Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge de feu le Pr Jules Bordet (Prix Nobel de Médecine et de Physiologie en 1919)

par André GOVAERTS, membre titulaire et ancien Président.  

(Séance du 17 décembre 1994)

Jules Bordet est né le 13 juin 1870 à Soignies, petite ville du Hainaut où son père était instituteur, mais dès sa cinquième année, il arrive à Bruxelles avec ses parents et son frère Charles, de deux ans son aîné.  Il y fera toutes ses études : entré à dix ans à l’Athénée royal de Bruxelles, qui porte aujour’'hui son nom, il en sort à 16 et s’inscrit à la Faculté de Médecine de l’Université libre de Bruxelles.  Il y réussit en un an les deux premières candidatures et est diplômé docteur en Médecine, avec la plus grande distinction, à l’âge de 22 ans.  Au cours même de ces études accélérées, il effectue un travail de recherche en Bactériologie, ce qui lui vaut une bourse de voyage du Gouvernement, grâce à laquelle il part, en 1894, pour l’Institut Pasteur de Paris.

L’Institut rayonnait alors de toute la gloire de Pasteur qui, atteint par l’âge, ne travaillait plus mais animait encore l’équipe de ses proches collaborateurs : Duclaux, Roux, Metchnikoff, Chamberland, Calmette, Borrel, Yersin qui, tous, s’étaient déjà ou allaient s’illustrer par des découvertes mémorables.

Mais c’est dans le laboratoire de Metchnikoff qu’entre Jules Bordet : la phagocytose, découverte par ce grand zoologiste, en était le thème principal et paraissait constituer le fondement essentiel de la défense des eucaryotes contre les infections et la pénétration de substances étrangères dans leurs cellules et leurs tissus.

Très vite, Bordet montre que si des vibrions du choléra, injectés à un cobaye vacciné contre cette maladie, sont rapidement détruits, comme venait de l’observer Pfeiffer, c’est sous l’action combinée d’une « sensibilisatrice » ou « anticorps » et de l’ « alexine » (qu’on appelle aujourd’hui complément) que cette lyse bactérienne a lieu, et non à l’intermédiaire de la phagocytose comme le pensait Metchnikoff.  Il éclaire ainsi l’autre face de l’immunité : humorale par opposition à cellulaire et, pendant trois quarts de siècle, cette dualité allait nourrir les controverses, stimuler et susciter de nombreuses découvertes.

Mais ces anticoprs étant « spécifiques de l’antigène », il est désormais possible de rechercher leur présence dans le sérum d’un malade : Bordet fonde ainsi le « séro-diagnostic », en 1895, et cette méthode sera appliquée à de nombreuses maladies, notamment à la fièvre typhoïde, par Widal, dès l’année suivante.  En outre, comme le complexe antigène-anticorps fixe l’alexine ou complément, Bordet décrit, en 1900, la « réaction de fixation du complément », dont il étudiera avec Gengou plusieurs des innombrables applications, et dont l’une est connue de tous les médecins sous le nom de réaction de Bordet Wasserman, pour le séro-diagnostic de la syphilis.  Enfin, il souligne que la spécificité des anticorps n’est pas limitée aux antigènes microbiens : elle concerne toutes les cellules, et notamment les globules rouges, si bien que l’étude des sérums hémolytiques lui permet bientôt de montrer que la diversité zoologique est également chimique et qu’elle repose sur des molécules caractéristiques de l’espèce concernée, ce qui donne à la taxonomie un support sérologique irréfutable.  Quelques mois plus tard, l’étude des sérums hémolytiques débouchait sur la découverte par Landsteiner du premier des systèmes de groupes sanguins dans l’espèce humaine : le système ABO, et ouvrait ainsi toute grande la porte de l’Immuno-hématologie.       

Le séjour de Bordet à Paris dura sept ans mais connut, en 1897, un intermède : l’Institut Pasteur l’envoie au Transvaal, en Afrique du Sud, où la peste bovine décime les troupeaux.  Bordet y recommande la vaccination, sous le couvert d’une injection d’immunsérum d’animal guéri, ce qui confère une protection durable au prix d’une infection bénigne et conduit rapidement à l’éradication de la maladie.

