Académie royale de Médecine de Belgique

|

Discussion de la communication faite par MM. J. et P. Bordet dans la séance du 31 janvier 1942 sous le titre de : "Degrés correspondants de virulence chez les bactériophages et de réceptivité chez les microbes".

M. le Président. – La parole est à M. le Secrétaire perpétuel pour donner lecture des observations communiquées par M. J. Bordet.

            M. R. Bruynoghe, Secrétaire perpétuel, donne lecture de la note suivante communiquée par M. J. Bordet :

            M. J. Bordet. – N’ayant pu assister aux dernières séances de notre Compagnie, j’apprends par le Bulletin que notre éminent Collègue, M. Bruynoghe, est revenu en mon absence sur la question de priorité qu’il avait soulevée aussitôt après mon exposé de la séance de janvier. Il disait alors que je m’étais trouvé devant un phénomène qu’il avait décrit en démontrant la complexité de certains bactériophages.

            M. Bruynoghe insiste en faisant remarquer que ses notes datent de mars et mai 1922 et sont donc antérieures aux miennes parues en juin et octobre de la même année. Mais les faits mentionnés dans les notes antérieures de M. Bruynoghe ne sont pas ceux que j’ai signalés.

            Dans la note qui nous intéresse ici et qui est consacrée à l’étude de deux bactériophages de provenance différente mais actifs sur le même microbe (bacille typhique), MM. Bruynoghe et Appelmans s’expriment comme suit : « Les recherches de Bordet et Ciuca (29 janvier 1921) ont démontré que le sérum d’animaux vaccinés avec le bactériophage neutralise complètement celui-ci. Il nous a paru intéressant d’examiner si le sérum obtenu avec l’un des deux bactériophages (tous deux actifs sur le bacille typhique) les neutraliserait tous deux ou n’agirait que sur celui qui a servi à la vaccination. » Or, ces auteurs constatent que la seconde alternative est la vraie : les sérums sont donc très spécifiques puisqu’ils peuvent distinguer deux bactériophages existant dans des liquides différents actifs sur le même microbe.

            Mais il ne s’agit pas, dans mes recherches de 1922, publiées avec Ciuca, de liquides différents. Il s’agit d’un même liquide d’où nous avons pu extraire un principe dont les qualités de virulence différaient nettement de celles du liquide total. Celui-ci n’est donc pas homogène. Au surplus, cette donnée a été peu après confirmée et complétée par Gratia qui, poursuivant à notre Institut l’étude du même liquide, en a retiré, outre le principe que nous avions obtenu, un second principe très différent, notamment par sa virulence. Ces résultats ne doivent rien aux travaux de M. Bruynoghe.

            En réalité, les questions à l’ordre du jour attirent de nombreux travailleurs dont les recherches se succèdent à une cadence rapide. Je sais bien que l’étude des sérums antilytiques que j’avais découverts avec Ciuca en 1921, a été poursuivie, au point de vue de leur spécificité qui permet la différenciation des principes lytiques, par M. Bruynoghe et ses élèves. Je ne l’ai jamais contesté et je les en félicite. On pourrait ajouter au surplus qu’avant M. Bruynoghe, Gratia et Jaumain ont pu distinguer, à l’Institut Pasteur, grâce à la spécificité des sérums antilytiques, des bactériophages actifs sur des microbes différents, démontrant ainsi que le bactériophage n’est pas une entité unique comme d’Herelle le croyait.

            Je ne pense pas qu’il soit intéressant de poursuivre cet échange de vues. S’il se prolonge, ce ne sera pas de mon fait, car je n’y ajouterai rien. Quant à la nature des bactériophages, je sais bien que M. Bruynoghe se rallie à la théorie de d’Herelle, pour qui les principes lytiques sont des virus. A cet égard, nos opinions diffèrent. L’avenir décidera.

            M. R. Bruynoghe. – Pas plus que M. Bordet, il n’entre dans mon intention de prolonger cette discussion. Malgré toute l’admiration que j’ai pour l’œuvre accomplie par notre savant Collègue J. Bordet, œuvre que je fais toujours valoir dans mes leçons et dans mes publications, parce que, en tant que Belges, nous sommes fiers d’avoir un savant aussi éminent dans le domaine de la bactériologie et de l’immunité, je ne puis cependant m’empêcher de maintenir que les considérations développées dans les deux notes de M. J. Bordet ne concernent pas des bactériophages différents. Tout ce que notre savant Collègue a publié à ce moment concernait une question de virulence et de variation de principe lytique, et non pas une question de complexité.

            Je reconnais bien volontiers que MM. Gratia et Jaumain ont établi avant nous, qu’il y avait non pas un bactériophage, mais des bactériophages. Seulement il s’agissait de bactériophages agissant sur des microbes différents, tandis que ce que nous avons écrit concernait des bactériophages agissant sur le même microbe.

            Je ne désire pas continuer cette discussion. Ceux que la chose intéresse pourront s’en rapporter aux notes de M. J. Bordet et aux miennes. Pour être bien sûr de ce que j’ai dit, j’ai relu ces notes hier soir encore très attentivement, et je maintiens que, dans les textes de M. J. Bordet, il n’est pas question de la « complexité » des bactériophages. Le mot n’y figure pas une seule fois.

            M. A. Gratia. – Je m’excuse d’intervenir dans cette discussion, qui est née d’une certaine confusion.

            Je partage en certains points l’opinion de M. Bruynoghe. En réalité, dans les notes qui viennent d’être rappelées, il ne s’agissait pas, à l’origine du moins, d’une hétérogénéité de bactériophages ; il s’agissait des variations d’énergie d’un principe lytique unique dont le caractère complexe n’a été révélé dans la suite que par nos recherches. Et c’est précisément de là que vient la confusion.

            Mais je ne veux pas insister pour l’instant, pour les raisons que j’ai exposées lors de la dernière séance. Le texte dont, à cette occasion, j’ai demandé l’insertion dans le Bulletin (ce texte est reproduit dans le Bulletin 1942 pages 347 – 364), mettra, je pense, les choses au point et apportera peut-être la solution désirée.

            M. le Président. – Dans les conditions actuelles, nous ne pouvons que prendre acte des déclarations de MM. J. Bordet, R. Bruynoghe et A. Gratia. Nous reprendrons éventuellement cette discussion dans une séance ultérieure.

            Séance du 27 juin 1942.