Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge de feu le Pr Yves Ruckebusch, correspondant étranger

(Séance du 30 juin 1990)   

Éloge académique du Professeur Yves RUCKEBUSCH, correspondant étranger, par Jules DERIVAUX, membre titulaire.

Le professeur Yves Ruckebusch, correspondant étranger de notre Compagnie, est décédé brusquement à Toulouse le 17 décembre 1989, suite à une hémorragie cérébrale, à l’âge de 58 ans.  D’origine terrienne il était né à Zemmerzele, près de Cassel, dans le Nord, le 7 décembre 1931 ; il avait conservé de sa race les qualités de fierté, de patience, de ténacité et d’acharnement au travail ; durant toute sa vie, il mettra son intelligence et ses dons exceptionnels au service de l’enseignement, de la science et de sa profession.

L’ayant particulièrement bien connu, c’est avec émotion que je ressens l’honneur de lui rendre, sur invitation du Bureau, l’hommage dicté par une pieuse tradition de notre Compagnie.

Après ses études gréco-latines au collège St-Jacques à Hazebrouck, il prépare son examen d’entrée aux Ecoles nationales vétérinaires au lycée Faidherbe, à Lille, et il intègre l’Ecole nationale vétérinaire de Lyon en 1950.  Ses brillants résultats attirent sur lui l’attention du directeur Jung, titulaire de la chaire de Physiologie, qui lui conseille de tenter une carrière dans l’enseignement plutôt que de s’engager dans la pratique rurale, pour laquelle le jeune diplômé semblait marquer une certaine prédilection.

Ruckebusch se laisse convaincre et entre dans le service de Physiologie.  A peine engagé, il est appelé au service militaire qu’il effectue en Afrique du Nord et en revient, en 1957, avec une citation à l’Ordre de la Division.

Agrégé de Physiologie, Pharmacodynamie et Thérapeutique, de l’Ecole nationale de Lyon en 1959, il conquiert ensuite successivement, tout en exerçant ses fonctions, une licence en Physiologie générale et en Psycho-physiologie générale et comparée à l’Université Claude Bernard et le « doctorat en sciences naturelles » (1963) sur présentation d’une thèse d’Etat intitulée « Recherches sur la régulation centrale du comportement alimentaire chez les ruminants ».

Il complètera encore cette formation par des stages de Neurophysiologie chez les professeurs Laforte, Borgatte et Moruzzi ; de Gastro-entérologie chez le professeur Kay du « Rowett research Institute » à Aberdeen, et de Neuro-endocrinologie chez le professeur Daugherty à Ames-Iowa.

Sa carrière académique se déroule d’abord à l’Ecole nationale vétérinaire de Lyon où il est nommé professeur sans chaire (1964-68) en même temps qu’il assume la direction du département de Biochimie à l’Institut national des Sciences appliquées de cette même ville. Il est titularisé, en 1969, avec la chaire de Physiologie-Pharmacodynamie de l’Ecole nationale vétérinaire de Toulouse.

Entre 1972 et 1978 il assumé, supplémentairement, un enseignement de Neurophysiologie à l’Université Paul Sabatier.

De 1978 à 1983, l’I.N.R.A. lui confie la direction de la station de Pharmacologie-Toxicologie avec, pour mission, de réorienter les activités scientifiques des chercheurs.  Il fait de cette station un secteur des plus productifs dans le domaine de la Pharmacologie et de la Gastro-entérologie.

Il était expert au « centre national d’études spatiales » dans le programme d’expérimentation biologique de la navette spatiale franco-américaine.

Parcours d’une rare et grande intensité que celui accompli par notre regretté collègue !

Travaillant dans les locaux mêmes où un siècle plus tôt Chauveau, en collaboration avec Marey et Fadre, avait, s’aidant de la méthode graphique, créé la cardiographie intracardiaque chez le cheval, Ruckebusch, en collaboration avec son épouse, elle-même physiologiste, consacre ses premiers travaux à un sujet de physiologie cardiaque.  L’objectif était d’étudier le rôle du péricarde sur le volume diastolique du cœur et ce, pour répondre à une question, posée à l’époque par les chirurgiens cardiaques, à savoir : « faut-il ou non refermer le péricarde après une opération à cœur ouvert ? ».

J. et R. Ruckebusch publient une dizaine d’articles sur le sujet et aboutissent à la conclusion que le péricarde modifie les caractéristiques fonctionnelles de la pompe cardiaque.

Mais l’essentiel de l’oeuvre physiologique de Ruckebusch, sur ce qu’il a lui-même appelé l’étude de la « mécanique digestive » peut se définir comme suit : « s’appuyant sur l’utilisation systématique d’électrodes de « nichrome », et de jauges laissées à demeure dans la paroi musculaire lisse intestinale, il met au point une technique d’électromyographie de la fibre musculaire lisse intestinale, il met au point une technique d’électromyographie de la fibre musculaire lisse dont la quantification allait aboutir à une grande fiabilité et à une grande précision.  Cette technique devrait lui permettre de mener à bien, avec ses collaborateurs, de nombreux travaux sur la motricité du tractus digestif, mais également sur l’appareil génito-urinaire des mammifères et des oiseaux.

