Académie royale de Médecine de Belgique

|

Eloge de feu le Pr Pierre Dustin, membre titulaire

(Séance du 30 avril 1994)

Éloge académique du Professeur Pierre DUSTIN, membre titulaire, par Émile Hippolyte BETZ, membre titulaire.

Dans l’ouvrage qu’il a consacré à la mort, Vladimir Jankélevitch écrit : « La choquante absurdité de la mort, le scandale de la nihilisation définitive, consacrent paradoxalement le sens posthume de la vie vécue ».  Si, comme le dit l’auteur, il faut être philosophe pour trouver étonnante l’existence la plus banale, il est par contre des vies dont la qualité est aisément perceptible.  La disparition des êtres qui les ont vécues est ressentie bien au-delà du cercle de ceux qui les ont connus et aimés.  C’est que ces vies ont marqué la façon de penser ou d’agir des communautés humaines au sein desquelles elles se sont déroulées. 

A ce titre l’existence de Pierre Dustin, qui nous a quittés le 1er septembre 1993, est exemplaire.  Né à Saint-Gilles le 6 juin 1914, il est le fils d’Albert Dustin qui fut titulaire de la chaire d’Anatomie pathologique à l’Université libre de Bruxelles.  Après des études secondaires à l’Athénée de Saint-Gilles, il est diplômé docteur en Médecine à cette même Université, en 1937.

Encore étudiant, il s’initie à la recherche dans le laboratoire du professeur Paul Gérard.  L’année même de son diplôme, il est proclamé lauréat du concours des bourses de voyage du Gouvernement belge.  Son travail porte sur l’histologie et l’histophysiologie comparées des housses artérielles ou gaînes de Schweigger-Seidel de la rate.  Cette bourse lui permet d’effectuer divers séjours d’étude à l’étranger, d’abord à Paris à l’Hôpital Tenon, puis à Zurich, au service d’Anatomie pathologique dirigé par Hans van Meyenburg.  « Graduate fellow » de la B.A.E.F., il séjourne, en 1938-39, à Boston où son intérêt pour l’Hématologie le conduit au laboratoire de Minot en même temps qu’il fréquente le département de Pathologie du Boston City Hospital.

A son retour en Belgique, il est attaché au laboratoire d’Anatomie pathologique de l’Université libre de Bruxelles.  Mais bientôt vient la guerre qui, en 1942-43, vaudra à Pierre Dustin d’être emprisonné comme otage à la prison de Saint-Gilles, puis à la Citadelle de Huy.  Pendant ces années, particulièrement difficiles pour son Université, et malgré la pauvreté générale des moyens de recherche, il poursuit des travaux originaux dans son domaine de prédilection : l’érythropoïèse. 

Ses recherches sur les colorations vitales lui permettent de préciser la signification des granulations basophiles des globules rouges. En 1945, il obtiendra d’ailleurs, le diplôme d’agrégé de l’enseignement supérieur avec une thèse sur l’ « Histophysiologie et l’histochimie des globules rouge des vertébrés ».  Auparavant déjà, ses mérites avaient été reconnus par l’octroi du titre, aujourd’hui disparu, d’associé du FNRS.

Aussitôt la guerre finie, Pierre Dustin éprouve le besoin de renouer avec le mouvement scientifique international et plus particulièrement avec la pathologie anglo-saxonne qui avaient poursuivi son essor en dépit du conflit mondial.  Grâce à des bourses attribuées par le « British council » et le « Lady Tata Foundation for leukemia research », il séjourne à Londres au Chester Beatty Institute et au « Royal Cancer Hospital ».  Il y est accueilli par les professeurs Kennaway et Haddow.  Sous leur direction, il reprend des recherches qu’il avait dû interrompre du fait de la guerre, sur l’action des poisons de la mitose.  Il s’intéresse tant aux effets morphologiques de ces substances qu’à leur utilité dans le traitement des cancers humains, notamment des leucémies.  Il publie à ce sujet des dizaines d’articles scientifiques et fait ainsi œuvre de précurseur dans un domaine appelé à connaître un extraordinaire développement.

