Académie royale de Médecine de Belgique

|

Vidéo et éloge de feu le Pr J. Christophe, membre honoraire

 

Éloge académique de feu le Professeur Jean CHRISTOPHE, membre honoraire, par le Professeur Jean-Paul DEHAYE, membre ordinaire. 

Né en 1928, c’est à Schaerbeek que Jean Christophe passe son enfance et sa jeunesse. Il parlait avec fierté de l’athénée de Schaerbeek où il reçut pendant la guerre une formation classique. Il y eut notamment comme professeur Armand Abel qui allait fonder ensuite un enseignement d’islamologie à l’ULB et à Gand et qui, disait Jean Christophe, l’avait initié au syncrétisme libre-exaministe. En 1944, il a alors 16 ans, il entre à la Faculté de Médecine de l’ULB. Il fait une partie importante de ses stages à l’hôpital de Schaerbeek où il la chance d’apprendre la pratique de la chirurgie avec Georges Primo et la sémiologie neurologique avec Lucien Franken. Une partie de ses stages est aussi réalisée dans un sanatorium fondé en 1925 par la famille Solvay à la côte belge et c’est là qu’il fait la connaissance de celle qui deviendra son épouse. Plusieurs fois premier de promotion, il fait partie en 1951 de la première génération de médecins diplômés de l’ULB après la guerre. Mais il n’est pas qu’un brillant étudiant. Il est aussi profondément attiré par le sport et deviendra d’ailleurs licencié en éducation physique en 1952. Il rejoint donc le club du Sport Nautique Universitaire de Bruxelles (SNUB). Il rame deux à trois fois par semaine en yole à 8 et à 4 et se fait un devoir d’aider son club à rester le premier club universitaire de Belgique. Défi tenu puisqu’il fut huit fois champion universitaire et même une fois champion de Belgique en yole à 4. C’était l’après-guerre, l’époque de la signature de grands traités internationaux parmi lesquels le Traité de Bruxelles en 1948. Ce traité signé pour la Belgique par Paul-Henri Spaak renforçait la collaboration sur le plan économique, social, culturel et militaire entre cinq nations, la Hollande, la Belgique, la France, la Grande Bretagne et le Grand-Duché de Luxembourg. Le SNUB a donc participé aux échanges entre pays un peu comme nos étudiants Erasmus le font actuellement. Et c’est ainsi que Jean Christophe a eu l’occasion de ramer non seulement sur les cours d’eau majeurs de notre pays mais aussi sur la Seine, la Marne, la Tamise. Son équipe a d’ailleurs fait sensation à Londres puisque, chose inhabituelle pour l’époque,  le cox de leur yole était une femme, notre consoeur Jacqueline Bastenier.  Brillant étudiant, sportif titré il fut aussi pendant ses études un candidat chercheur. Il fréquente alors le laboratoire d’histologie du Professeur Robert Cordier où il côtoie Salomon Zylberzac, Pierre Dustin et Marc Herlant.

Après 21 mois passés au service militaire, il entame sa carrière comme aspirant FNRS à la Fondation Boël et ensuite comme assistant dans le service de médecine interne de l’hôpital Brugmann. Assistant dans une salle de médecine le matin, il travaille l’après-midi avec Victor Conard dans le laboratoire de médecine expérimentale que dirige le Professeur Bastenie. Cela ne se passe pas très bien. Le Professeur Bastenie et Jean Christophe sont deux personnalités fortes et Jean Christophe ne voit pas l’utilité de réaliser jour après jour des triangles d’hyperglycémie chez des souris. Il décide donc de partir aux Etats-Unis dans le service du Professeur Thorn à Harvard. C’est sous la supervision du Dr Mayer qu’il entame ses travaux sur l’obésité, un problème peu étudié à l’époque. Il applique le dosage radioimmunologique de l’insuline récemment mis au point par Yallow et Berson à l’étude de la souris obèse-hyperglycémique de Bar-Harbor, la souris ob/ob. Il est le premier à décrire l’association entre diabète, obésité et hyperinsulinisme, une triade d’inquiétante actualité. De retour en Belgique il retrouve les mêmes personnes et en conséquence les mêmes problèmes. Il décide donc de repartir et rejoint à Londres le Professeur Popjak qui avait décrit avec deux futurs prix Nobel, Bloch et Cornforth, la voie de synthèse du cholestérol. Dans ce laboratoire il se familiarise à l’utilisation des isotopes dans l’étude du métabolisme intermédiaire, technique que le Pr Christophe qu'il implantera par la suite dans son laboratoire.