Ces travaux montreront que les mouvements intestinaux sont ordonnés, traversés d’activités récurrentes et régulières, adaptables et contrôlées.  En somme l’intestin se trouve « balayé » de manière périodique par une activité contractile récurrente que Ruckebusch et coll. désignent sous le nom de « complexe moteur migrant ».  Des études parallèles menées à la « Mayo Clinic » à Rochester par Wingate, aboutiront d’ailleurs à semblables résultats.

Seront ainsi mis en évidence le rôle de la neurotensine, des enképhalines, de la calcitonine, de la cholécystokinine, dans la régulation de ces mouvements.  Bref ces recherches débouchent sur la compréhension de nombreux mécanismes nosogènes et elles ont servi à préciser l’effet pharmacologique de nombreux médicaments.

Une partie particulièrement originale de l’œuvre de Ruckebusch est celle consacrée à l’étude du sommeil chez les animaux.

L’idée première en est que le ralentissement ou l’arrêt momentané de la motricité rumino-réticulaire durant la nuit est une des caractéristiques du sommeil paradoxal chez les ruminants.

Par la technique encéphalographique, il étudie et décrit le sommeil chez de nombreuses espèces animales (cheval – vache – mouton) ; il montre que l’hypnogramme varie suivant les espèces et les individus, qu’il est fonction de l’adaptation de l’animal au milieu où il se trouve et il établit les relations entre le sommeil et la motricité digestive.  Il décrit également le sommeil chez le fœtus ovin et bovin et il en établit l’ontogenèse.

Dans le domaine Pharmacologie-Thérapeutique, je mentionnerai seulement ses recherches sur les psychotropes, sur le passage transplacentaire materno-fœtal de nombreux neuroleptiques et ganglioplégiques, sur les récepteurs hormono-dépendant de type adrénergique au niveau utéro-tubaire, sur la localisation sélective au côlon proximal, chez le chien, des réponses excito-motrices aux antagonistes α2.  

Ces quelques lignes ne donnent qu’un simple aperçu de l’activité du chercheur.

Parmi les ouvrages à vocation pédagogique, je retiendrai son « traité de Physiologie, Pharmacologie et Thérapeutique animales » qui a connu deux éditions et est traduit en italien ; les monographies sur « le médicament vétérinaire », « la mécanique digestive », la « régulation de l’ingestion alimentaire chez les ruminants ».

Il n’aura pas eu la joie de voir sortir de presse son dernier ouvrage rédigé en collaboration avec les professeurs Phaneuf, de Montréal, et Dunlop, de St-Paul (Minnesota), intitulé « Small and large animals physiology » spécialement écrit à l’intention des étudiants anglo-saxons.

Ruckebusch était non seulement un remarquable chercheur mais aussi un bon enseignant et un excellent conférencier.  Nous avions espéré, l’année dernière, pouvoir l’accueillir à cette tribune et il avait accepté ; la déficience de son état de santé l’en a empêché et nous l’avons profondément regretté.  Ses exposés étaient toujours clairs, rigoureux, très bien structurés, absents de toute pollution verbale.  « La phraséologie, disait-il, n’a guère sa place en Physiologie ».  Dans le but d’améliorer son enseignement, il avait réalisé plusieurs films pédagogiques : « Cardiographie chez le cheval » ; « Etude sur le mécanisme de la rumination » ; « Etats de sommeil chez la vache et le cheval » ; « Etude de la motricité gastrique chez le mouton » ; ces trois derniers films sont commentés en anglais.

La valeur scientifique de notre collègue était universellement reconnue.  Il fut rapporteur et organisateur de multiples conférences et congrès internationaux, membre de nombreux conseils scientifiques et sociétés savantes.  Il était lauréat de l’Académie nationale de Médecine, de la Faculté de Médecine de Lyon, docteur « honoris causa » des Universités de Gand, Liège et Montréal. Depuis 1979, il était correspondant étranger de notre Compagnie.    

Homme sincère et courtois, chercheur acharné, professeur dévoué, d’une grande droiture accompagnée d’une accueillante simplicité, le professeur Ruckebusch a rempli sa carrière avec passion ; par sa vie, son œuvre et son comportement, il laisse le souvenir d’un homme de pensée et d’un homme d’action.

C’est très respectueusement que nous nous inclinons devant sa mémoire et que nous exprimons à Madame Ruckebusch et à sa famille nos sentiments de profonde sympathie, en les assurant que nous conserverons fidèlement son souvenir.

Une minute de silence est observée à la mémoire du disparu.