Nommé chef de travaux en 1952, Pierre Dustin est en 1959, chargé du cours d’Anatomie pathologique et chef du service d’Anatomie pathologique de l’Hôpital St.-Pierre.  Très vite, il est nommé professeur extraordinaire et enfin, professeur ordinaire en 1961.  Lorsqu’en 1964, la faculté de Médecine de l’ULB se dote d’un laboratoire de microscopie électronique, elle lui en confie la direction.  Sous sa conduite, ce laboratoire va connaître une croissance ininterrompue.  P. Dustin en améliore sans cesse l’équipement et attire autour de lui une pléiade de jeunes chercheurs issus des disciplines médicales les plus diverses.  Il en résulte un nombre considérable de travaux allant de l’étude ultra-structurale des maladies de stockage à celle des artérioles rétiniennes, cellules thyroïdiennes dans certaines conditions pathologiques ou expérimentales, de la pathologie ultrastructurale du système nerveux au diagnostic des pneumopathies interstitielles de l’enfant.

Depuis l’arrivée de Pierre Dustin à la direction du laboratoire d’Anatomie pathologique, la collaboration avec les services cliniques s’est sans cette élargie.  Il est impossible d’énumérer tous les domaines qui furent ainsi abordés.  Malgré la diversité des thèmes, l’œuvre présente une grande uniformité par l’esprit dans lequel elle a été conçue.

On cherche, avant tout, à élucider les mécanismes par lesquels se développent et se manifestent les processus morbides, à établir une relation entre la structure et la fonction, en essayant de comprendre comment l’une engendre l’autre.  Ce but ne peut être atteint que par la confrontation attentive des observations cliniques et des données morphologiques tant macroscopiques que microscopiques.  C’est au fond l’application, avec les moyens d’investigation les plus modernes et les recours aux apports les plus récents des sciences biomédicales, d’une méthode qui avait pris son essor au XVIIIème siècle avec Valsalva et surtout avec Morgagni, auteur du De sedibus et causis morborum per anatomen  indagatis.

A côté de cette œuvre considérable,  dominée par l’investigation anatomo-clinique, il en est une autre plus fondamentale.  Dérivée des premières recherches de P. Dustin sur la structure comparée des organes hématopïétiques, elle évolue en une continuité parfaitement logique.   Partant de la pathologie des états leucémiques et du mode d’action des médications antileucémiques, elle conduit naturellement à l’étude de la mitose et des poisons antimitotiques.  Le fait qu’un des premiers antimitotiques qu’il a étudiés, la colchicine, est un poison du fuseau cellulaire, éveille l’intérêt de Pierre Dustin pour l’ultrastructure du cytosquelette et ses altérations dans diverses conditions pathologiques.  Il en résulte un livre sur les « Microtubules » publié en 1979 et réédité en 1984.

Toute son activité scientifique témoigne de l’idée que Pierre Dustin se fait de la Pathologie et de sa place dans l’ensemble des disciplines médicales.  Comme un certain nombre d’entre nous, il ne croit pas que l’Anatomie pathologique se ramène à un étiquetage aussi judicieux que possible des lésions et l’établissement plus ou moins raisonné d’un catalogue des entités nosologiques.  Le vrai travail du pathologiste est de comprendre pourquoi et comment se développent les lésions qu’il décrit.  Comme le notait déjà Laennec « C’est bien cet esprit qui guide Pierre Dustin dans la rédaction de son traité « Leçons d’Anatomie pathologique générale » édité en 1966 et réédité en 1969.  On y retrouve le souci de précision et de clarté qui caractérisent son enseignement.  Ses étudiants apprécient le professeur rigoureux mais exigeant, surtout exigeant pour lui-même dans sa recherche de l’objectivité et de la vérité.

