Académie royale de Médecine de Belgique

|

Rapport de la commission chargée d'examiner le mémoire de MM. Bacq, Goffart et Angenot, intitulé : Le mode d'action de certains toxiques de guerre et des vésicants en général.

M. H. Frédéricq, Rapporteur.

            A la suite de la guerre de 1914-1918, de nombreuses publications virent le jour, tant dans les pays alliés que dans les empires centraux, qui précisèrent les manifestations cliniques des lésions causées par les toxiques de la catégorie des « vésicants ». Mais, si la symptomatologie cutanée, respiratoire et oculaire de l’action de l’ypérite et des corps du même groupe nous est parfaitement connue, la pathogénie des accidents qu’ils provoquent reste encore une énigme. C’est à la solution de ce problème que MM. Bacq, Goffart et Angenot ont consacré leurs efforts, réalisant une heureuse collaboration entre deux médecins physiologistes et un chimiste.

            Les auteurs ont été guidés par une intuition dont la suite de leurs expériences devait montrer la fécondité : partant de l’hypothèse que l’action vésicante des toxiques considérés n’est sans doute qu’une manifestation particulière, au niveau de la peau, d’une réaction cellulaire générale et élémentaire, ils ont choisi comme matériel d’étude un tissu, très différent certes du revêtement cutané, mais dont les réactions physiologiques immédiates sont faciles à provoquer et à mesurer : en l’espèce, les muscles gastrocnémien et droit antérieur de l’abdomen des Batraciens. Ces muscles furent excités soit électriquement, soit par adjonction de Potassium au bain de Ringer dans lequel ils étaient immergés. On étudiera l’action d’un grand nombre de toxiques sur leur contractilité et leur tonus.

            Dès les premières expériences, il apparut que l’ypérite produit dans les muscles de la Grenouille et du Crapaud, une réaction caractérisée par une augmentation progressive du tonus : lorsque le muscle ypérité s’est contracté sous l’influence du Potassium ou du courant électrique, il se relâche moins parfaitement que ne le fait le muscle neuf, et le déficit de décontraction s’accentue au fur et à mesure que l’effet du toxique se prolonge. Les graphiques expérimentaux des auteurs montrent la similitude de cette réaction et de ce que l’on est convenu d’appeler « l’effet Lundsgaard ». Ce dernier, comme on le sait, est provoqué dans les muscles par l’action de l’acide mono-iodo-acétique. L’acide mono-iodo-acétique et les autres acides acétiques halogènes ont été, pendant la dernière décade, d’un précieux secours pour les Physiologistes qui ont tenté de débrouiller le problème si complexe du catabolisme des phospho-glucides au cours de la contraction : en présence de ces acides, la contraction se déroule sans produire d’acide lactique, ce que l’on interprète généralement en admettant que les acides acétiques halogénés bloquent une ou plusieurs des étapes enzymatiques du catabolisme des hydrates de carbone. C’est, au fond, tout le problème de la source chimique de l’énergie de contraction qui est éclairé d’un jour nouveau.

            Frappés de la ressemblance de l’effet Lundsgaard, tel qu’il est produit par l’acide mono-iodo-acétique, et de la réaction musculaire telle qu’elle est influencée par l’ypérite, M. Bacq et ses collaborateurs se sont demandé si ces deux manifestations pharmacodynamiques ne devraient pas être considérées comme la conséquence d’une action cellulaire plus générale des deux substances. Ce fut à cette vérification que M. Bacq, Goffart et Angenot procédèrent systématiquement, étudiant sur le muscle les substances connues comme vésicantes, et sur la peau, celles qui produisent classiquement l’effet musculaire décrit par Lundsgaard.

            Plus de trois cents expériences furent faites, au moyen de vingt corps différents :

            L’ypérite ou sulfure d’éthyle dichloré ;

            L’acide mono-iodo-acétique ;

            L’acide mono-bromo-acétique ;

            L’acide mono-chloracétique ;

            La dichloréthylsulfone ;

            Le sulfoxyde de dichloréthyle ;

            Le thiodiglycol ;

            La chlorhydrine du glycol ;

            L’isosulfocyanate d’allyle (essence de Moutarde) ;

            La cantharidine ;

            L’essence de Thérébentine ;

            L’hydrate de chloral ;

            La chloracétophénone ;

            La chloropicrine ;

            Le bromure de benzyle ;

            Le fluorure de sodium ;

            L’alcool éthylique ;

            Le trichloréthylène ;

            Le dichloréthane.

