Académie royale de Médecine de Belgique

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Feu le Professeur André Moës. - Vidéo

(Séance du 20 octobre 2012)

Eloge académique de feu le Pr André Moës,membre titulaire, par le Pr J. Nève, membre titulaire.

Monsieur le Président,

Monsieur le Secrétaire Perpétuel,

Chère Madame Moës,

Chers enfants et petits-enfants d’André Moës,

Chers Collègues,

Chers amis,

André Moës, membre titulaire de notre Compagnie, est décédé le lundi 30 avril 2012 à l’âge de 73 ans après une longue et pénible maladie qu’il vécût avec une volonté opiniâtre et une dignité exemplaire, conscient de la gravité de son état et admirablement conforté par son épouse et sa famille.

Diplômé pharmacien à l’Université de Liège en 1961, il consacra toute sa carrière académique à la pharmacie galénique. Si les apothicaires sont familiers de ce terme, la « galénique » n’inspire guère d’autres professionnels si ce n’est les médecins qui gardent en mémoire la personnalité de Claude Galien, un médecin grec de l’Antiquité. De manière troublante, le terme « galénique » a subi quelques tribulations en grande partie liées à l’évolution de la thérapeutique.

S’il fut d’abord une épithète de la médecine dont on sait que Galien a été le maître à penser au Moyen Age,  c’est au 16e et 17e siècles que va apparaître un clivage entre la pharmacie ancienne, qualifiée de galénique, et la pharmacie moderne, ou chimique, vague archétype de la chimie thérapeutique. Plus récemment, Francis Puisieux, éminent membre correspondant de notre Compagnie et ami personnel de feu André Moës, donna une définition très précise de la pharmacie « galénique » en mentionnant qu’il s’agit d’une discipline chargée de la conception (innovation), l’élaboration (mise en forme), la fabrication et le conditionnement (production) des formes pharmaceutiques, recouvrant à la fois ce qu’on appelle la pharmacotechnie, la biopharmacie et le génie pharmaceutique. Tel est donc le monde dans lequel évolua notre confrère Moës, qui termina sa carrière comme directeur du laboratoire de Pharmacie galénique et de Biopharmacie à l’ULB.

Tout avait donc commencé pour André le 7 décembre 1938 sur les bords de Meuse, à Liège. Né dans cette belle vallée, il ne se résolut jamais à la quitter, même lorsqu’il travailla de longues années à Bruxelles. Enfant sage et studieux, il obtient son diplôme des humanités gréco-latines en juillet 1956 à l’Athénée Royal de Liège, puis entama des études en sciences pharmaceutiques dans les locaux de l’ULg, situés rue Fusch au jardin botanique, où il devint pharmacien en juillet 1961 avec grande distinction.

Remarqué pour sa vive intelligence par le professeur Albert Denoel, il rejoint son laboratoire de pharmacie galénique de l’ULg comme assistant et y mena un travail de thèse qui aboutit en février 1970 à un titre de docteur qu’il reçut avec la plus grande distinction. Son mémoire était consacré aux : « Propriétés rhéologiques et stabilité physique des suspensions à usage peroral. Etude de l’influence des adjuvants et des conditions de préparation ». C’est en juillet 1970 qu’il fut engagé à titre définitif à l’ULg comme premier assistant au laboratoire de pharmacie galénique dont la direction avait alors été reprise par le professeur François Jaminet qui, plus tard, rejoignit notre Compagnie.

Pour des générations de pharmaciens, les noms de Denoel et Jaminet représentent la pharmacie galénique moderne dont ils furent pendant plusieurs décennies les symboles respectés, notamment en raison de leurs fameux traités de « Pharmacie Galénique », des notes de cours publiées en 6 tomes entre 1964 et 1974 aux presses universitaires de l’ULg. André Moës eut d’ailleurs l’immense honneur de voir son nom associé à celui de ses maîtres lors de la réédition d’un de ces tomes en 1981.