A son retour en Belgique, Jean Christophe présente sa thèse d’agrégation sur les obésités expérimentales et rejoint un grand nutritionniste, le Pr Edouard Bigwood auquel il succède à la direction du Laboratoire de Chimie biologique et de la Nutrition de la Faculté de médecine. Nous sommes alors en 1961, Jean Christophe a 33 ans et il ambitionne De développer un laboratoire de biochimie performant. Pour construire son équipe, il se montre précurseur : il est le premier chef de service de la Faculté de Médecine à recruter des jeunes diplômés de la Faculté des Sciences, Marie-Claire Piret et André Vandermeers. Il n’hésite pas non plus à se tourner vers l’Institut de Pharmacie où il va recruter Jacques Winand. Viendront ensuite s’associer à l’équipe entre autres Monique Lambert, Monique Deschodt, Patrick Robberecht, Michal Svoboda, Magali Waelbroeck et Christine Delporte, diplômés de la Faculté des Sciences et de la Faculté de Médecine.

Son projet de recherche va se focaliser sur l’étude des lipides, leur rôle dans le métabolisme, les enzymes impliqués dans leur voie de synthèse et de dégradation. Mme et Mr Vandemeers développent une unité d’enzymologie et étudient les enzymes pancréatiques et notamment la lipase pancréatique alors que J. Winand poursuit l’étude des obésités expérimentales et étudiant la lipogenèse chez les souris ob/ob. Le laboratoire s’oriente progressivement vers l’étude du pancréas exocrine et des mécanismes impliqués dans les sécrétions enzymatiques. Jean Christophe est notamment un des premiers à suspecter la contribution de lipides membranaires dans les réponses cellulaires, une contribution actuellement universellement admise. Il profite de ces travaux sur les secrétions pancréatiques pour développer, avec l’aide de Patrick Robberecht, des collaborations avec des cliniciens, notamment André Delcourt à Ixelles, Michel Cremer à Brugmann et Michael Adler à Erasme. En collaboration avec des physiologistes, des chirurgiens, des gastro-entérologues il crée à cette époque l’European Pancreatic Club.

Mais le travail de laboratoire à la paillasse lui manque et il décide en 1974 de prendre une année sabbatique à Bethesda dans le laboratoire du Dr Jerry Gardner au NIH. Il y apprend à ioder des peptides et à isoler des acini pancréatiques. A son retour il mettra sur pied avec Patrick Robberecht une équipe de physiologie cellulaire centrée sur l’étude de la fonction pancréatique bientôt étoffée par une unité de réceptologie que dirigera Magali Waelbroeck. En 1975, Willy Gepts et Jean-Jacques Vanderhaegen publient une lettre dans Nature qui va profondément influencer la recherche de Jean Christophe. Cet article décrit la présence dans le cerveau d’un peptide analogue de la gastrine. Brusquement ces peptides, le VIP, la sécrétine, le PACAP, l’hélodermine qu’il avait utilisés jusqu’alors uniquement comme des secrétagogues pancréatiques lui apparaissent comme des neurotransmetteurs dont les cibles pourraient être diverses. Il lance donc son laboratoire vers une étude approfondie et multisystémique de ces neuropeptides et notamment vers une étude de l’expression de leurs récepteurs et de leurs voies de signalisation. Son groupe acquiert dans ce domaine une réputation internationale et, en 1983 les Prs Christophe, Said et Yanahiara organisent à Bruxelles le premier congrès international sur le VIP et ses analogues. Enfin dans les années 80 son laboratoire fait un grand tournant vers la biologie moléculaire ce qui lui permet d’affiner les études des relations entre les structures des peptides et les récepteurs qu’ils activent. Il était particulièrement fier d’avoir su faire évoluer son laboratoire vers la pharmacologie moléculaire et il aimait à dire qu’un de ses collaborateurs, Michal Svoboda avait cloné le gène d’un récepteur au glucagon.