En mars 1900, la province de Brabant crée un « Institut anti-rabique et bactériologique » ; elle en confie la direction à Jules Bordet qui reçoit alors, personnellement, de Mme Pasteur, l’autorisation de l’appeler « Institut Pasteur du Brabant ».

A Bruxelles, il se consacre principalement, pendant plusieurs années, à l’étude de l’immunité humorale : il analyse les mécanismes de la réaction antigène-anticorps et formule sa théorie de « l’union en proportions variables », qui l’oppose à Ehrlich et sera vérifiée 20 ans plus tard par Heidelberger et Kendall.  Il décrit la conglutination en 1909 et la coagglutination en 1911, reconnaît le caractère antigénique des anticorps, et s’intéresse aussi à la coagulation du sang.

En 1906, il apporte à la Bactériologie une contribution majeure avec la découverte du bacille de la coqueluche (appelé actuellement Bordetella pertussis) qu’il isole d’un prélèvement pharyngé effectué sur son fils malade et qu’il parvient à cultiver grâce à la mise au point, avec Gengou, d’un nouveau milieu nutritif.  Ce bacille, chacun le sait, permet depuis lors la vaccination des jeunes enfants, en association habituelle avec ceux de la diphtérie et du tétanos.

En 1907, Bordet découvre, avec Fally, l’agent de la diphtérie aviaire et, en 1909, le premier mycoplasme, responsable de la pleuro-pneumonie des bovidés.  A partir de 1920, il s’attache durant plusieurs années, à l’étude des bactériophages, avec Jaumain, Ciuca, Renaux et aussi avec son fils Paul Bordet et d’autres collaborateurs.

Pendant la première guerre mondiale, la recherche scientifique est freinée par l’occupation et Bordet entreprend de rassembler toutes les connaissances acquises en Immunologie au cours de ce quart de siècle en un ouvrage de documentation, de réflexion et de synthèse, publié en 1919 sous le nom de « Traité de l’Immunité dans les maladies infectieuses ».  Une seconde édition en sera donnée en 1939 et ces deux volumes auront été, pendant 30 ans, une référence mondiale en Immunologie.

Dès la fin de la guerre, il reçoit, en 1919 (il y a tout juste soixante-quinze ans) le prix Nobel de Médecine dont il est ainsi le premier lauréat belge.

Outre la direction de l’Institut Pasteur du Brabant qu’il assume pendant 37 ans, de 1903 à 1940, Bordet est aussi, à partir de 1907, professeur de Microbiologie à la faculté de Médecine de l’ULB et il est appelé, en 1933, à la présidence du conseil scientifique de l’Institut Pasteur de Paris lorsque cette illustre Maison perd, presque simultanément, son directeur Emile Roux et son sous-directeur Albert Calmette.

Il était membre de nombreuses Académies européennes et avait présidé la nôtre, membre de l’Institut de France et de l’Académie nationale des Sciences des Etats-Unis ; il détenait de nombreuses distinctions honorifiques et était notamment Grand’Croix de la Légion d’Honneur.  Parmi les nombreuses amitiés qu’il avait pu nouer et les témoignages d’estime et de sympathie qu’il avait reçus, il était particulièrement sensible à ceux qu’en diverses occasions, la Reine Elisabeth lui avait prodigués, et qu’il percevait comme les marques précieuses du grand intérêt que notre Monarchie n’a cessé de porter à la recherche scientifique et dont Votre présence ici, Madame, témoigne encore aujourd’hui.

Jules Bordet est décédé le 6 avril 1961, dans sa quatre-vingt onzième année.

Par la diversité et la richesse de ses travaux, tant en Bactériologie qu’en Immunologie, et par l’impact de ses découvertes, Jules Bordet compte parmi les grands représentants de l’école pastorienne et apparaît comme l’un des principaux fondateurs de l’Immunologie moderne.