Et c’est donc entouré de ces guides prestigieux qu’André fit sa carrière universitaire à l’ULg, comme chef de travaux de 1973 à 1980. Dans cette pépinière, il s’avéra très vite être un brillant chercheur dont la production scientifique fut particulièrement prolifique ainsi qu’en témoignent la trentaine de publications qu’il fit paraître en moins de 20 années et qui portaient sur des thématiques concernant à la fois l’étude des médicaments d’origine naturelle ou synthétique ainsi que divers aspects de pharmacie galénique ayant trait aux suspensions, solutions à usage oral et solutés injectables, émulsions, gels, suppositoires, ou encore comprimés, etc. Durant cette même période passée à l’ULg, André participa à une vingtaine de colloques et présenta plusieurs communications et conférences sur invitation en Belgique ou à l’étranger durant lesquelles ses hautes compétences mais également ses indéniables qualités d’orateur furent très appréciées.

C’est à l’époque qu’il se lia à de nombreux collègues étrangers notamment aux Universités de Clermont Ferrand, Lille, Grenoble ou Paris. Ainsi, c’est à l’université René Descartes à Paris qu’il rencontra notre Collègue Francis Puisieux, éminent pharmacien galéniste, avec lequel il entretint de nombreux contacts à la fois professionnels et amicaux. Mais une autre rencontre allait changer le cours de la vie d’André Moës. Lors des Troisièmes Journées de Pharmacotechnie organisées à Grenoble en mai 1978, il fit en effet la connaissance du professeur Léopold Molle de l’ULB, actuellement Membre honoraire de notre Compagnie. Notre vénérable collègue apprécia grandement l’élégance oratoire et les qualités scientifiques du chercheur liégeois qui présentait alors une conférence intitulée : « Suspensions et écoulement ».

La virage dans la carrière d’André Moës s’effectua en fait en 1980. En effet, suite au décès inopiné de Marcel Hans, Professeur de pharmacognosie et de pharmacie galénique à l’ULB, les Autorités facultaires prennent pleine conscience de la nécessité d’attirer du sang neuf pour dynamiser l’enseignement et la recherche dans cette discipline.

Et c’est très spontanément que Léopold Molle, en fin visionnaire, contacta son collègue et ami,  le Professeur Jaminet en lui proposant qu’André Moës pose sa candidature à cette chaire. Malgré la perte possible d’un de ses meilleurs collaborateurs, le Professeur Jaminet, fier de la réussite d’André et soucieux de son proche avenir, l’encouragea vivement à tenter sa chance à Bruxelles. L’échange de talents qui eut lieu alors ne fut pas sans rappeler la venue quelques années plus tôt à l’ULg de Fernand Sternon, assistant du professeur Nestor Wattiez, titulaire de la chaire de pharmacognosie et de pharmacie galénique à l’ULB.

Sans doute, André Moës était-il parfaitement informé des carences du service dont il héritait tant dans le domaine de l’enseignement que de celui de la recherche mais il n’hésita pas cependant à relever le défi et c’est donc plein d’enthousiasme et d’ambition qu’il se décida à rejoindre journellement l’ULB faisant, chaque jour que la semaine comptait, le trajet aller- retour de Ans à Ixelles. Et même si André aimait les puissantes voitures, c’est près d’un million de kilomètres qu’il avala en voiture pendant la vingtaine d’années où il travailla à l’ULB.

Il commença alors une nouvelle carrière de chargé de cours avec la ferme volonté de la mener à bien. Il mit très rapidement sur pied un enseignement à la hauteur de ses exigences et développa avec tout autant de prestance des axes de recherches novateurs en se lançant à la poursuite de nouveaux moyens financiers et logistiques pour équiper son laboratoire. Très rapidement, non seulement les étudiants en pharmacie, mais aussi un grand nombre de pharmaciens, anciens étudiants de l’ULB, ont pu bénéficier d’un enseignement de pointe.

Ses charges à l’ULB ont concerné  non seulement le domaine de la pharmacie galénique et magistrale, mais aussi la législation et la déontologie pharmaceutique, la technologie pharmaceutique industrielle, la technologie des formes cosmétiques, ainsi que celle des médicaments en milieu hospitalier. De plus, ses qualités ont également été appréciées par d’autres facultés, universités et Institutions, en Belgique et à l’étranger, notamment dans le cadre de programmes d’enseignement Erasmus ou d’un projet européen COMETT concernant la législation des produits cosmétiques.

De nombreux jeunes diplômés en pharmacie entreprirent sous sa direction une thèse de doctorat. Entre 1986, date à laquelle la première thèse de doctorat fut défendue, et 2001, pas moins de douze chercheurs ont pu décrocher le titre de docteur. La dynamique qu’il a insufflée a permis de pérenniser les activités du laboratoire : douze autres chercheurs ont ainsi pu défendre leur thèse depuis son départ anticipé à la retraite en 2001 et dix autres sont actuellement en activité sous la direction de son successeur, le professeur Karim Amighi, un de ses plus proches disciples.