C’est en 1993 que le Professeur Christophe a quitté ses fonctions. Il avait été nommé professeur ordinaire en 1966. Il devint au terme de sa carrière professeur émérite de notre Université. Il avait alors publié plus de 600 articles dont il avait corrigé chaque virgule. Il lui a donc fallu 30 ans, trente ans pour construire une structure de plus de trente personnes, publiant 30 à 40 articles par an et financée par le FNRS, le ministère de la politique scientifique, la CEE, le NIH, des industries. Il a reçu plusieurs prix scientifiques parmi lesquels le prix De Cooman en 1977 pour ses travaux dans le domaine de la gastroentérologie. En 1984 il partage avec Patrick Robberecht le prix Pfizer pour leur recherche sur les effets du VIP et des peptides apparentés sur la physiologie cardiaque. Ce succès dans sa carrière scientifique s’explique par la capacité qu’il avait de confier à chacun de ses collaborateurs les projets dans lesquels ils seraient les plus performants. Il faut aussi souligner le travail, la volonté et la rigueur qu’il s’imposait et qu’il exigeait de tous les membres de son groupe. Nous détestions ces réunions du jeudi au cours desquelles, l’un après l’autre, nous devions expliquer nos résultats de la semaine. C’est toujours avec quelque appréhension que nous lui soumettions des projets d’articles qu’il corrigeait encore et encore et que Jeanne Ballinckx, sa secrétaire tapait et retapait avec une incommensurable patience sur son IBM à boules. Il était très exigeant avec tous ses collaborateurs et abhorrait la paresse ou la médiocrité. La règle du labo était simple : nous devions tous ramer dans la même direction, à la même cadence. Dans le cas contraire nous devions quitter la barque. Pour ceux qui se soumettaient à sa règle, il se montrait très généreux, trop généreux peut-être dans ses efforts pour les aider dans leur carrière. Il avait un esprit d’équipe remarquable et est un des rares chefs de service de la faculté qui a systématiquement associé les techniciens aux publications.

Jean Christophe fut aussi un enseignant redouté des étudiants qui le trouvaient trop exigeant. Il avait pourtant dans ce domaine des objectifs qui semblent à première vue modestes Il souhaitait selon ses propres termes, pratiquer une pédagogie intelligible, sans complaisance, sans simplifier outre mesure, ni chercher à plaire, ni être ficelé par la reconnaissance. Je ne suis pas certain qu’il ait entièrement réussi dans l’ensemble de ces objectifs. Il respectait pourtant profondément les étudiants estimant qu’ils méritaient un enseignement actualisé. Preuve en est la pile de tirés-à-part avec laquelle il quittait le laboratoire pour rentrer chez lui préparer une heure de cours. La biochimie étant la base de la physiopathologie, de la pharmacologie, de l’endocrinologie, son cours se devait de jeter les fondements de toutes ces disciplines et tous les ans ceux d’entre nous qui participaient aux enseignements étaient priés d’actualiser leurs notes de cours. Il se souvenait aussi qu’il avait été étudiant-chercheur et nous sommes nombreux à avoir fréquenté son laboratoire et à participer à un programme de recherche dès la troisième candidature. Il a aussi, au cours de sa carrière créé une nouvelle section à la Faculté de Médecine, section qui était destinée à se former principalement aux techniques de laboratoire soit de routine, soit de recherche. Epaulé par Jacques Winand il a réussi non seulement à persuader après des années de discussion, les Autorités de la Faculté des Sciences de l’intérêt d’ouvrir cette section en Faculté de Médecine mais aussi convaincu le Ministre de la Politique Scientifique de modifier la loi et de permettre aux diplômés de cette section de postuler pour des bourses IRSIA. On peut dire que dans ce domaine aussi Jean Christophe était visionnaire puisque son ancien laboratoire est maintenant dirigé par un docteur en biologie médicale appliquée, le Professeur Joëlle Rasschaert.

