Académie royale de Médecine de Belgique

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Discussion de la communication faite par M. Van Campenhout à la séance du 30 mars dernier et intitulée : "Contribution au problème des connexions neuro-entoblastiques"

M. Ide. – Pour tous ceux qui se sont occupés de l’innervation périphérique des organes, notamment des organes isolés comme l’intestin, la communication de M. Van Campenhout sera du plus haut intérêt.     

            En effet, de nombreuses expériences faites dans les vingt dernières années ont donné des résultats difficiles à concilier avec l’hypothèse simpliste qu’il y a deux voies nerveuses, l’orthosympathique et le parasympathique, qui, isolément, presque côte à côte, vont rejoindre les organes périphériques, glande ou muscle. Il semblait bien, d’après beaucoup d’expériences, qu’il doit y avoir quelque chose entre ce système nerveux double et les parties terminales. Cette partie soupçonnée a même été nommée système nerveux métasympathique ou local. Mais il était impossible de prouver son existence, soit anatomiquement, soit physiologiquement.

            Or, voilà que M. Van Campenhout montre des phénomènes embryogéniques extrêmement suggestifs d’un apport local de cellules entoblastiques à la constitution du ganglion nerveux intestinal. Il observe, dans le duodénum, des formations qui ressemblent comme deux gouttes d’eau, à celle d’un ganglion nerveux spinal : une masse globuleuse de cellules entoblastiques, dont quelques-unes, en minorité, sont argentaffines, se développent, se modifient, au point de devenir morphologiquement semblables aux cellules nerveuses, et qui, chose caractéristique, vont rejoindre le système nerveux sous-jacent et préexistant.

            Il n’y qu’une réserve : l’auteur ne peut admettre que c’est là du système nerveux authentique aussi longtemps qu’on n’a pas vu des neurofibrilles.

            Quoi qu’il en soit, il semble bien possible, il est même probable qu’il existe dans le duodénum un système nerveux d’origine tout à fait locale. Cela rendrait beaucoup d’hypothèses simplistes inutiles, et expliquerait l’automatisme extraordinaire de l’intestin et l’inutilité si fréquente des cures vago-sympathiques.

            Je crois que, désormais, quand on étudiera les fonctions vago-sympathiques, il faudra toujours tenir compte de l’existence possible, sinon probable, d’un système nerveux plus périphérique, sur lequel viendraient agir les deux voies nerveuses d’origine centrale.

            M. Goormaghtigh. – Contrairement à l’affirmation de M. Van Campenhout, la notion des paraganglions non chromaffines n’est pas une hypothèse mais une approximation serrée de la vérité. Je n’ai jamais dit que « la simple connexion étroite » entre des cellules déterminées et des éléments nerveux démontre leur nature paraganglionnaire. Il faut plus. Avec Pannier, nous avons démontré : 1° que les cellules p.g. chromaffines couchées sur la paroi des oreillettes (chat) possèdent, tout comme les cellules ganglionnaires avoisinantes, une capsule tapissée par des cellules et un prolongement cytoplasmique équivalent à un cylindre-axe abortif ; 2° que les cellules p.g. en question s’articulent avec les fibres préganglionnaires à la façon des cellules ganglionnaires. Or, ces caractères se retrouvent dans des groupes cellulaires voisins qui ne s’en distinguent que par l’absence de la réaction chromaffine.

            Ils se retrouvent aussi dans les cellules spécifiques du glomus carotidien.

            Pour étayer son scepticisme, M. Van Campenhout invoque l’autorité de Kohn. Or, Kohn a soutenu dès le début que le glomus carotidien est un paraganglion. Il y a reconnu des cellules chromaffines. Il a commis l’erreur de croire que toutes les cellules présentaient la réaction chromaffines. En fait, après fixation au Bouin, toutes les cellules y ont les traits distinctifs énumérés plus haut. Ce n’est qu’après fixation au Helly que deux types cellulaires apparaissent parmi les éléments pour le reste identiques : un type chromaffine et un type non chromaffine prédominant. La réaction chromaffine n’est qu’un épiphénomène comme de Winiwarter l’a soutenu depuis longtemps.

            Nous continuons à croire que la notion de la pluralité des cellules paraganglionnaires doit être maintenue. Elle est féconde, parce qu’elle corrobore les conceptions modernes sur la conduction nerveuse. En cette matière, un scepticisme un peu doctrinaire n’est profitable que s’il se justifie par une étude personnelle du sujet en discussion.

            M. de Winiwarter. (Ces observations ont été lues par M. le Secrétaire perpétuel, en l’absence de M. de Winiwarter, empêché) – M. Van Campenhout a observé ce phénomène important que, tout le long de la future portion sous-diaphragmatique du tube digestif, l’hypoblaste participe à la constitution de certains ganglions nerveux intra-viscéraux. En de multiples endroits, des cellules entoblastiques se détachent de l’épithélium de recouvrement, pour s’enfoncer dans le derme et se mêler aux cellules neuroblastiques du voisinage. Elles acquièrent ensuite l’aspect et les caractères morphologiques des cellules ganglionnaires et vraisemblablement aussi leur rôle physiologique.

            Certains ganglions intraviscéraux possèdent donc une origine mixte : d’une part extrinsèque, aux dépens de la crête neurale ; d’autre part, ils naissent sur place, aux dépens de l’hypoblaste.

            En réalité, les observations de M. Van Campenhout ne sont qu’un cas particulier d’un phénomène beaucoup plus général. En effet, en étudiant la genèse du ganglion carotidien, j’ai constaté la participation de l’hypoblaste pharyngien à la constitution des ganglions du glosso-pharyngien et du vague. Les images publiées par M. Van Campenhout et les miennes ne laissent aucun doute sur l’identité du processus. L’hypoblaste intestinal tout entier intervient donc dans le même sens ; car il est vraisemblable que l’étude des régions intermédiaires non encore explorées fournirait des résultats analogues.

