Académie royale de Médecine de Belgique

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Vidéo et éloge académique de feu le Pr Jacques Mulnard

 

Éloge académique du Professeur Jacques MULNARD, membre honoraire,     

par Stéphane LOURYAN, membre titulaire. 

C’est avec une profonde émotion que j’écris ces lignes, et j’associe à celles-ci mon prédécesseur et Maître, notre Collègue le Professeur Jean Milaire, à qui eût du revenir le pénible honneur de présenter le présent hommage, mais dont la douleur fait qu’il en a décliné l’offre. Il m’avait déjà depuis déjà longtemps demandé d’accomplir ce devoir, et je conçois celui-ci comme un honneur insigne et un moyen, quelque dérisoire qu’il soit, de rendre à mon ancien Professeur les bienfaits qu’il m’a accordés.

Jacques Mulnard, d’ascendante tournaisienne, était né à Wavre le 15 février 1922, ville qui plus tard inspira certaines de ses peintures, car c’était aussi un artiste. Il resta longtemps attaché à deux tantes wavriennes, auxquelles il rendait hommage, avec sa mère, tous les samedis en partageant avec elles un morceau de tarte à la pâtisserie Mauquoy, disparue depuis.

Son père était militaire, et c’est ainsi qu’il effectua une partie de sa scolarité à l’Ecole des Cadets de Namur, où il bénéficia des enseignements de l’illustre grammairien Maurice Grévisse, et du mathématicien Victor Herbiet, connu pour ses traités d’arithmétique et d’algèbre.

Il entra à l’ULB en 1939, et ses études de médecine furent perturbées par la guerre. Engagé comme élève-assistant au laboratoire d’anatomie et embryologie, dirigé par Albert Dalcq, qui, au passage, fut longtemps Secrétaire perpétuel de notre Compagnie, il dispensa, alors qu’il n’était qu’en 3ème candidature, des cours clandestins d’anatomie, sous la supervision du Professeur Dalcq, et au péril de sa vie. Les étudiants de l’époque ont gardé un souvenir ému et émerveillé de ses cours. Il lui arrivait de transporter des spécimens anatomiques dans le tram, car les cours se donnaient dans des domiciles privés à géométrie variable, pour raisons de sécurité. Il a frémi d’une peur rétrospective lorsqu’il a appris ultérieurement que la police, pendant la même période, recherchait activement un assassin qui avait découpé son épouse en morceaux, et qui avait peu à peu déplacé ceux-ci dans la même ligne de tram, pour les enterrer dans un terrain vague.

A la libération, il participa avec l’ensemble de sa promotion, dont certains amis proches, comme Robert de Marneffe, Roland Potvliege et Jean Van Geertruyden à une mission médicale en vue de soigner les prisonniers du camp de concentration de Bergen-Belsen.

Durant ses années de doctorat, il eut pour maître le grand chirurgien Robert Danis, qui le considérait un peu comme son fils spirituel. Las, ses aspirations chirurgicales furent déçues, car le poste convoité fut confié à Jean Van Geertruyden, qui effectuait lui aussi des recherches au laboratoire d’anatomie et embryologie.

Mais sa plus grande déception fut surtout de ne jamais recevoir le banc de dessin animé  didactique conçu par Robert Danis, que celui-ci lui destinait après sa retraite. La triple vocation de pédagogue, d’artiste et de bricoleur se faisait déjà sentir…

C’est donc dans le laboratoire d’Albert Dalcq qu’il commença sa carrière, pour le plus grand bonheur des futurs étudiants.

Albert Dalcq lui confia un travail relatif à l’oogenèse d’un coléoptère ravageur, le bruche du haricot. A l’époque, l’embryogenèse des invertébrés constituait un des champs les plus féconds de cette discipline, et Albert Dalcq, Jean-Jules Pasteels et Jacques Mulnard, et plus tard Jean Milaire, effectuèrent de nombreux séjours dans des centres de biologie marine, comme à Arcachon, Banyuls-sur-Mer, Roscoff Wimereux ou encore Woods Hole, dans le Massachussets.