Il était profondément attaché à son université, aux valeurs à la base de sa création et à sa philosophie libre-exaministe, source de son rayonnement international. Il s’est donc impliqué dans son développement et particulièrement dans la construction de nouveaux bâtiments, peut-être en souvenir de son grand-père qu’il admirait tant et qui avait été, au début du 20ème siècle, un spécialiste du béton armé et avait collaboré aux grands projets du Roi Léopold II.  Il me disait les efforts déployés pour la construction d’un nouveau bâtiment sur le campus de la porte de Hal même si son amour de l’urbanisme l’obligeait à reconnaitre que ce bâtiment d’architecture fonctionnaliste de la rue Evers et construit par Henri Montois avait toutes les raisons de ne pas plaire aux membres du comité de défense des Marolles. Il a aussi participé à la sélection du projet architectural lors de la construction des bâtiments de la Faculté des Sciences, de l’Institut de Pharmacie et des auditoires sur le campus de la Plaine. Lors de la construction de la Faculté de Médecine sur le Campus Erasme il a passé des heures à l’élaboration des plans et à la supervision du chantier. Il s’est ensuite investi dans la planification de l’aménagement laboratoires jusque dans les moindres détails.

Il a passé les dernières années à la Faculté de Pharmacie dans un bâtiment qu’il avait aidé à construire. Il passait ses matinées à lire la littérature sur les neuropeptides qu’il avait étudiés au niveau pancréatique et dont le rôle dans le contrôle de la faim et de l’obésité paraît de plus en plus évident. La boucle de sa recherche était bouclée puisqu’il revenait ainsi au problème des obésités hypothalamiques abordé à Harvard au début de sa carrière. Il partageait cette activité avec sa passion pour l’art, héritage probable de sa formation classique à l’athénée de Schaerbeek. Il était passionné de cinéma, de littérature, de peinture. C’était aussi un grand connaisseur de l’Art Nouveau : il faut dire que le quartier des étangs d’Ixelles où il habitait est un endroit particulièrement riche en belles demeures. Il a transposé cette passion dans une promenade sur l’éclectisme de l’Art Nouveau autour de l’Abbaye de La Cambre, promenade que l’Office du Tourisme Bruxellois a primée. Il avait aussi une grande passion pour la marche. Il a très longtemps passé ses week-ends à marcher à travers l’Europe. Avec l’âge son espace s’était rétréci et il se limitait à mener un groupe de marcheurs à travers la Belgique qu’il parcourait avec une boussole en poche et une carte militaire à la main.

Il a obtenu relativement peu d’honneurs au cours de sa carrière quelques prix scientifiques, un titre de docteur honoris causa de l’université Paul Sabatier à Toulouse. Il est aussi devenu membre titulaire de l’Académie Royale de Médecine. Et s’il fut président d’un jury universitaire c’est parce qu’il en avait créé la section. Il me disait parfois ses regrets qu’il n’ait pu s’investir encore plus dans la vie de la faculté, de l’université, de la communauté scientifique. On peut imaginer qu’il ne s’est pas attiré que des amitiés lorsque, jeune chef de service, il affrontait dans l’auditoire Janson les étudiants contestataires lors des événements de mai 68. Les collègues qui ont été confrontés à son infatigable obstination lors d’assemblées du personnel ou de conseil facultaire,  qui ont subi ses multiples et inlassables questions lors de réunions scientifiques, ces collègues ont sans doute craint de donner du pouvoir à quelqu’un certes très efficace mais qui leur apparaissait comme trop exigeant et peu enclin au compromis. On peut, on doit le regretter.

Qu’il trouve dans ce dernier hommage la marque de la respectueuse gratitude non seulement de ceux qui furent ses collaborateurs mais aussi de ces générations de médecins qu'il a peut-être terrorisés mais qui il a fait peur mais qui se sont dit a posteriori qu’il leur a appris énormément. Qu’il me soit permis aussi, au nom de tous les membres de cette assemblée, de présenter mes condoléances à tous les membres de sa famille et plus particulièrement à Anne, son épouse, à Marion et Catherine, ses deux filles et à Claire, Laurent et Mathieu, ses trois petits-enfants.