Académie royale de Médecine de Belgique

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Vidéo et éloge de feu le Pr Francis Ectors, membre honoraire

 

(Séance du 26 avril 2014)

Éloge académique du Professeur Francis ECTORS, membre honoraire, par le Professeur Jean-François BECKERS, membre titulaire.

Monsieur le Président,

Monsieur le Secrétaire perpétuel,

Chers Collègues,

Chers Membres de la famille,

Chers Amis,

Aujourd’hui, je me trouve devant vous pour rendre hommage à la mémoire du Professeur Francis Ectors, notre assistant d’Obstétrique qui nous a démystifié la césarienne ... et l’hypophyse, devenu ensuite mon Professeur, mon maître et mon ami.

Monsieur Ectors nous a quittés le 29 juillet 2013, il est parti bien entouré de sa famille, Juliette sa compagne, Fabien son fils, Chantal sa belle-fille, Olivier, Louise et Isabelle, ses petits-enfants.

Symboliquement, il rejoignait sa douce et tendre épouse qu’il avait si bien entourée pendant leur vie commune et surtout pendant les trois dernières années de sa vie. Malheureusement, en 1995, Madame Ectors a été victime de ce mal du siècle qu’est le cancer. C’était très triste d’autant plus que cela coïncidait avec la période à laquelle le Professeur Ectors accédait à un éméritat ... bien mérité après tant d’années d’activités ininterrompues. Nous étions en 1998... et dans sa nouvelle solitude, le Professeur Ectors a dû s’atteler à la correction de dizaines de copies d’examens pour terminer dignement sa mission de Professeur à l’Université.

Les trois dernières années de sa carrière académique ont été assombries par la maladie, les opérations et les traitements de son épouse. C’est dommage car du même coup, cette longue traversée de la maladie a isolé le Professeur de diverses activités académiques et en particulier d’une participation régulière et fréquente aux réunions de notre Compagnie. Ce qui aurait pu être une belle période de plénitude... fut en réalité une traversée du désert.

Mes premiers souvenirs, j’allais dire nos premiers souvenirs, car cela concerne aussi tous les étudiants de ma promotion, remontent à 1970 lorsque nous étions en premier Doctorat et que nous apprenions l’obstétrique et la gynécologie animale dans la clinique du Professeur J. Derivaux.

À l’époque Mr Ectors était assistant à la clinique de reproduction… Et il était aussi un chercheur passionné et passionnant. Nous étions admiratifs à deux titres, d’une part parce que Mr Ectors nous apprenait  la pratique de la césarienne sur la vache debout (pratique révolutionnaire à cette époque) et d’autre part parce qu’il nous prodiguait des leçons cliniques passionnantes sur les progestagènes et l’hypophyse.  En 1971,  Monsieur Ectors a présenté sa thèse d’Agrégation de l’Enseignement Supérieur.

Dans le parcours de sa thèse, il a fréquenté le laboratoire du Professeur Marc Herlant qui fut membre de notre Compagnie, ainsi que les professeurs Jean-Louis Pasteels, Claude Robyn, Mme J.-A. Stiennon-Heuson … et j’en passe.

À cette époque, il a développé le labo d’immunohistochimie de la faculté vétérinaire, laboratoire qu’il a étendu ensuite au service d’histologie ainsi que différents Bioassays pour quantifier les hormones hypophysaires LH, FSH et PRL. Il a développé tout cela entièrement par lui-même, en travaillant avec une main d’œuvre peu qualifiée, de A jusqu’à Z...

En réalité et à juste titre quand il nous enseignait, Mr Ectors était très fier de sa thèse et de tout ce qu’elle lui avait permis d’apprendre, c’était l’époque où les chercheurs ont compris les multiples mécanismes par lesquels le chef d’orchestre du système endocrinien (entendez l’hypophyse) est lui-même sous le contrôle de l’hypothalamus. C’était très amusant de considérer que l’hypothalamus est en réalité le chef d’orchestre, les travaux développés pour le démontrer sont fascinants, il y avait aussi les magnifiques travaux d’Ernst Knobilsur la pulsabilité du GNRH et des hormones hypophysaires... et pour nous vétérinaires, c’était passionnant à plus d’un titre car on venait en même temps de découvrir chez les ruminants, le porc, le cheval et le cobaye, le rôle considérable de l’utérus... dans la cyclicité des femelles.

