Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge académique Pr Albert Lousse, membre honoraire

(Séance du 30 avril 2011)

par Louis Camille POUPLARD, membre honoraire.   

Monsieur le Président,

Monsieur le Secrétaire perpétuel,

Mesdames, Messieurs,

Notre Collègue Albert Lousse est décédé le 8 septembre dernier dans sa nonante-huitième année. Il était membre de notre Académie depuis 1954 et en assura la présidence en 1982.

C’est un honneur pour moi de pouvoir évoquer ici sa mémoire et de rendre hommage à celui qui fut Recteur et qui pendant de nombreuses années manifesta un inlassable dévouement à la cause de la Faculté de Médecine vétérinaire.

Candidat en sciences avec grande distinction à l’U.L.B. en 1933, il est proclamé Docteur en Médecine vétérinaire en juillet 1937, toujours avec grande distinction. Il obtient son certificat d’aptitudes spéciales à l’enseignement vétérinaire trois mois plus tard et le 1erjanvier 1938, il est nommé assistant à la chaire de physiologie. Il fait la campagne de 1940 comme lieutenant vétérinaire de réserve. Après la capitulation de l’armée belge, il regagne aussitôt Bruxelles par ses propres moyens, et son attachement à l’école de  Cureghem est tel que, sur le périlleux chemin du retour, il ne peut s’empêcher de passer au 45 rue des Vétérinaires avant même de rentrer chez lui, dans sa maison de Waterloo.

A Cureghem, une lourde charge l’attend. Le Professeur Bertrand est mort au champ d’honneur et, à l’âge de 27ans, Albert Lousse est placé à la tête du service de physiologie. Avec  sa nomination au rang de Professeur ordinaire en octobre 1945 commence pour lui une période particulièrement féconde sur le plan scientifique. Pendant dix ans, il va se consacrer sans compter à son enseignement et à la recherche. Nous savions tous qu’à l’époque le service de physiologie n’avait pas d’heure de fermeture et que la lumière restait allumée bien tard dans son vaste bureau. Il est un des premiers de notre Faculté à obtenir d’importants crédits de l’I.R.S.I.A., lesquels lui permettront de conduire, avec une rigueur peu commune à cette époque, des recherches de haut niveau sur les bases physiologiques du rationnement azoté des bovins.

Dans ce domaine, il allait affronter de grandes difficultés expérimentales liées à l’espèce animale choisie. Mais sa compétence se doublait d’une remarquable ingéniosité technique : son étable à bilan azoté constituait en Belgique une grande innovation et a fait l’admiration de tous. Ses travaux allaient notamment permettre, d’une part, de définir une ration azotée physiologiquement économique chez les bovins et d’établir, d’autre part, l’importance des aliments de complément. Il démontra aussi que la digestibilité des protéines varie en raison directe de leur concentration dans la ration et que rétention et digestibilité sont inversement influencées par le même facteur. Il arriva dès lors à cette constatation qu’il existait pour les protéines une concentration liminaire au-dessous de laquelle les répercussions intestinales rendent illusoires les spéculations sur la dilution.

Cette concentration liminaire, il devait la préciser par ses expériences et démontrer que c’est dans la zone des teneurs en protéines allant de 6 à 9 %  que le rendement azoté était le plus intéressant.

Mais un événement inattendu va venir l’arracher à ses travaux. En 1955, il est nommé Recteur de l’école de Médecine vétérinaire. Il va longuement hésiter à accepter ce poste auquel il n’était nullement préparé. Cependant, son sentiment du devoir ne lui permet pas de se dérober.

Devenu Recteur un peu par hasard, il devait se montrer tellement digne de cette fonction que dès, 1958, ses Collègues allaient lui témoigner leur confiance par un vote presque unanime. Cette confiance lui restera acquise jusqu’à la fin de sa carrière.

Pendant toute la période précédant le rattachement à l’ULg et au cours de laquelle il occupa la fonction de Recteur, c’est-à-dire de 1955 à 1969, il a tout fait pour augmenter le  prestige de l’école et pour agrandir son cadre d’enseignants et de scientifiques. C’est notamment grâce à son insistance auprès du département de l’Education Nationale que l’on a vu cette école devenir Faculté en 1964. Cette période va nous révéler la personnalité d’Albert Lousse : la profondeur de sa sagesse, son sens de la mesure, son inlassable dévouement à la cause de la Faculté, mais aussi l’incomparable éclat qu’il savait donner à toute manifestation publique. 