            Mais, à un point de vue tout à fait général, il faut se souvenir que pour certains ganglions crâniens, l’épiblaste intervient à son tour par les placodes qui apparaissent en regard de ces ganglions. Dans le cours du développement, le rôle des épithéliums de recouvrement peut se figurer sous la forme de deux longues bandes latérales, d’abord plutôt dorsales, ensuite épibranchiales, et, enfin, infléchies vers l’endoderme. Si cette intervention semble indispensable, l’origine des cellules immigrées paraît indifférente ; tantôt épiblastique, tantôt hypoblastique, peu importe, à condition que ce soient des cellules épithéliales de recouvrement ; peut-être de simples raisons topographiques, de voisinage, règlent cette participation.

            D’abord proches de l’épiblaste, les ganglions s’enfoncent ensuite vers l’hypoblaste et c’est alors celui-ci est entraîné dans la sphère d’influence des cellules neuroblastiques et leur cède des éléments.

            L’origine et la composition mixtes de nombreux ganglions qui, au début, paraissaient plutôt comme une curiosité histologique et un phénomène exceptionnel, sont, au contraire, très fréquentes et me paraissent rentrer dans le cadre d’une loi très générale.

            Et c’est sur ce point que je voulais plus particulièrement attirer l’attention.

            M. Van Campenhout. – M. Ide a bien voulu souligner l’importance du processus que j’ai mis en évidence dans le duodénum de l’embryon. Malgré ce qu’il nous a dit, je conserve un certain scepticisme – que M. Goormaghtigh ne me reprochera peut-être pas cette fois – quant à la nature réellement nerveuse des éléments entoblastiques que j’ai décrits. Sans doute, nous savons que les cellules émigrées de l’épithélium se présentent comme des cellules nerveuses ; mais elles peuvent correspondre à des éléments ayant des fonctions différentes, peut-être même à des éléments sécréteurs, « paraganglionnaires, par exemple, au sens de M. Goormaghtigh ».

            Les objections de M. Goormaghtigh sont un peu plus graves, quoiqu’affectant un point de vue latéral. Notre Collègue a souligné, un peu exagérément, le terme « abusif » que j’ai employé dans ma communication. Je crois utile de faire remarquer que le terme de « paraganglion » employé pour qualifier les soi-disant paraganglions non chromaffines est abusif ou excessif pour les raisons suivantes.

            Quand Kohn a défini les paraganglions, il a proposé deux critères :

            1° Le critère de la chromaffinité. Et à ce propos, je suis d’accord avec M. Goormaghtigh et M. de Winiwarter pour dire que la chromaffinité n’est qu’un épiphénomène, dont l’intensité est variable, qui n’est pas constant, qui dépend du stade fonctionnel de la cellule, et auquel on ne peut attacher une importance fondamentale.

            2° Le critère touchant l’origine : le paraganglion provient de la crête ganglionnaire.

            Or, depuis lors, on a appelé paraganglions des formations apparemment sécrétrices dont l’origine aux dépens de la crête ganglionnaire n’est pas démontrée. Si l’on fait abstraction de ce second critère (l’origine), on tombe fatalement dans l’exagération et l’abus. Voici un exemple : Simard, qui a confirmé mes travaux sur les complexes sympathico-insulaires du pancréas, qualifie tout le système langerhansien de cet organe de « gigantesque paraganglion ». Il peut le faire, puisque ces éléments cellulaires sont en marge du système nerveux, du système ganglionnaire, mais le terme paraganglion prête certes à confusion.

            Je dois d’ailleurs constater que M. Goormaghtigh lui-même n’a peut-être pas évité l’exagération dans laquelle on tombe si l’on emploie le terme de paraganglion un peu à la légère. Dans son introduction, tout à l’heure, il a cité son travail en collaboration avec Pannier, et il y fait allusion à des expériences que j’ai faites en 1928 et 1929, consistant en l’extirpation de la crête ganglionnaire de l’embryon d’amphibien. Or, M. Goormaghtigh me fait dire que j’ai démontré que cette extirpation empêche la formation du système sympathique, de la médullaire surrénale et du système paraganglionnaire. Je n’ai jamais affirmé que le système paraganglionnaire provenait de la crête ganglionnaire ; mais j’ai affirmé que l’ébauche des paraganglions chromaffines provenait de cette crête, ce qui est différent. M. Goormaghtigh emploie abusivement le terme de paraganglion, car il ne tient pas compte du second critère : l’origine des éléments visés.

            Quant aux remarques de M. de Winiwarter, je marque mon accord complet avec notre Collègue.

            M. le Président. – La discussion de la lecture de M. Lambotte doit être remise à la prochaine séance, les orateurs inscrits étant empêchés d’assister à la réunion de ce jour.

            Avant de donner la parole à M. F. D’Hollander, permettez-moi de le féliciter de son complet rétablissement.

            Quand Louvain a failli entrer dans la ligne de feu, la santé de M. D’Hollander était précaire. Il a été transporté à Bruxelles dans des conditions très difficiles, et nous constatons aujourd’hui avec un vif plaisir qu’il est tout à fait rétabli. Je le félicite de tout cœur, et je crois être ainsi l’interprète de l’Académie. (Applaudissements.)

            M. D’Hollander. – Monsieur le Président, je suis particulièrement sensible aux paroles réconfortantes que vous voulez bien m’adresser et aux applaudissements de mes Collègues qui les ont ratifiées. Je vous en remercie tous. Je n’insisterai pas sur ces questions personnelles qui sont du passé, et je vais vous faire, si vous le voulez bien, la communication annoncée.

            Séance du 30 novembre 1940.