Avec nombre de ses collègues, Pierre Dustin estime que l’Anatomie pathologique est une discipline bien distincte de la Biologie médicale et mérite d’être individualisée au sein des autres disciplines médicales.

Aussi apporte-t-il tout son soutien à la création d’une « Société belge d’Anatomie pathologique », puis, un peu plus tard, de l’ « European Society of Pathology ».  Il sera d’ailleurs amené à les présider l’une et l’autre.  Il sert aussi sa discipline en assurant la publication de revues telles que la « Revue belge de Médecine expérimentale » et « Pathologia Europea ».  Il fait également partie du comité de rédaction de plusieurs revues internationales de Pathologie.

Pierre Dustin ne limite pas son horizon à la seule Anatomie pathologique.  Il se préoccupe de l’ensemble de la Médecine et de l’exercice de la profession médicale.  Pendant des années, il est rédacteur en chef de la « Revue médicale de Bruxelles ».  Soucieux d’éthique médicale, il joue un rôle important au sein du Conseil national de l’Ordre des Médecins.

Au sein de notre Compagnie, où il est élu correspondant en 1970 et membre titulaire en 1981, il est un participant assidu des séances et des présentations scientifiques sont judicieuses, claires, précises et toujours courtoises.  Il donne à notre Académie plusieurs lectures de qualité sur des sujets aussi divers que l’anatomie pathologique des panmyélophtisies ou la  microscopie électronique des capillaires rétiniens chez l’homme normal et diabétique, avec J. Toussaint.  Je retiendrai surtout les dernières présentations faites avec notre collègue J. Flament-Durand et leurs collaborateurs, sur l’ultrastructure du vieillissement cérébral (1979) et sur les microtubules dans la maladie d’Alzheimer (1986).

Pendant toute sa vie, Pierre Dustin a été un grand lecteur : il le restera après son admission à la retraite.  Non seulement, il continue à suivre attentivement la littérature anatomo-pathologique, mais il reste bien au courant de l’évolution des sciences bio-médicales en général.  L’ampleur de ses connaissances et la rigueur de sa démarche intellectuelle continuent à frapper ceux qui, avec lui, siègent dans différents jurys ou commissions scientifiques.

Cette soif de lecture allait bien au-delà du domaine médical : il possédait une très vaste culture littéraire et artistique.  En effet, son goût de l’écrit, qu’il maniait lui-même avec élégance, n’était pas exclusif : il était un fin connaisseur de la peinture et un amateur de musique averti.

La remarque de Pascal « La curiosité n’est que vanité.  Le plus souvent, on ne veut savoir que pour en parler » ne s’appliquait certes pas à lui.  Pierre Dustin ne faisait pas étalage de ce qu’il savait.  Au détour d’une conversation qu’il suivait toujours attentivement, souvent en silence, avec un petit sourire et un regard pétillant d’intelligence, une réflexion, une information complémentaire laissaient deviner l’homme érudit et cultivé et, surtout l’homme soucieux de rigueur et de probités intellectuelles.      

Pierre Dustin se confiait peu et restait très discret sur sa vie personnelle.  Pourtant, au cours d’un moment de détente ou d’une promenade, il lui arrivait de se laisser aller à quelques confidences sur ses convictions personnelles et sur sa vie familiale.  Il apparaissait alors comme un humaniste plein de générosité et de confiance.  Alors transparaissait aussi le mari attentif et le père affectueux, soucieux du bonheur des siens.

Au nom de l’Académie, je souhaite dire toute notre sympathie à ses proches : sa femme, ses enfants et petits-enfants, son beau-frère, notre confrère Jacques Henry.

Qu’ils sachent que nous garderons longtemps le souvenir de celui qui honora notre Compagnie par ses qualités scientifiques et professionnelles mais qui fut avant tout, et dans le sens classique du terme, un honnête homme.