Toutefois, au moment de finaliser la thèse en question, qui fut néanmoins publiée, Dalcq s’avisa que le sujet était bien éloigné des préoccupations de la faculté de médecine, et orienta Mulnard vers un second travail : les localisations de la phosphatase alcaline durant l’embryogenèse d’un mammifère, la souris…Œuvre  très féconde, qui fut menée en un temps record…Ainsi, grâce à la révélation chimique de l’activité de l’enzyme, il put observer celle-ci depuis les phases les plus précoces du développement jusqu’à des périodes plus tardives. On retiendra notamment la présence importante de cet enzyme dans les cellules dérivées des crêtes neurales, ainsi que dans les cellules germinales en migration. Jean Milaire utilisa ultérieurement une méthodologie similaire, en se focalisant sur l’organogenèse. Ce type de travail s’est avéré capital pour la compréhension des mécanismes du développement, et les résultats ont été complétés et confirmés par les études plus récentes, basées sur l’immunohistochimie et la révélation des sites d’expression des gènes du développement.

La thèse obtenue, Jacques Mulnard visita plusieurs centres consacrés à la culture in vitro d’ébauches embryonnaires, notamment à Cambridge, Bethesda et Baltimore (ville à propos de laquelle il était intarissable).  Il aimait à raconter qu’il avait effectué le trajet de retour des Etats-Unis sur le célèbre paquebot « Normandie », avec son épouse et sa fille aînée.

Il développa, grâce à ses talents innés de bricoleur, une unité de culture dans son laboratoire, dont un appareil de cinématographie embryonnaire qui orne encore un coin du service d’anatomie, en dépit du déménagement sur le campus Erasme. Ce dispositif avait été fabriqué en partie avec du matériel récupéré de l’exposition universelle de 1958 et des pièces de Meccano.

Suivirent nombre de remarquables travaux sur la maturation de l’oocyte du mammifère, sur les effets de l’ultracentrifugation de celui-ci, etc… Ces travaux permirent d’offrir à la communauté scientifique le premier film consacré au développement précoce de la souris, encore montré aux étudiants par ses successeurs. Son film fit l’objet d’une émission de la télévision scolaire, à l’époque où les programmes de l’après-midi n’étaient pas occupés par des spectacles pour ménagères ou de stupides télé-réalités. Grâce à la technique mise au point, il put aussi fusionner des blastocystes provenant de races différentes de souris, et ainsi obtenir des chimères à double pelage.

Ces travaux menèrent à de fructueuses collaborations scientifiques, notamment avec Henri Alexandre (Faculté des Sciences, puis Université de Mons), qui l’accompagna jusqu’au bout dans les moments pénibles de son existence, et avec l’équipe de Fernand Leroy (Hôpital Saint-Pierre), ce qui permit à ce groupe (et notamment à Françoise Puissant, qui fut très présente au laboratoire) d’occuper une place majeure dans le développement de la procréation médicale assistée. Il collabora aussi très étroitement avec feu Alban Massip, vétérinaire d’origine toulousaine, et Professeur à Cureghem, ensuite à l’UCL. Leurs travaux communs sur les premières phases du développement des bovidés eurent aussi un profond retentissement sur les débuts de la procréation assistée, tant en médecine vétérinaire qu’humaine. Ils démontrèrent aussi la possibilité de développement de grossesse gémellaire par fragmentation du blastocyste au sortir de la zona pellucida, processus que l’on crut d’abord propre à certaines espèces, mais qui fut généralisé ultérieurement. Il ne négligea pas également de s’intéresser aux malformations congénitales.

