Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge académique feu le Pr Jacques Corvilain, membre titulaire.

par Jean-Pierre NAETS, membre titulaire.

C’est avec émotion et une grande tristesse que j’assume le douloureux privilège de faire l’éloge d’un ami très cher.  Il nous a quittés voici six mois brusquement alors qu’il atteignait sa 75ème année.  Le choc fut rude mais pour moi il est toujours présent.  C’était une amitié de 50 ans.  C’est en 1948 que je fis sa connaissance dans le service de Médecine de P. Govaerts où nous parasitions, comme on disait à l’époque en parlant des bénévoles, dans l’attente de leur nomination.  Je revenais d’un séjour de deux ans dans l’ex-Congo belge où j’avais participé à un projet de lutte contre la trypanosomiase.  Lui-même avait récemment passé quelques jours à Kinshasa et, me considérant comme un vieux broussard, curieux de mon expérience, me posait mille questions sur ce continent qu’il venait d’effleurer.

Nommés ensemble dans le service de P. Govaerts, nous avons partagé les longues années de garde.  A cette époque, nous étions quatre assistants plein temps au service de Médecine de l’Hôpital Saint-Pierre et assurions donc sept à huit gardes par mois, et jusqu’à quinze pendant les vacances d’été.  Autant dire que nous cohabitions à l’hôpital et nos échanges au sujet de notre recherche et des cas cliniques qui nous passionnaient allaient bon train.  Nous eûmes le même parcours passant du service de Médecine de St.-Pierre à celui de P. Lambert à Brugmann.  Mais nos souvenirs communs remontaient bien plus loin, à notre enfance, puisque de notre institutrice à P. Govaerts, nous avons eu, à trois ans d’intervalle – il était mon cadet de trois ans – et pendant dix-neuf ans, dans les mêmes écoles, les mêmes enseignants.  Sur ce terreau commun ont émergé une connivence et une convergence de vue dont nous ne nous sommes jamais départis.

J’aime à croire que le long commerce que nous avons entretenu m’a permis de le connaître.  Modéré, prudent dans des jugements et ses actions mais avisé, il était d’une grande discrétion, parlant rarement de lui ou de ses proches, même dans ses moments d’abandon, au point qu’on pouvait difficilement s’imaginer ses douleurs et ses chagrins.  C’était un compagnon enjoué, sensible et cultivé, ne dédaignant ni l’humour, ni l’ironie.  Grand amateur de musique et passionné de littérature, il appréciait autant Joyce que Dickens dont il connaissait le Pik-Wick presque par cœur.  Sam Weller était son héros favori.  Il aimait les échanges d’idées et, au cours des longues promenades que nous entreprenions depuis notre retraite, il conversait avec une intarissable bonne humeur.  Sous ces dehors placides, se cachait un caractère ferme et un sportif allant jusqu’à la limite de l’effort.  Bon joueur de tennis, il était un skieur émérite.  Au cours des trente dernières années, nous n’avons manqué aucune occasion de skier ensemble et je n’oublierai jamais la patience avec laquelle il m’attendait sur les pistes, tandis qu’il admirait la montagne…

Jacques Corvilain est né à Charleroi le 11 décembre 1923.  Ayant terminé brillamment ses études à l’Université libre de Bruxelles en 1948, d’emblée, il choisit la médecine interne et séjourne à Londres de 1950 à 1952 comme research assistant à la « Postgraduate Medical School, Hammersmith Hospital ».  Il y poursuit un travail de recherche sur « l’action du thiouracil et de la thyroxine sur la fonction surrénale » qui a les honneurs du « British Medical Journal ».  A son retour, séduit par la personnalité et la vivacité d’esprit de R. Tagnon de six ans son aîné, déjà brillant endocrinologue qui revient auréolé de son séjour à Harvard, il collabore avec lui et se destine résolument à l’endocrinologie.  Nous sommes au début des années 50, cette discipline est encore dans les limbres.  Le dosage des hormones peptidiques se heurte à de grandes difficultés, les méthodes biologiques utilisées sont laborieuses, peu sensibles et peu spécifiques.  C’est l’époque de Selye, du stress et d’un intérêt croissant pour la corticosurrénale.  On dispose depuis peu d’hormone coritotrope et de quelques composés stéroïdiens.  Forsham et Thorn viennent de montrer que l’injection d’hormone corticotrope provoque la chute des éosinophiles mais est sans effet chez les addisoniens.  D’où l’intérêt diagnostique du test.  Comme l’hypoglycémie produit le même effet, nos deux chercheurs, à court d’hormone corticotrope, ont proposé un test simple en remplaçant l’hormone par une petite dose d’insuline.  Un peu plus tard, il collabore avec P. Lambert et R. Tagnon à l’étude de l’effet de l’hormone corticotrope sur la réabsorption tubulaire du glucose.  Dès cette époque, il oriente sa recherche sur la relation chez l’homme entre rein et hormones, qu’il s’agisse du catabolisme de celles-ci par le rein ou de leur action sur la fonction rénale.

