Académie royale de Médecine de Belgique

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Rapport de la Commission chargée d'examiner le mémoire présenté par M. Jean Titeca et intitulé: "La convulsivothérapie des névroses malignes"

M. F. D’Hollander, Rapporteur.

            Votre Commission est chargée de faire rapport sur le mémoire du Dr Jean Titeca, intitulé : « La convulsivothérapie des névroses malignes ». Nous ne nous laisserons pas offusquer par le barbarisme du terme forgé à la fois du latin et du grec ; sans doute que l’usage trouvera un mot plus simple pour désigner cette nouvelle thérapeutique.

            Suivant la conception de Babinsky, qui a judicieusement éclairci la notion « hystérie », la caractéristique essentielle des phénomènes hystériques réside dans leur curabilité par la psychothérapie. Babinsky lui-même ne prétend pas qu’on soit toujours sûr de guérir les manifestations hystériques ; il dit seulement qu’elles sont susceptibles de guérir sous l’influence exclusive de la persuasion. Il est néanmoins des cas qui résistent à tous les efforts de persuasion mais qui peuvent fournir, plusieurs années plus tard, la preuve de leur nature fonctionnelle, en se guérissant spontanément.

            L’auteur a eu l’idée de provoquer, chez des cas rebelles à la psychothérapie, des crises convulsives par l’injection intraveineuse d’une dose adéquate de penta-méthylène-tétrazol, communément le cardiozol ; ce corps est un excitant du système nerveux central ; à dose thérapeutique, il stimule les centres respiratoire et vaso-moteur ; à haute dose – 5 à 6 cc. – il provoque des convulsions dont le décours est pareil à une violente crise d’épilepsie.

            Introduite il y a une dizaine d’années par von Meduna dans le traitement de la démence précoce, où dans les cas récents il donne des résultats étonnants, son emploi s’est répandu rapidement, dans les cliniques psychiatriques ; actuellement, son usage s’est étendu aussi aux cas traînants de confusion mentale, de stupeur, de manie, de mélancolie ; les succès y sont parfois surprenants.

            Un des écueils de la méthode des chocs convulsivants sont les sentiments de malaise et d’angoisse éprouvés par les malades, chez lesquels l’injection faite trop lentement ou à dose insuffisante ne provoque pas de convulsions.

            A l’origine, l’auteur n’espérait d’effet curatif que de cet épiphénomène anxieux ; mais, par la suite, il s’avéra que l’action thérapeutique comporte un mécanisme plus profond.

            Les essais de la nouvelle méthode s’étendent à 5 malades. Les divers cas ont été étudiés soigneusement ; tous appartiennent à la psycho-névrose traumatique, à la suite d’accidents du travail divers, avec les symptômes polymorphes caractéristiques. Le diagnostic ne laisse aucun doute ; la guérison à la suite du traitement vient par ailleurs le confirmer. La persistance des phénomènes hystériques était de durée variable : des mois, un an, 2 ans, 4 ans, 7 ans, malgré diverses tentatives thérapeutiques. La guérison complète, sauf une rechute partielle, eut lieu après 1 à 9 crises convulsives, suivant les cas ; notamment 1 crise, 3 crises, 6 crises, 9 crises ; quelques fois déjà après une première injection, une amélioration intervint.

            L’auteur analyse ensuite diverses constatations qu’il a faites au cours de ses essais, à savoir : l’inefficacité de doses subconvulsivantes ; l’amélioration ne survient parfois qu’après une crise épileptiforme franche, jamais après une dose insuffisante qui provoque seulement des myoclonies, une obnubilation très brève avec angoisse.

            Il s’écoute régulièrement une période de latence de plusieurs heures entre la fin de la crise convulsive et l’apparition des premiers résultats.

            Plusieurs crises convulsives sont nécessaires habituellement pour faire disparaître les troubles hystériques ; cette nécessité distinguerait, selon l’auteur – on pourrait être ici d’un avis contraire – cette thérapeutique des méthodes basées sur la persuasion.

            Les divers troubles hystériques se montrent d’une inégale sensibilité.

            Quant au mode de régression des symptômes, des conclusions formelles, dit judicieusement l’auteur, ne seront autorisées qu’après l’étude d’un plus grand nombre de cas.

            Dans un dernier chapitre, l’auteur passe en revue diverses hypothèses su le mécanisme de l’action des chocs convulsivants sur les troubles hystériques ; cela lui donne l’occasion d’exposer des idées personnelles sur la physiopathologie de l’hystérie.