Son esprit de synthèse et ses connaissances très étendues lui ont valu d’être appelé, avec ses collègues, aux fins de rédiger un chapitre de la colossale somme que fut le Traité de Zoologie de Pierre-Paul Grassé, et aussi d’écrire un chapitre embryologique dans le Traité d’Obstétrique de feu notre Collègue Roger Vokaer, avec qui il cultivait des relations très amicales, ce qui ne l’empêchait pas de fréquenter assidûment son éternel rival Pierre-Oliver Hubinont. On signalera au passage que durant la période où il présida la Faculté, Jacques Mulnard dut les convoquer tous les deux et les morigéner comme de mauvais élèves, en raison du spectacle qu’offraient leurs querelles au sein des sociétés scientifiques nationales, et qui nuisait à l’image de marque de l’institution.

Mais ce qui restera surtout dans les mémoires, ce fut la qualité de son enseignement. Jacques Mulnard semblait né pour enseigner. A peine entré dans l’amphithéâtre, il dégageait un rayonnement extraordinaire, imposait le silence par sa seule présence. Ses cours étaient limpides, enthousiasmants, illustrés par des dessins de qualité artistique, effectués à la craie ou au crayon gras sur la cellophane du rétroprojecteur. Les aspects cliniques étaient bien mis en évidence. La réalité anatomique était démontrée directement à l’aide de spécimens filmés et projetés sur écran, conformément à la vision propre du département, encore d’actualité. Il faisait cours « en roue libre », sans notes, et exigeait que ses assistants fissent de même. Cette spontanéité n’était qu’apparente, car à lire ses préparations, qui demeuraient dans son bureau, on se rendait compte du travail d’amont que représentait une heure en chaire. Il se dégageait de sa personne une autorité et un charme exceptionnels. Son sens de l’humour était bien connu et apprécié de tous. Il avait l’art de la formule, parfois volontaire « Le sperme vient violemment heurter la paroi antérieure de l’urètre prostatique, et, mesdemoiselles et messieurs…c’est ça qui est bon » ou subtilement involontaire « ici, la couche musculaire est carrément circulaire ».

Il participait à l’intégralité des séances de travaux pratiques, où il répondait avec amabilité aux questions des étudiants et privilégiait toujours les tâches pédagogiques à tout autre activité.

A l’examen, il était très rigoureux (une « petite » erreur pouvait rapidement faire choir la note de l’étudiant, si elle comportait des conséquences médicales graves), mais gardait le sourire et interrogeait parfois avec humour.  Il accordait une très grande importance à la qualité « chirurgicale » des dissections des étudiants.

Très proche de ceux-ci, il a inventé le concept de « banquets de dissection », pour lesquels il écrivit et interpréta des sketches mémorables, remplis d’autodérision. Il ne ratait aucune Saint-Verhaegen, et présidait le concours du plus « beau » char.

Très tôt, il suppléa le Professeur Dalcq, notamment pour le cours donné à la section « éducation physique » (qu’il confia plus tard à feu Christian Anthonis).  Il participa aussi à de nombreux cours de 3ème cycle, ainsi qu’aux enseignements de l’Ecole d’Infirmières annexée à l’ULB. Il dispensa aussi un moment le cours d’anatomie destiné aux étudiants en sciences dentaires, ce qui eut pour conséquence notoire de lui faire rencontrer parmi ses étudiants une certaine Alice Alhadeff, qui devint son épouse.