Le sujet était et reste encore aujourd’hui passionnant. Mr Ectors en a gardé un enthousiasme, une énergie, on pourrait dire une foi à transporter les montagnes. Dans sa thèse, il y a aussi toute une facette sur le contrôle de la reproduction chez les animaux de ferme. Chez ces derniers, les progestagènes sont le plus souvent utilisés pour imprégner l’organisme durant une courte période et de ce fait pour inhiber l’apparition de l’œstrus. Après le traitement, la recharge des cellules hypophysaires en FSH et LH permet la réapparition d’un œstrus facile à repérer et le plus souvent fertile. Curieusement, ce type de traitement permet également de traiter l’anoestrus.

Dans sa thèse, Mr Ectors a étudié les répercussions du traitement à la médroxy-progestérone chez la truie... Pour ce faire, il a examiné des centaines de coupes histologiques et réalisé de nombreux dosages biologiques des hormones gonadotropes.  Il avait monté une animalerie rien que pour ses propres besoins, mais ensuite il a aidé de très nombreux chercheurs de l’ULB trop nombreux pour que j’ose les citer de mémoire au risque d’en oublier plusieurs.

On comprend ainsi que dès le lendemain de la présentation de sa thèse en juin 1971, il se soit lancé dans la mise sur pied du premier laboratoire de radioimmunoassays en Faculté de Médecine Vétérinaire. C’était une grande première. C’était le dosage de la LH et la FSH, au départ selon des techniques apprises chez les Professeurs Franchimont à Liège et Hubinont à l’hôpital St Pierre, puis par des techniques originales !

La technique a été étendue aux stéroïdes, la progestérone, la testostérone et le 17β Estradiol dans le plasma du bovin à la sensibilité d’un pictogramme par millilitre...

Ce dosage a permis de mettre en évidence les pics accessoires survenant durant la phase lutéale du cycle et reflétant la croissance terminale de follicules ovariens... candidats potentiels à l’ovulation.

Le Docteur Ectors était aussi un homme qui partageait avec ses collaborateurs ; c’est ainsi qu’en 1976, le Professeur Derivaux a présenté ici même les résultats d’une magnifique étude montrant l’effet d’une injection de PGF2α sur le corps jaune de la vache. Ce n’était qu’une des nombreuses contributions de Mr Ectors à la vie scientifique de notre Compagnie. Voici les intitulés des conférences auxquelles il a participé entre 1969 et 1994 (cf. bibliographie).

Toujours en 1976, sous l’impulsion des Docteurs Marcourt et Magonet, le Conseil provincial du Luxembourg décidait la création d’un laboratoire d’hormonologie. L’objectif était d’aider les agriculteurs à améliorer la fécondité de leur élevage. Le jeune Professeur Ectors y a contribué largement en permettant l’engagement et surtout la formation du Docteur Philippe Delahaut... Allant même jusqu’à l’accueillir pendant un an dans son laboratoire !

Rapidement, un projet complémentaire vient renforcer cette section car lorsqu’il étudiait la stérilité hormonale des bovins, le Professeur Ectors avait développé différents dosages radio-immunologiques, la plupart pour doser les hormones naturelles circulant dans le sang ainsi que leurs précurseurs et métabolites. Mais encore pour doser le « fameux » œstrogène de synthèse, j’ai nommé ici le diethylstliboestrol ou DES.

En réalité, cette molécule n’avait que très peu de succès auprès des vétérinaires praticiens. Car rapidement, il avait été observé que le DES provoquait des kystes ovariens difficiles à traiter. Mais voilà, se basant sur différent type de couplages pour rendre la molécule immunogène, Mr Ectors en avait développé le dosage ; en cas d’une étude de pharmacocinétique les réactifs étaient prêts. Les années ont passé, les véritables accusations contre le DES sont publiées et la molécule est interdite d’utilisation chez les humains et chez les animaux... Malheureusement entretemps, les fraudeurs avaient bâti un empire souterrain, puissant, sans foi ni loi et le DES et  les molécules apparentées étaient largement utilisés comme anabolisant à l’insu de la plupart d’entre nous. C’est alors que le professeur a ressorti le radioimmunoassay du DES pour le transférer au laboratoire d’Hormonologie de Marloie et entrer dans la grande chaîne de solidarité des contrôleurs des denrées alimentaires d’origine animale. C’est ainsi que le laboratoire de Marloie a acquis une notoriété internationale dans cette matière, RIA, Elisa, Immunoaffinité, production d’antisérum, chromatographie en couche mince, en phase gazeuse, spectrométrie de masse, etc...