            Il combat d’abord l’explication psychologique qui a comme corollaires la nature psychogène de l’hystérie sans base physiopathologique, et la nature volontaire des troubles hystériques entretenus par les malades ; il se base sur ses recherches encéphalographiques ; celles-ci lui permettent d’affirmer que les troubles sensitivo-sensoriels des hystériques échappent au contrôle de la volonté ; ils traduisent une perturbation fonctionnelle des centres corticaux. Ni l’angoisse, ni la peur ne jouent ici un rôle important, comme c’est le cas également dans la cure convulsivante des déments précoces.

            L’hypothèse de la suractivité corticale paraît trouver un argument dans les mêmes recherches encéphaliques ; le blocus de certaines voies de conduction corticale – qui serait responsable des troubles hystériques – serait levé par les violentes perturbations cérébrales qu’entraînent les crises convulsives. La période de latence plaide contre cette interprétation.

            L’action dépressive, voire nocive, sur le cerveau, n’est pas à retenir ; elle ne cadre pas avec les faits.

            Reste l’hypothèse des modifications du métabolisme que l’on peut appliquer aussi à l’insulinothérapie chez les déments précoces et d’autres malades mentaux ; il ne semble pas qu’elle soit prouvée.

            En bref, la théorie de la suractivité cérébrale paraît avoir les bases les plus solides.

            L’auteur termine en signalant les risques que comporte la méthode ; les psychiatres qui ont une expérience personnelle de ce procédé de traitement appliqué aux déments précoces et à d’autres malades mentaux, savent que des accidents se produisent quelquefois, sous forme de luxations, fractures, déchirures musculaires. Personnellement, nous n’avons pas observé des accidents aussi nombreux et aussi graves que le fit M. Jean Titeca ; sur environ 4.500 injections de cardiazol pratiquées à notre Institut, il se produisit : une fracture du bras, une luxation de l’épaule, quelques luxations de la mâchoire, une torsion de la colonne lombaire, sans gravité. Quelques malades ont accusé pendant 24 à 48 heures des douleurs dans le dos ; nous avons, enfin, observé une syncope grave ayant nécessité la respiration artificielle. La surveillance active du malade au moment où se déclenche la crise convulsive et la libération au cours de celle-ci, des membres et de tout le corps, de tous obstacles, sont des précautions nécessaires à prendre, en présence de la violence des convulsions. Depuis un an, grâce à ces mesures, nous n’avons plus observé aucun accident. L’auteur fait remarquer que la fréquence des lésions osseuses dans ses propres cas, s’explique probablement par l’ancienneté des troubles moteurs et l’inaction prolongée ayant déterminé une fragilité anormale des os. Il préconise un traitement préalable pour renforcer la résistance du système osseux, et de limiter les chocs convulsifs aux seuls hystériques, chez lesquels toute autre thérapeutique ait échoué.

            Dans l’examen critique des divers mécanismes qui pourraient expliquer l’action favorable des crises convulsivantes, l’auteur fait montre d’une profondeur de pensée qu’il a acquise par la pratique de la physiologie cérébrale qui, par ailleurs, lui a inspiré plusieurs travaux remarqués. Son mémoire nous fait entrevoir le jour où l’action favorable sur les maladies mentales des deux techniques thérapeutiques récentes, le choc convulsivant et le coma hypoglycémique provoqué, trouvera son explication.

            Le Dr Jean Titeca n’est pas un inconnu de notre Compagnie. Déjà, dans un premier mémoire couronné par le Prix Alvarenga, il nous a donné la mesure de sa valeur.

            Le travail qui nous a été soumis est une contribution intéressante à nos connaissances sur les thérapeutiques nouvelles appliquées en neurologie ou en psychiatrie. Nous en aurions certainement conseillé l’impression dans le Bulletin, mais nous constatons que ces observations de M. Titeca ont déjà été exposées dans des termes presque identiques à la Société de Médecine Mentale et qu’elles ont été publiées dans la Revue du Centre Neuro-Psychiatrique. Leur impression dans le Bulletin de l’Académie paraît donc superflue.

            En conclusion, notre Commission propose d’adresser à M. Jean Titeca les remerciements et les encouragements de la Compagnie.

            Ces conclusions sont adoptées.

            Séance du 19 juillet 1941.