Académie royale de Médecine de Belgique

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Discussion de la communication faite par M. J.-L. Frateur dans la séance du 21 décembre 1940 et intitulée : "L'individu et sa personnalité "

M. D’Hollander. – Monsieur le Président, Messieurs, j’ai écouté avec une grande curiosité l’exposé, que nous a fait M. Frateur, de ses conceptions sur la nature biologique de l’individu et de sa personnalité ; leur développement dans des conditions biologiquement appropriées doit former, selon sa thèse, le fondement de la Société idéalement parfaite ; c’est le rêve éternel de l’Humanité depuis l’origine des temps.

            La formule que nous livre M. Frateur est empruntée à ses belles recherches sur la génétique ; elle ne reste hélas qu’une formule ; l’auteur ne nous fournit pont les voies et moyens propres à l’amélioration de la race humaine, à laquelle il convie le corps médical.

            Parmi les médecins, les premiers intéressés à la question, sont bien les psychiatres. Ceci se comprend aisément ; ne sont-ce pas eux, avant tous, qui cherchent à pénétrer dans les mystères de la personnalité humaine, spécialement dans ses constituants psychiques, par le truchement de ses aberrations morbides ?

            Depuis sa naissance, la Psychiatrie n’a point failli à son rôle philanthropique et social, par l’ensemble des mesures préventives, qu’elle jugera opportun d’émettre en vue de la prophylaxie de la folie. Notre grand Guislain, lorsqu’au siècle dernier, à Gand, il fonda la Société de Médecine Mentale de Belgique, fit insérer dans ses statuts un article visant spécialement ce devoir.

            M. Fraiteur a transporté dans le ton génétique les constantes aspirations de la Médecine à collaborer au bonheur de l’Humanité ; les armes principales de la Médecine se résument dans l’Hygiène tant individuelle que collective ; la Psychiatrie n’en possède point d’autres dans sa lutte contre l’alcoolisme, la syphilis, la tuberculose, l’infection, l’intoxication, le traumatisme, l’émotion-choc ; car sur la folie en soi nous n’avons point d’emprise, attendu que nous ne connaissons pas l’essence de la pensée morbide.

            Dans cette dernière décade est né aux Etats-Unis d’Amérique un grand mouvement d’hygiène mentale dont les ligues ont essaimé dans le monde entier.

            Tout comme M. Frateur vient de le faire, l’Hygiène mentale s’est tracé un vaste et magnifique programme, dont les promoteurs – et surtout certains partisans, plus partisans que compétents – ont attendu des résultats merveilleux au point de vue de la rénovation du genre humain ; à tel point, parfois, que les sceptiques, ceux qui n’ont pas la foi aveugle dans le mouvement, sont traités de « spécialistes qui ne croient pas à leur spécialité ».

            Tout cependant n’est point effort stérile dans l’action prophylactique de la Psychiatrie. En l’occurrence, l’on peut affirmer que la paralysie générale devient une rareté dans nos asiles ; mais ceci tient plus à la lutte contre la syphilis qu’à une action directe d’hygiène mentale, comme vient de le conclure M. Bruynoghe des dernières statistiques (Revue Médicale de Louvain, 1941, n°4). Malheureusement, pour nombre d’autres psychoses, par exemple la folie maniaco-dépressive – cette maladie constitutionnelle par excellence - ; pour la démence précoce – ce fléau qui décime la jeunesse - ; pour les sénescences prématurées – qui encombrent nos asiles ; pour l’épilepsie et sa déchéance, nous ne connaissons pas le remède curatif, ni la prévention efficace. Le bilan de la prophylaxie des maladies mentales reste de la sorte sérieusement déficitaire ; cette déficience tient en partie à la matière elle-même, qui touche intimement aux mystères de l’esprit humain.

            A ce point de vue spécial, nous ne partageons pas l’optimisme de M. Frateur quand il nous dit, en parlant du corps et des manifestations vitales de l’être humain, que « nous pouvons les manipuler, les mesurer, les étudier expérimentalement » ; je reconnais que les Psychiatres sont des gens audacieux, mais ils n’en sont point encore là !

            En Hygiène mentale, je crois plus à l’hygiène tout court, qu’à des influences vagues, incertaines, lointaines que l’on voudrait diriger sur les tendances, sur la volonté, sur les sentiments, sur la pensée de l’être humain.

            M. le Président. – Je remercie M. D’Hollander de ses très intéressantes observations. Si M. Fraiteur désire ajouter quelque chose à sa communication, nous lui donnerons la parole à la prochaine séance.

            Séance du 29 mars 1941.