Dès 1958, il devint titulaire de l’ensemble des cours d’anatomie et embryologie des étudiants en médecine (avec les Professeurs Dalcq et Pasteels, ensuite avec le Pr Jean Milaire, qui succéda à A. Dalcq). La concorde régnait entre les titulaires. Une franche amitié réunissait Jacques Mulnard et Jean-Jules Pasteels. A l’issue de congrès ou de séjours en commun dans les centres de biologie marine, ils faisaient ensemble des escapades photographiques, gastronomiques et œnologiques parmi les églises romanes de la France profonde. Les relations avec Albert Dalcq étaient plus mitigées. Jacques Mulnard lui en voulait un peu de lui avoir imposé deux travaux de thèse successifs. Il brocardait facilement les tics et manies de Dalcq en l’imitant avec talent à l’occasion (Il avait aussi des dons de comédien, comme tout bon enseignant, qu’il exploitait avec bonheur dans les spectacles des banquets d’étudiants). Il aimait prendre en défaut la méticulosité proverbiale de son patron, notamment dans la chasse aux coquilles des corrections d’épreuves typographiques. Il gardait néanmoins une admiration pour l’œuvre de son maître, et une grande gratitude à son égard. Il s’en fit d’ailleurs le biographe. Avec Jean Milaire régnait un respect mutuel reposant sur une parfaite complémentarité, mais sans familiarité. Il rappelait parfois qu’ils portaient le même nom : Mulnard (de Molenaer) et Milaire (de Miller) signifiant meunier.

Résolument moderniste, Jacques Mulnard ouvrit les enseignements d’anatomie à  la clinique, et s’attacha à la promotion de nouvelles méthodes d’enseignement, notamment audio-visuelles. Il organisa la modernisation de l’amphithéâtre et des salles de dissection de la Porte de Hal, et intégra dans les cours d’anatomie les titulaires des cours de radiologie (Son grand ami et condisciple Roland Potvliege, ainsi que notre ancien président feu Louis Jeanmart, auxquels on ajoutera le regretté André Bollaert, et plus tard Julien Struyven), afin d’enseigner la radio-anatomie avec toute la compétence souhaitée. Il a tenu, pour les travaux pratiques, à s’associer une pléiade de brillants chirurgiens de nos hôpitaux qui tenaient lieu de « prosecteurs ». La plupart d’entre eux ont ainsi pu approfondir leurs connaissances et ont ultérieurement fait de très belles carrières dans nos hôpitaux universitaires.

Lorsque survint la scission linguistique de l’Université, il favorisa l’éclosion d’un laboratoire d’anatomie à la VUB. Il est vrai que Julien Fautrez, qui termina sa carrière à Gand et René Kiekens avaient fait leurs premières armes de chercheurs et d’enseignants dans le laboratoire de l’université unitaire.

En 1976, à la retraite de Jean-Jules Pasteels, il devint directeur du Laboratoire d’Anatomie et Embryologie, jusqu’à son éméritat, en 1987. Sa gestion fut marquée par une grande convivialité : tout le personnel se retrouvait à 10h00 pour la pause-café, qui était l’occasion de discuter des menus problèmes du quotidien. Cela lui donnait aussi l’opportunité de décocher quelques traits d’humour de son auteur préféré, Jérôme K. Jérôme, ou de raconter ses souvenirs de Baltimore. Il était à l’écoute des demandes de chacun, et faisait preuve d’une grande psychologie. Il n’était pas du genre intrusif, et laissait chacun gérer ses propres activités. La seule chose qu’il ne déléguait jamais, c’était ses cours, qu’il avait à cœur de dispenser personnellement, sans jamais se faire remplacer, même malade. La conjonction de ses talents divers et d’un grand esprit d’économie faisait que le laboratoire dépensait très peu d’argent. Les photographies étaient développées et imprimées en interne, il fabriquait lui-même ses pipettes Pasteur calibrées grâce à son petit atelier de souffleur de verre. Ses talents lui permirent de fabriquer sa propre minuterie, et ce qui tenait lieu d’agrandisseur photographique était aussi « home made ». Il n’y avait guère que les microscopes et les multiples boîtiers Leica qui n’étaient pas fabriqués dans le service, et encore…Il avait aussi un petit atelier de reliure à son domicile. Enfin, il déclinait avec un mépris tout universitaire les propositions de financement privé qui lui parvenaient parfois.