Intégré dans le CER, Centre d’économie rurale, dès 1980, le laboratoire d’Hormonologie n’a fait que grandir et se développer à l’international. L’impulsion initiale donnée par le Professeur Ectors a été amplifiée par l’expertise et le dynamisme du Docteur Philippe Delahaut. Aujourd’hui, le laboratoire compte plus de 80 employés.

Sur le plan de la recherche, le Professeur Ectors s’est également engagé dans l’embryologie et plus spécialement dans les techniques de l’embryon. Évidemment, il a collaboré avec les Professeurs Mulnard, Alexandre et Thibault. Dans cette activité, il a formé de nombreux chercheurs parmi lesquels le professeur Alban Massip, le premier à avoir observé la division spontanée et équilibrée des cellules d’un blastocyste bovin... expliquant ainsi sous nos yeux un des mécanismes de formation des jumeaux homozygotes, le premier à avoir cryopréservé un embryon bovin en paillette, recherches amenant à la maîtrise de la vitrification des embryons. Il a de même formé bien d’autres chercheurs, Kamal Touati, Pierre Vanderzwalmen et son fils Fabien.

Parmi les anciens étudiants chercheurs du Professeur Ectors, plusieurs ont continué à œuvrer dans la reproduction animale ou humaine et ont fait fructifier les connaissances transmises par le maître notamment au Brésil mais évidemment aussi en Belgique. Parmi ces chercheurs se retrouvent notamment Roland De Coster, John Verstegen, Christian Hanzen, Isabelle Donnay et bien d’autres.

La question que l’on peut se poser, c’est d’où Mr Ectors tirait son énergie et son enthousiasme pour créer de nouvelles activités de recherche et de développement.

Je vais vous retracer sa vie et sa carrière, cela nous amènera à mieux comprendre sa personnalité et son engagement. Francis Ectors est né le 28 janvier à Assesse en province de Namur. Son père était pharmacien... à ce propos, il me revient le souvenir précis d’une histoire qu’il m’a racontée.

En 1956 a sévi une grave épidémie de grippe appelée grippe asiatique. À l’époque, Francis était étudiant en Médecine vétérinaire... mais pour l’occasion... il a été mis à contribution pour confectionner les gélules de chloramphénicol prescrites par les médecins de la région. La prescription était de 250-400 ou 500 mg par gélule suivant le patient. Et il fallait respecter le dosage de chaque prescription, ce qui impliqua de travailler de nombreuses nuits avec force de café pour rester vigilant !

En 1957,  Francis Ectors est proclamé docteur en médecine vétérinaire, il est premier de promotion et en plus il est lauréat d’une bourse de voyage qui lui permet de faire le tour du Congo... et d’en découvrir l’énorme potentiel de développement. C’est ainsi que l’année suivante, il suit la formation de Médecine vétérinaire tropicale afin de repartir en Afrique.

De 58 à 60, il est assistant au laboratoire vétérinaire de Gabu Nioka pour devenir directeur en 1960. Durant ces trois années, Mr Ectors révèle ses qualités d’organisateur, d’excellent scientifique et de chef d’équipe. Pour faire reculer les maladies contagieuses des troupeaux, à maintes reprises, il n’hésite pas à « prendre le taureau par les cornes » même si l’expression a perdu son sens.

Pendant ces années, aidé par une équipe de personnes formées sur place, il arrive à fabriquer et contrôler des vaccins contre diverses maladies et notamment la rage. La solidarité nord-sud est excellente, les équipements modernes sont bien entretenus et surtout les responsabilités sont énormes car le chercheur est pris dans une spirale de choses importantes à faire, c’était encore proche de l’époque de Pasteur. D’ailleurs le laboratoire de Gabu Nioka était appelé à un bel avenir un peu comme l’institut Pasteur de Tunis. En 1960, plusieurs parmi vous s’en souviennent pour avoir suivi l’information à la radio ou à la télévision, l’indépendance bouleverse le pays et met fin à ce projet.

Mr Ectors revient en Belgique et décide de se lancer en clientèle des grands animaux à Serinchamps, c’est évidemment avec succès mais dès 1962, il est pressenti pour créer et diriger le laboratoire de dépistage des maladies contagieuses du bétail de la province de Namur, laboratoire situé à Erpent. Le travail ne manque pas, c’est le début de la lutte bien organisée en vue d’éradiquer la Brucellose bovine...