Boursier de l’O.M.S., il passe en 1958 un séjour prolongé aux Etats-Unis, partagé entre le Massachusetts General Hospital à Harvard et le NIH à Bethesda où naîtra la petite Catherine, premier de ses trois enfants.  Il rendre en Europe porteur de la méthode d’extraction de l’hormone de croissance à partir d’hypophyses humaines prélevées post-mortem.  Dès lors, il poursuit de nombreuses études cliniques sur les effets métaboliques de cette hormone.  C’est ainsi qu’il s’interroge au sujet de son action sur la réabsorption tubulaire des phosphates rejoignant par là les préoccupations de P.P. Lambert et son groupe qui, dès les années 50, s’étaient attachés à ce sujet. Avec la collaboration de M. Abramow, encore jeune diplômé, il montre que chez l’homme l’effet de l’hormone de croissance sur la réabsorption des phosphates est diamétralement opposé à celui de la parathormone.  Peu après, reprenant cette étude sur le chien parathyroïdectomisé, ils confirment que cet effet est indépendant des parathyroïdes.  Dans un article paru en 1967 dans « Nature », ils développement encore ce sujet.  En 1965, il prend la direction du département d’Endocrinologie.  En 1966, il défend une thèse d’agrégation qui a trait à l’ « Effet de l’hormone de croissance sur l’excrétion rénale des phosphates ».  Au début des années 70, son équipe, essentiellement composée de H. Brauman, Th. Manderlier et de sa très efficace technicienne A. Bergans, s’adjoint la collaboration de M. Fuss, de Cl. Gillet et le précieux concours d’une chimiste N. Nijs.  Dès la mise au point du radioimmunodosage de l’hormone de croissance, de l’insuline et de la parathormone par N. Nijs et H. Brauman, qui revient du laboratoire de Berson, le génial inventeur de la méthode, de nombreuses études sont consacrées au catabolisme de l’insuline et de la parathormone par le rein chez l’homme et aux applications cliniques du dosage sanguin de la parathormone, notamment dans l’insuffisance rénale et de la déficience en vitamine D.  Afin d’évaluer le catabolisme de la parathormone par le foie et le rein, ils s’autorisent du cathétérisme thyroïdien effectué dans le but de localiser un adénome parathyroïdien, pour prélever du sang dans la veines rénales et sus-hépatiques, et montrent que la parathormone intacte et des fragments aminoterminaux sont métabolisés par les deux organes.

En 1972, J. Corvilain est chargé du cours d’Endocrinologie.  Deux ans plus tard, le prix Assubel lui est attribué pour ses travaux consacrés à l’application clinique du dosage sanguin de la parathormone.  Le développement des méthodes de dosage des métabolites de la vitamine D par M. Fuss et N. Nijs va permettre de compléter les investigations phophocalciques chez les patients et de préciser notamment les mécanismes qui conduisent à l’hyperparathyroïdie dans l’insuffisance rénale.

En 1978, notre confrère prend la direction du service de Médecine de l’Hôpital Brugmann et est chargé de l’enseignement de la Clinique médicale.  Une consultation consacrée à la néphrolithiase est créée qui permettra d’affiner le diagnostic d’hyperparathyroïde chez des patients par ailleurs asymptomatiques.  En quelques années, l’unité phosphocalcique qu’a développée J. Corvilain devient un centre de référence.

