents étant du type A2.

            Quelques exceptions ont toutefois été signalées et M. Moureau en a ajouté quelques autres trouvées dans la littérature. Mais je fais remarquer que cette étude de la descendance établit simplement que A1 et          A2 sont des facteurs génétiques, et non à priori, qu’entre A1 et A2 il doit y avoir une différence qualitative.

            Nous connaissons, en génétique, de nombreux facteurs ne différant que du point de vue quantitatif. Je vous citerai l’expérience que du point de vue quantitatif. Je vous citerai l’expérience de Morgan sur les drosophiles à ailes longues et à ailes courtes.

            Quand il les croise, il obtient des hybrides à ailes longues – ce caractère étant dominant – qui donnent à la génération suivante des insectes à ailes longues et des insectes à ailes courtes (races pures) et des hybrides à ailes longues.

            Je pense qu’une différence de longueur d’ailes de quelques millimètres est bien d’ordre purement quantitatif ; et malgré cela, c’est un facteur génétique.

            Nous pouvons tout aussi bien concevoir A1 et A2 comme facteurs génétiques alors qu’il n’y aurait entre eux qu’une différence quantitative et non qualitative.

            Sans doute pourrait-on dire que les arguments apportés par M. Moureau nous feront changer d’avis à ce sujet. Je vous ai déjà analysé en partie ces arguments, mais je vais les préciser.

            M. Moureau examine un certain nombre de globules du type AB, les uns A1B, les autres A2B. Il y dose l’agglutinogène hétérogénique, l’agglutinogène B et l’agglutinogène O (Forssman a constaté que lorsqu’on injecte une macération de cellules de rein de cheval ou de cobaye au lapin, on obtient une hémolysine antimouton très active, qu’il a qualifiée « hétérogénique » par opposition à celle obtenue à la suite de l’injection de globules de mouton qu’on appelle isogénique. L’agglutinogène O n’est pas, comme on se le figurait au début, l’absence de l’agglutinogène A et B, mais un agglutinogène distinct récessif par rapport aux agglutinogènes A et B et intégralement réparti dans toutes les globules quels que soient leurs types. Il existe sans agglutinogène A et B dans les globules du type O mais cela ne permet pas de résoudre le problème de la différence existant entre A1 et A2)

            M. J. Firket. – M. Moureau dit la même chose !

            M. R.Bruynoghe. – Pas du tout ; si vous le désirez, vous pourrez me répondre tout à l’heure.

            Dans tous les cas, voici un exemple qui vous permettra de comprendre plus aisément mon raisonnement. Supposons deux porte-monnaie dont chacun contient une pièce qu’il s’agit de spécifier. Ou bien ces pièces sont du même métal, ou bien elles présentent une différence dans la forme ou les dimensions. Je vous demande : pourrions-nous résoudre ce problème en examinant toutes les autres pièces contenues dans ces porte-monnaie ? Cet examen ne peut vous fournir aucun renseignement sur la différence éventuelle existant entre les deux pièces en question. La même méthode, appliquée aux sous-groupes, ne vous fournira pas davantage la solution du problème qui nous occupe : la différence entre A1 et A2.

            Second argument : M. Moureau a examiné la répartition de l’agglutinogène A1 et A2 et trouve que A2 est plus fréquent chez les nègres que chez les blancs. Comme je vous l’ai dit, cela prouve simplement que les nègres et les blancs sont différents, mais cela ne prouve absolument rien quant à la différence entre A1 et A2.

            J’arrive au troisième argument : les graphiques. Qu’a fait M. Moureau ? Il a dosé dans les globules l’antigène hétérogénique, il a dosé de part et d’autre le même agglutinogène et, parce qu’il se répartit suivant un certain graphique dans les globules A1 et A2, il voudrait en conclure qu’il s’agit d’antigènes distincts.

            Prenons un exemple quelque peu trivial, mais du même ordre. Supposons plusieurs confitures préparées avec des fruits différents. Pourriez-vous distinguer ces confitures en dosant le sucre qu’elles contiennent ? Evidemment non, car une teneur différente en sucre ne nous renseigne pas si elles sont faites de fruits différents ou des mêmes fruits.

            Si vous voulez établir qu’il y a une différence entre ces agglutinogènes, il faut, à mon avis, avoir recours à la sérologie. Que montre celle-ci ? Si vous épuisez un sérum O ou B avec des globules A2, vous obtenez, après cet épuisement, un sérum qui n’agglutine plus que les globules A1. Cela semblerait indiquer qu’il y a une différence entre ces deux agglutinogènes, parce que vous pouvez vous imaginer que cette isoagglutinine α est complexe et contient un agglutinine pour A2 et une autre A1, et après épuisement des agglutinines actives vis-à-vis de l’agglutinogène A2 ne subissent plus l’agglutination.