C’est avec une certaine nostalgie que les plus anciens parmi nous se souviennent des prestigieuses ouvertures des années académiques et, tout particulièrement, des cérémonies commémoratives qui devaient marquer en 1961 le 125e anniversaire de l’école de Médecine vétérinaire de l’Etat. Son talent d’orateur faisait l’admiration de tous.   

Dans ses discours, ses allocutions, il savait cultiver l’art de séduire par la naturelle élégance de son langage intimement liée à la solidité de la construction du texte. Son étonnante faculté de pouvoir, dans n’importe quelle circonstance faire de brillantes improvisations a souvent donné des complexes à plusieurs d’entre nous !

Lorsque je lui ai succédé comme Doyen, pendant les années d’intimité que j’ai eu le bonheur de partager avec lui, il m’a souvent fait bénéficier de ses conseils. Fin psychologue, il m’informait toujours avec bienveillance du caractère, de la loyauté et du dévouement de chacun de mes Collègues. Avec le recul, je sais aujourd’hui que son jugement était sans faille !

En 1969, notre incorporation à l’Université de Liège allait changer considérablement la destinée de notre Faculté. Les négociations et les discussions furent longues et laborieuses. L’adhésion du Recteur Lousse ne fut pas immédiate mais, comme tous les convertis tardifs, il allait faire preuve d’une foi enthousiaste et inébranlable en un avenir meilleur pour une Faculté dont le sort était lié désormais à celui d’une grande Université.

Au moment du rattachement, la Faculté de Médecine vétérinaire pouvait à juste titre s’enorgueillir de son niveau scientifique et cette admission constituait pour elle une sorte de consécration. En outre, devenir la 6e Faculté à Liège signifiait la participation à la vaste expansion universitaire, la fin d’un certain isolement et la possibilité de bénéficier pleinement des échanges interfacultaires tellement enrichissants. Enfin, le rattachement nous permettait d’espérer un transfert rapide au Sart-Tilman.

Nous ne savions pas à cette époque que la fin des années d’abondance était proche et qu’une crise allait bientôt entraîner des conséquences graves pour le monde universitaire. En devenant Doyen, Albert Lousse n’allait trouver aucun allégement à ses charges, bien au contraire. Combien de fois est-il revenu à des heures tardives dans son foyer…

Membre du Conseil d’administration de l’Université jusqu’en 1981, il a toujours maintenu un contact permanent et bénéfique entre l’Université et sa lointaine Faculté. Aux séances de Conseil, il parlait peu mais toujours à bon escient : ses interventions étaient toujours longuement et soigneusement préparées et il savait se faire écouter.

De plus, il avait la redoutable réputation de toujours obtenir ce qu’il voulait. Il allait déployer une grande habilité pour mener à bien notre transfert au Sart-Tilman malgré de nombreux écueils, tels les projets du Ministre Humblet qui, à un moment, mirent grandement en danger notre rattachement. La pose de la première pierre de la nouvelle Faculté en 1980, événement auquel il voulait donner un grand retentissement, était plus qu’une cérémonie : c’était une manière de sceller définitivement la destinée de notre Faculté, si chère à son cœur. Le rattachement à l’Université ne pouvait plus être remis en question !

En 1983, monsieur le Professeur Lousse est admis à l’éméritat. Il avait vécu dans sa chère Faculté pendant cinquante années : en tant qu’étudiant d’abord, assistant ensuite, puis successivement chargé de cours, Professeur, Recteur et enfin Doyen, ce qui constitue un record !

Si sa carrière fut brillante, son plus grand mérite restera la manière dont il a su diriger la Faculté pendant vingt-sept années. Il a représenté pour ceux de ma génération une sorte de père qui se chargeait de tous nos problèmes, de tous nos soucis. Grâce à lui, nous avons pu garder l’esprit libre et assurer notre mission d’enseignant et de chercheur, tout en conservant d’une certaine façon une part de l’insouciance de la jeunesse. Nous avions pris l’habitude de nous reposer entièrement sur lui pour toutes les questions qui ne concernaient pas directement notre charge. Nous étions sûrs d’être dans de bonnes mains !

Je tiens à exprimer à la famille du Recteur Albert Lousse mes plus sincères condoléances. Je voudrais lui dire enfin que celui qui nous a quitté après une longue vie a représenté pour plusieurs d’entre nous une période particulièrement heureuse de notre existence.

 

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