Le Professeur Jacques Mulnard fut aussi un « grand commis de l’université ». En effet, il présida le comité de réforme mis en place en 1968, et fut plébiscité pour présider la faculté de médecine entre 1968 et 1971, ce qui irrita fort Pierre Dustin, qui cultivait des ambitions de cet ordre, mais dont l’opposition frontale au mouvement de mai 68 n’eût certes pas contribué à la pacification de la faculté. Durant son décanat, il réussit à imposer nombre de réformes, et développa des relations nouvelles avec le CPAS de Bruxelles, et avec le réseau hennuyer, au sein duquel il avait de nombreux amis, dont René De Cooman, qui fut un des fondateurs de ce qui devint le CHU André Vésale de Montigny Le Tilleul. Jacques Mulnard présida pendant de nombreuses années le jury du Prix De Cooman, consacré à des travaux relatifs au vieillissement, dont notre collègue Jean-Pierre Brion fut l’un des lauréats.

Il fut longtemps un membre actif du Conseil d’administration de l’Université, et il s’en fut de peu qu’il devînt recteur de l’université. Le futur Premier Ministre Edmond Leburton lui avait même demandé s’il eût accepté de devenir ministre de la santé, proposition vite déclinée sur l’argument qu’en tant que médecin, il aurait à cœur de défendre en priorité la profession, ce qui ne semblait pas cadrer avec le projet politique de l’époque-mais cela a-t-il changé ?

Jacques Mulnard participa très activement aux travaux de l’Association des Médecins issus de l’Université de Bruxelles (AMUB), et fut rédacteur en chef de la Revue Médicale de Bruxelles de 1957 à 1968. C’est un honneur que de marcher sur sa trace.

Il présida également à plusieurs reprises les journées d’enseignement post-universitaire destinées aux médecins généralistes, pour lesquels il avait un très grand respect.

Il fut élu correspondant de notre Compagnie en 1973, et fut élevé membre titulaire en 1988, l’année qui suivit sa retraite. Son assiduité se réduisit durant ses dernières années, et il faut reconnaître que, s’il respectait l’Académie, il en trouvait les procédures et les manières quelque peu surannées ; les réformes récentes vinrent trop tard pour le faire changer d’avis.

Il fut membre fondateur de la Société Belge de Biologie Cellulaire, dont il demeura très longtemps le trésorier. Il fut un des piliers de la revue « Archives de Biologie », instrument prestigieux de communication scientifique, géré par nos départements d’anatomie et d’histologie des universités francophones de Belgique, et qui publia nombre de travaux illustres dans des domaines variés, depuis la première description des hommes de Spy jusqu’aux travaux d’Edouard van Beneden (qui fonda la revue), Albert Brachet, Jean-Jules Pasteels, et bien d’autres. Durant les dernières années de la revue, jusqu’à sa fusion avec un autre périodique, Jean Milaire en tint les rênes avec efficacité, avec l’aide logistique de Martine Mulnard, fille de Jacques Mulnard.

Il fut aussi proposé à Jacques Mulnard de devenir membre de la Royal Society, mais il déclina l’offre.

Il fut un des fondateurs de l’ « Association des Professeurs de l’ULB », aux côtés de son grand ami René Cyprès, et lorsqu’on m’a, beaucoup plus tard, proposé d’en assurer la présidence, succédant ainsi au célèbre sociologue Claude Javeau, j’ai mesuré l’honneur qui m’était fait.

Jacques Mulnard, comme avant lui Albert Dalcq, s’est livré à de nombreuses réflexions relatives à l’enseignement, en homme d’expérience qu’il était. Il estimait qu’il fallait davantage être un « enseignant qui fait de la recherche, plutôt qu’un chercheur qui fait de l’enseignement ». Une leçon à répéter à nombre de nos collègues, mais aussi aux autorités universitaires, qui l’ont oubliée depuis longtemps…

Après sa retraite, il s’en est allé avec tact et discrétion, passant de temps à autres au laboratoire pour aider ceux qui le sollicitaient, mais en n’imposant jamais sa présence à ses successeurs ou continuateurs. Attitude dont certains collègues honoraires devraient utilement s’inspirer. Il a discrètement soutenu son successeur, le Professeur Marcel Rooze, et lui a à l’occasion prodigué les conseils sollicités, sans plus…

Il n’était guère un grand voyageur, et alternait ses vacances entre Westende et Fayence, ou alors restait chez lui. Il s’est beaucoup consacré à l’éducation de ses petits-enfants.