En témoigne une publication parue en 1982 dans laquelle J. Van Geertruyden, chirurgien attiré de l’unité, fait état de 150 cas d’hyperparathyroïde opérés.  A cette fin, il s’était assuré le concours de collègues compétents dans les différents domaines inhérents à cette discipline, tels la chirurgie des parathyroïdes, l’angiographie, l’histologie osseuse, le dosage radioimmunologique des hormones calciotropes et les techniques isotopiques appliquées aux maladies osseuses.  Cette unité permettant une approche diagnostique et thérapeutique des problèmes de pathologie phosphocalcique, justifia la création, à l’Hôpital Brugmann, du centre de traitement des maladies ostéoarticulaires et de la lithiase rénale, centre qui fut reconnu par l’Université et le C.P.A.S.

Il faut relever encore parmi bien d’autres travaux, une série d’études poursuivies en collaboration vec N. Mirkine, concernant les rapports entre la physiopathologie thyroïdienne et le métabolisme calcique.  En association avec J.J. Body, ils ont notamment mis en évidence en 1986 une déficience en calcitonine dans l’hypothyroïdie primaire, soulignant par là l’atteinte des cellules C dans cette affection.

Parallèlement à ses études cliniques, J. Corvilain développe avec trois de ses collaborateurs, N. Nijs, P. Bergmann et R. Karmali, un projet de recherche fondamentale au laboratoire de Médecine expérimentale, centré sur l’élucidation du mécanisme des hypercalcémies, en particulier de de l’hypercalcémie paranéoplasique.  Dans ce but, il met au point un bioessai sur le poussin, révélant que les urines de patients hypercalcémiques contiennent un facteur hypercalcémiant échappant à l’immunodosage de la parathormone.  Plus récemment, l’étude de la résorption osseuse in vitro a conduit son collaborateur P. Bergmann à découvrir, en utilisant un bioessai plus sensible, la présence dans l’os du facteur responsable de l’hypercalcémie de la malignité, le PTG rP.  L’expression de ce facteur dans l’os fœtal et adulte a été confirmé dans ce laboratoire par la biologie moléculaire.

A sa retraite, J. Corvilain continuera pendant plusieurs années d’animer son équipe et à lui apporter le soutien de son expérience et de son sens critique.  Il a eu la satisfaction de voir que son projet initial est en bonnes mains et se poursuit selon ses vœux.

Conscient de l’intérêt de la recherche pour le développement de leur curiosité scientifique et de leur esprit critique, il incitera inlassablement les jeunes médecins à s’initier à ses contraintes et à ses joies.

Peu enclin à marquer son autorité de chef de service, il entretenait des rapports amicaux avec ses collaborateurs et partageait parfois avec eux de longues conversations éloignées des préoccupations professionnelles, comme la littérature ou la musique.  Son ascendant intellectuel, sa connaissance fouillée des sujets traités, sa rigueur scientifique lui gagnaient leur estime, sa tolérance, sa bienveillance, leur attachement.  Ceux d’entre-eux que j’ai pu interroger à son sujet ont exprimé le même sentiment : « il était si humain » c’est-à-dire compréhensif et compatissant, mais ce mot dans leur bouche semblait avoir une signification plus profonde, indéfinissable.

Vis-à-vis des malades, il était prévenant, disponible, à l’écoute ; le respect de l’autre et son sens social devaient certainement les mettre en confiance et attirer leur sympathie.

Il chérissait ses petits-enfants et, une fois par semaine, allait les chercher à l’école et les ramenait chez lui, cousins, cousines mêlés.  Je l’imagine alors heureux, détendu lisant paisiblement dans son fauteuil parmi ce petit monde agité l’entourant de son affection.

En dernier hommage à notre ami, j’ai choisi la plume d’un grand poète.  Voici ce qu’écrit E. Verhaeren en hommage à un autre pète, ancien condisciple et ami disparu, G. Rodenbach.  Je me suis contenté de changer le prénom : « Quant à ce cher Jacques, nous lui parlons comme s’il était là. Il est désormais en nous, au plus profond de nous et nous ne le quitterons plus ».