Le Professeur Derivaux ne fut pas insensible au parcours de Mr Ectors et le recruta. La voie était toute tracée. Encore fallut-il réaliser une thèse d’agrégation. Partant d’un sujet appliqué, à savoir l’utilisation des progestagènes dans le contrôle du cycle chez la truie, Mr Ectors réalisera une thèse originale et remarquable qui ne cessera de nourrir son enseignement et ses recherches pendant toute sa vie et j’ose dire au-delà car aussi bien à Liège qu’à Marloie, nous continuons sur sa lancée.

La suite de son parcours nous l’avons déjà évoquée. Je dois cependant insister sur une autre facette de la personnalité du Professeur Ectors. En effet, en plus de ses grandes qualités d’entrepreneur de la recherche, il était un chef, un collègue, un ami très simple et extrêmement délicat. Avec son épouse, ils ont toujours admirablement accompagné les anciens maîtres comme Mr et Mme Derivaux ou Mr et Mme Herlant et bien d’autres.

En même temps à côté du travail, Mr Ectors montrait une attention particulière aux travailleurs de l’équipe, je pourrais dire du plus petit au plus grand, du plus âgé au plus jeune. Celles et ceux qui se sont trouvés sur son parcours ont bénéficié de cette immense attention, sollicitude...

Dans le laboratoire, cela se traduisait par des remarques ou réflexions comme « va redire cela à un cheval de bois, tu recevras une ruade » ou encore quand nous maintenions notre position il disait : « on bourrique qui fait as mode, c’est l’mitan du picotin ».

Je pourrais vous rapporter de nombreuses anecdotes de notre vie en équipe au laboratoire avec Yvon Paeme, Roland De Coster, Christian Hanzen, Marc Defonseca, Michel Dewulf, Lalou Kassi, André Zoli, Kamal Touati, Isabelle Donnay, John Verstegen, Patricia Ballman, Alban Massip et Pierre Vanderzwalen.

En évoquant la carrière du Professeur Ectors, je ne peux m’empêcher de penser aux nombreuses promotions d’étudiants qui ont fréquenté la clinique entre 1970 et 1998, aux nombreux vétérinaires praticiens qui ont fait appel à sa compétence... et aux nombreux scientifiques qui ont pu avancer plus vite, aller plus loin grâce à ses travaux.

Professeur Ectors, nous pensons encore souvent à vous, nous retraçons votre parcours quand il s’agit d’aller du fondamental vers l’appliqué. Nous repensons à votre énergie quand il faut entreprendre un nouveau projet. Nous conserverons de vous, l’image d’un homme généreux, empathique, décidé, entreprenant auprès de qui il faisait bon travailler et apprendre.

Je voudrais exprimer ici nos condoléances à sa famille et à ses proches. J’ai essayé de respecter sa personnalité d’homme humble et réservé mais je voudrais terminer cet hommage en évoquant l’immortalité d’une bonne partie de ses travaux et au-delà de son influence sur ses élèves et sur ceux qui ont eu la chance de travailler avec lui ou grâce à lui.

Monsieur le Président, Monsieur le Secrétaire perpétuel, Chers Collègues, Chers amis, je vous remercie de m’avoir confié la tribune pour évoquer la mémoire de celui qui fut notre cher Francis Ectors.

Bibliographie

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ECTORS F.J., DELVAL A., THONON F., BECKERS J.F., ECTORS F., Le clonage par transfert de noyau dans l’espèce bovine : Premiers résultats, Bull. Acad. Roy. Méd. Belgique, 148, 262-270, 1993.  

MASSIP A., VAN DER ZWALMEN P., ECTORS F., Production de jumeaux monozygotes par duplication d’embryons chez les bovins, Ann. Méd. Vét., 129, 53-57, 1985.

MASSIP A., VAN DER ZWALMEN P., HANZEN C., ECTORS F., Fast freezing of cow embryos in French straws with an automatic program, Theriogenology, 18, 3, 1982.

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DERIVAUX J., ECTORS F., HERLANT M., Étude du mécanisme d’action de la medroxy-progestérone chez la truie, Bull. Acad. Roy. Méd. Belgique, 9, VIIe, 163-186, 1969.