            Si l’expérience inverse donnait un résultat analogue, je serais d’accord pour admettre qu’il s’agit d’agglutinogènes distincts. En d’autres termes, si, en épuisant une isoagglutinine α avec des globules A1, j’obtenais un sérum qui n’agglutine plus que les globules A2, je dirais : la démonstration est faite, il s’agit bien de deux agglutinogènes distincts. Mais c’est l’inverse que j’obtiens ! Quand j’épuise une isoagglutinine α avec des globules A1, en prenant la précaution d’ajouter fort peu de globules A1, le sérum ainsi épuisé n’agglutine plus les globules A2 mais bien ceux du type A1. Tout semble bien se comporter comme s’il s’agissait d’une différence purement quantitative.

            Je ne reviendrai pas longuement sur la question des exceptions. M. Moureau en a indiqué encore plus que nous en avons signalé. Il les explique en disant qu’il s’agit d’enfants illégitimes. C’est possible, mais je ne l’affirme pas car nous n’en avons pas la preuve.

            D’autre part, je trouve un peu exagéré de déclarer que Matta s’est trompé dans cette détermination parce qu’il s’est trompé dans d’autres. C’est aller un peu loin. Peut-être M. Moureau manifesterait-il quelque mécontentement si, ultérieurement, on lui appliquait la même logique. Qui ne s’est jamais trompé ?

            M. le Président. – Ne pourriez-vous abréger, Monsieur Bruynoghe ? Nous entrons dans le fond de la question.

            M. R. Bruynoghe. – J’aurai fini dans un instant, Monsieur le Président, je n’ai plus que quelques explications à donner.

            Il reste la question de l’hypothèse que M. Moureau a formulée. Je ne la critiquerai évidemment pas, puisque c’est une hypothèse. Je ferai cependant remarquer que les dénominations utilisées par M. Moureau pour désigner les agglutinogènes B sont peut-être malencontreuses. En effet, nous avons déjà dans la littérature médicale les appellations B1 et B2 pour désigner tout autre chose : B1 désigne l’agglutinogène B exclusivement humain, et B2 un agglutinogène B commun à l’homme et au lapin, agglutinogènes qui se trouvent dans les globules B. Etant donné l’identité de désignations, on va évidemment confondre constamment.

            D’autre part j’ajouterai encore que l’hypothèse des sous-groupes dus à l’action de facteurs d’intensification agissant sur les agglutinogènes conditionnels nous rapproche singulièrement de la conception de différences quantitatives et non qualitatives entre les sous-groupes.

            Voilà donc, brièvement exposée, ma façon de penser. J’ajouterai qu’à mon avis, il ne faut pas trop exclusivement avoir recours aux mathématiques et aux statistiques lorsqu’il s’agit de résoudre des questions d’immunité. Il importe de recourir aussi dans ces cas à la sérologie et je puis dire que ces recherches ne permettent pas de confirmer l’opinion de M. Moureau en ce qui concerne la différence qualitative des sous-groupes de A et de B.

            M. J. Firket. – Messieurs, je serai très bref, ne désirant pas fatiguer l’Académie. Au surplus, je n’aurais pas toute la compétence pour envisager toutes les considérations soulevées par M. Bruynoghe ; la discussion risquerait de s’éterniser.

            Il y a moins de désaccord entre MM. Moureau et Bruynoghe quant aux possibilités que les méthodes sérologiques présentent pour faire la distinction qualitative ou quantitative entre A1 et A2, que M. Bruynoghe ne le pense. M. Moureau dit nettement dans son travail que la preuve de la différence qualitative ne peut être faite sérologiquement.

            Nous devons bien envisager que nous avons uniquement à nous prononcer sur le point de savoir si l’Académie accepte le travail de M. Moureau.

            M. R. Bruynoghe. – A cet égard, nous sommes d’accord.

            M. J. Firket. – Ce travail serait donc plus utilement discuté lorsque le texte en aura été publié dans le Bulletin.

            Je tiens à dire que, pour ce qui concerne la valeur démonstrative de la méthode statistique, pour laquelle j’ai disposé de la très aimable collaboration de MM. Marcq et Pauwen, je reste très impressionné par la démonstration apportée, mais je ne prends pas personnellement position. Nous n’avons d’ailleurs pas à prendre position sur les conclusions des mémoires présentés par l’Académie.

            Pour l’édification de M. Bruynoghe, je l’informe que M. Moureau présentera aujourd’hui à la Société de Biologie la première étude faite en Belgique d’un cas de A3, où il utilise comme le fait aussi l’école de Madsen, les mêmes calculs de probabilités que ceux qui servent dans ce mémoire ; notre Collègue pourra donc épuiser la discussion litigieuse.

            M. le Président. – L’Académie est appelée à se prononcer sur le point de savoir s’il y a lieu de publier le travail de M. Moureau.

            - L’Académie décide que ce travail sera publié dans le Bulletin.

            M. le Président. – Je remercie les deux rapporteurs, ainsi que les Membres de l’Académie qui ont pris part à cette discussion.

            Séance du 30 janvier 1943.