Jacques Mulnard était un homme de principes; sa probité était exceptionnelle. Son rayonnement fut tel qu’on considérait à une certaine époque que rien ne pouvait se faire à la faculté de médecine sans son accord. Cela lui valut parfois quelques mesquines inimitiés. En une formule magistrale, il pouvait démonter tous les arguments de ses opposants.

Durant son décanat, il a tenu à ne favoriser en rien son propre laboratoire, ce qui à terme ne fut guère bénéfique au département, mais conféra à J. Mulnard l’estime de tous (ou presque…).

En dépit de son assurance apparente, l’homme était pudique et discret, et, en dehors de ses multiples anecdotes souvent répétées, livrait peu de sa personnalité profonde. Il était très fidèle en amitié, et quand celle-ci était gagnée, c’était définitif.

Soigné, portant beau, toujours élégant, il n’eût jamais toléré qu’on le vît négligé ou valétudinaire. Aussi ses menus problèmes de santé étaient-ils largement cachés à son entourage professionnel, afin d’éviter qu’une visite hospitalière intempestive ne révélât un homme diminué, ou tout simplement mal vêtu, ou non rasé de près.

Il avait beaucoup d’amis, certes à l’Université, mais également dans le monde extérieur. Parmi eux, ceux qu’il s’était fait à la faveur de ses multiples activités sportives, car il avait pratiqué la balle-pelote, le hockey et le tennis, où il s’affrontait régulièrement avec ses collègues André Capon, Jacques Corvilain, Denis Hennebert et Roland Potvliege.

D’une grande générosité, il a distribué autour de lui nombre de bienfaits. C’était un homme de partage, et il a tant appris, non seulement aux multiples cohortes d’étudiants qui se souviendront avec émotion de ce « grand professeur », mais aussi à ses collaborateurs, et à tout son entourage, car ses leçons étaient aussi des leçons de vie.

Il m’a appris à enseigner. Le philosophe strasbourgeois Georges Gusdorf a écrit ceci dans son ouvrage intitulé « Pourquoi des Professeurs ? » : « Le disciple, en passant maître, convertit le passé en présent ; il assure la tradition en la renouvelant. Ce qu’il a reçu du maître, il lui a été impossible de le rembourser au maître. Comme le débiteur jadis devenait esclave lorsqu’il ne pouvait pas payer sa dette, ainsi le disciple demeure à jamais prisonnier sur parole. Toute sa vie est engagée en contrepartie de cette reconnaissance de dette ; il ne peut s’acquitter envers le maître lui-même, sinon par son respect et sa fidélité. Mais il s’acquitte envers ses propres élèves, auxquels il transmet à son tour l’enseignement qu’il a reçu, et qui s’enrichit à travers lui du meilleur de lui-même ».

Ainsi, lorsque je pénètre dans l’amphithéâtre, j’essaie d’être digne de Jacques Mulnard, que j’évoque parfois avec émotion lorsque je présente son film aux étudiants.

Jacques Mulnard s’est éteint ce 17 mai 2014, peu de temps après le départ d’Alice, son épouse bien-aimée, entouré de ses deux filles Marianne et Martine qu’il adorait par-dessus tout et dont il parlait sans retenue. Que celles-ci, son beau-fils Marc Heinrich, ainsi que ses petits-enfants, Alexandre et Nicolas, dont il a soutenu la scolarité avec amour, reçoivent l’expression de la douleur la plus profonde de notre Compagnie, sortie des lèvres de celui qui fut son étudiant, son assistant, son disciple, et aussi son ami.

Un monument s’est écroulé sans bruit…