Académie royale de Médecine de Belgique

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Rapport de la Commission chargée d'examiner le mémoire de M. Z. M. Bacq, intitulé : "Inactivation des vésicants et des lacrymogènes par réaction avec des composants sulfhydrilés; essai thérapeutique"

M. H. Frédéricq, Rapporteur.

            En l’absence de M. Frédéricq, empêché, le rapport a été communiqué par M. C. Heymans, son Collègue dans la Commission chargée d’apprécier le travail de M. Bacq.

            Des recherches antérieures, publiées dans le Bulletin de l’Académie par M. Bacq et ses collaborateurs, ont établi que les acides acétiques mono-halogénés ne sont pas les seuls corps susceptibles de produire sur le muscle de Batracien le classique « effet Lundsgaard », c’est-à-dire le retard à la décontraction et l’inexcitabilité qui suivent la contraction provoquée par le courant électrique ou par les ions potassiques : les toxiques de guerre de la catégorie des vésicants ont notamment la même action.

            M. Bacq en avait conclu que ces deux effets en apparence disparates, effet sur le muscle et vésication de la peau, doivent vraisemblablement être rapportés à une cause analogue, en l’espèce à une modification qu’apporterait le toxique à l’un des processus fondamentaux de la vie des cellules.

            Des recherches ultérieures de M. Bacq et de ses collaborateurs, ainsi que certaines autres données de la littérature scientifique, conduisirent l’auteur à proposer une intéressante hypothèse de travail à laquelle le mémoire qui nous est soumis apporte de nouveaux arguments.

            Cette hypothèse, l’auteur la formule comme suit :

            Les vésicants, suffocants et lacrymogènes réagissent avec les – SH du protoplasme cellulaire ; en ce faisant, ils s’inactivent ; mais la perte des groupes – SH entraîne la suppression de nombreuses activités enzymatiques, qui est cause de l’œdème puis de la mort et de la nécrose de la cellule.

            Dans son travail actuel, M. Bacq démontre, qu’après contact avec un corps porteur de groupes – SH, les vésicants, suffocants et lacrymogènes ont perdu, dans la plupart des cas, leur toxicité.

            Les toxiques étudiés furent la chloropicrine, l’isosulfocyanate d’allyle ou l’essence de moutarde naturelle, la sulfone de ββ’ dichloréthyle et la chloracétophénone.

            Comme porteurs de groupes – SH, M. Bacq a utilisé la cystine, le glutathion, des mercaptans, des thiophénols, le sel sodique de thiolactose, des tissus broyés de Grenouille, du sang de mammifères et des extraits de cristallin de bétail.

            L’étude des propriétés physiques et organoleptiques des toxiques étudiés ainsi que les modifications qu’on observe dans leur action sur le muscle isolé de Grenouille le conduisent aux conclusions suivantes :

            1°) La chloropicrine en solution dans le Ringer réagit rapidement à froid et est inactivée par la cystéine, le glutathion, les mercaptans, le thiophénol, le thiolactose et les protéines ;

            2°) L’isosulfocyanate d’allyle réagit avec les mêmes corps (à l’exception du thiolactose) dans les mêmes conditions. Avec les substances « physiologiques » portant des groupes thiols (cystéine, glutathion et protéines), ce vésicant donne naissance à des produits dépourvus de toute toxicité ;

            3°) La chloracétophénone est inactivée par le glutathion et les protéines ; avec la cystéine, ce lacrymogène réagit lentement en donnant naissance à un produit toxique pour le muscle ;

            4°) La sulfone de l’ypérite est inactivée par la cystérine, le glutathion et le p. thiocrésol.

            M. Bacq discute ces résultats en y ajoutant des considérations qu’on lira avec intérêt dans le mémoire lui-même.

            Sortant du domaine de la recherche de laboratoire, l’auteur passe à l’expérimentation sur l’homme, et, en s’appuyant sur l’hypothèse qu’il a formulée, il tente une thérapeutique rationnelle des lésions de vésication dues aux toxiques de guerre. Huit personnes différentes, dont pénibles, pour lesquels la peau humaine vivante est indispensable.

            En bref, ces essais conduisirent aux résultats que voici :

            1°) L’application précoce de benzylmercaptan fait avorter les lésions cutanées provoquées chez l’homme par la sulfone de ββ’ dichloréthyle ;

            2°) Le benzylmercaptan et le thiophénol peuvent raccourcir de plus de moitié le temps nécessaire à la cicatrisation des brûlures provoquées chez l’homme par le sulfure de ββ’ dichloréthyle.

            Le travail qui nous est soumis est la suite logique de deux mémoires importants que l’Académie accueillit avec faveur dans son Bulletin, respectivement en 1940 et 1942. On y rencontre une heureuse association de préoccupation qui ressortissent à la fois à la physiologie expérimentale, à la toxicologie et à la thérapeutique. Comme les précédents, ce mémoire est d’excellente qualité.

            Répudiant tout empirisme, c’est par l’expérimentation et en procédant par étapes qui s’enchaînent rationnellement, que l’auteur aborde le problème pratique, celui du traitement des lésions causées par les vésicants.

            Votre Commission ne peut que répéter les conclusions de ses rapports antérieurs : elle a l’honneur de vous proposer d’adresser à M. le Dr Bacq les félicitations de l’Académie et de voter l’impression de son mémoire, avec les figures qui l’accompagnent, dans le Bulletin de la séance. Elle rappelle en outre que le nom de M. Bacq figure depuis plusieurs années sur la liste des aspirants au titre de Correspondant de l’Académie.

            Ces conclusions sont adoptées.

            Séance du 26 septembre 1942.