            Parmi ces corps, il en est de non-vésicants, qui furent utilisés cependant à titre de contrôle de la spécificité de l’effet Lundsgaard, soit parce qu’ils sont solubles dans les graisses, soit parce que leur molécule contient un halogène fixé sur une chaîne à deux atomes de carbone comme les acides acétiques halogénés, soit parce qu’ils sont connus comme des inhibiteurs de la glycolyse musculaire.

            Pour plusieurs des corps étudiés, l’essai de l’action vésicante fut fait sur le Chien, mais aussi sur l’Homme. Rendons ici un juste hommage au courage et à l’enthousiasme scientifique de chercheurs qui, dans le but de vérifier une hypothèse de travail, ne craignirent pas d’appliquer sur la peau de leur avant-bras des substances dont l’action vésicante n’avait pas encore été signalée, mais qui produisirent chez eux de cuisantes brûlures, fort longues à se cicatriser. C’est ainsi que l’acide mono-iodo-acétique, qui donne l’effet Lundsgaard-type, se révéla comme un vésicant particulièrement agressif.

            Cette première série d’expériences devait conduire à une conclusion dont l’intérêt nous paraît évident : les corps qui donnent sur les muscles l’effet Lundsgaard, sont aussi des vésicants, à condition d’être solubles dans les graisses ; et symétriquement, les corps vésicants donneront l’effet Lundsgaard à condition d’être solubles dans l’eau.

            Mais une deuxième étape pouvait maintenant être franchie : puisque l’effet Lundsgaard est considéré classiquement comme dû au blocage dans le muscle d’un processus enzymatique catabolique, il devenait urgent de vérifier si les corps vésicants n’allaient pas influencer la fermentation lactique des muscles. C’est ce que l’expérience vint confirmer : les corps vésicants agissent sur la fermentation lactique du muscle, comme les acides acétiques mono-halogénés, en l’inhibant ; les deux actions sont quantitativement parallèles.

            Par contre, des substances, solubles dans les graisses, mais qui ne sont pas elles-mêmes vésicantes, n’ont pas non plus d’influence sur la glycolyse musculaire et ne produisent pas l’effet Lundsgaard.

            D’autres considérations encore, relatées dans le mémoire qui nous est soumis, permettent de compléter l’analogie entre les actions de l’ypérite et celles des acides mono-halogénés.

            Le parallélisme si curieux ainsi mis en évidence entre l’action toxique sur le muscle et l’action vésicante sur la peau est tout à fait inattendu. Espérons, qu’en poursuivant leurs recherches, les auteurs puissent un jour nous en donner la raison profonde.

            Pour conclure, votre commission estime que le mémoire de MM. Bacq, Goffart et Angenot apporte un ensemble de faits nouveaux d’un très grand intérêt. En faisant des rapprochements inattendus entre des observations expérimentales en apparence très différentes, les auteurs ouvrent la voie à d’ingénieuses généralisations. Nul ne pourrait dire que sur ces données on ne puisse un jour baser une thérapeutique rationnelle des effets de ces toxiques de guerre.

            Le mémoire de MM. Bacq, Goffart et Angenot constitue, à nos yeux, une importance contribution à un problème dont il est inutile de souligner l’actualité.

            Votre Commission a l’honneur de vous proposer :

            1°) d’adresser aux auteurs les félicitations de l’Académie et de les engager à poursuivre leurs recherches ;

            2°) de voter l’impression de leur mémoire, avec les figures qui illustrent, dans le Bulletin de l’Académie.

            Elle rappelle que M. Bacq est lauréat de nos concours académiques et que son nom est inscrit sur la liste des aspirants au titre de Correspondant belge.

            Ces conclusions sont adoptées.

            Séance du 27 avril 1940