Le caractère innovant des différents projets de recherche qu’il a initiés dans le domaines des formes à libération contrôlée et ciblée, combiné à la formation polyvalente dont ces chercheurs ont pu bénéficier sous sa direction, leur ont permis d’essaimer à travers le monde et d’accéder à des postes importants, dans des créneaux aussi variés que sont le monde académique universitaire (Université de Montréal, Lisbonne, Burkina Faso, ULB), l’industrie pharmaceutique (Eli Lilly, Glaxo Smith Kline, Capsugel, UCB, SMB), ainsi qu’auprès d’organisations internationales telles que l’OTAN.

Ses travaux qui, à son départ en retraite, étaient concrétisées par plus de 70 publications, sont encore et toujours cités en référence. Son autorité dans le domaine de la pharmacie galénique l’a amené à faire partie de comités de nombreuses sociétés scientifiques et organismes divers. Parmi les nombreux signes de reconnaissance, on peut notamment citer sa nomination en tant qu’expert à la Commission belge d’enregistrement des médicaments, à la Commission belge de la Pharmacopée et au Conseil de surveillance de l’Association Générale de l’Industrie du Médicament, sa nomination à la présidence de la Commission sciences pharmaceutiques du FRSM et du Groupe de contact sciences pharmaceutiques du FNRS, et enfin sa nomination comme membre titulaire de l’Académie Royale de Médecine de Belgique le 27 novembre 1993, après s’être illustré comme lauréat des concours ordinaires de la Ve Section pour la période 1965-1967.

Son expertise dépassait largement les frontières de la Belgique, il était notamment fort attaché à ses collaborations, avec le monde académique et scientifique en France, en Italie, en Espagne et en Grande Bretagne. Il a noué à travers ses collaboration de profondes amitiés qui l’ont notamment amené à participer en tant que membre actif à l’Association française des enseignants de pharmacie galénique, comme membre du jury du prestigieux prix « Lecture Marie-Maurice Janot » et enfin en tant que membre correspondant de l’Académie de pharmacie de France. 

Soucieux de ses obligations académiques, le Professeur Moës a participé à de nombreuses activités logistiques : il a notamment été appelé à présider la Faculté de pharmacie de 1986 à 1989, après en avoir été le vice-président. Il présida la commission des stages de la Faculté, et siégea au conseil d’administration de l’ULB.  Notons aussi qu’il fut élevé au rang de professeur ordinaire en 1992. 

Au-delà du savant, André Moës fut également un grand humaniste. Il s’épanouit et se révéla pleinement à l’Université du libre examen dont les conceptions philosophiques correspondaient à ses valeurs les plus profondes. Sous des dehors parfois sévères, appuyés par sa grande taille, son maintien rigide, son exceptionnelle éloquence, son élégante moustache et ses cheveux rapidement blanchis, il savait être très disponible et attentif aux autres, fussent-ils ses élèves ou ses collègues et faisait montre d’une grande générosité envers tous ceux qui venaient le solliciter.

Témoignent aussi de sa personnalité, son ouverture d’esprit et son attachement à la coopération au développement et à l’accueil d’étudiants d’origines culturelles aussi lointaines que variées. Il a ainsi accueilli à l’ULB une trentaine de pharmaciens étrangers pour des stages de formation, la réalisation d’un mémoire expérimental ou d’un doctorat.

De plus, sa contribution pour la coopération au développement avec le Burkina Faso dans le cadre de projets initiés par le professeur Léopold Molle, a permis la mise sur pied d’un cycle d’enseignement complet au sein de la faculté des sciences de la santé à Ouagadougou et le développement d’une unité de fabrication de médicaments. A cette occasion, il faut souligner la participation à ce projet du professeur Michel Hanocq, membre titulaire de notre compagnie, trop vite disparu durant l’été 2012, ainsi que la participation actuelle de Viviane Henschel, l’épouse d’André Moës qui perpétue avec Karim Amighi cette longue tradition de coopération. 

Auprès de la plupart de ses collègues, André Moës restait discret sur sa vie privée qu’il n’évoquait que rarement. Pourtant, il eut à subir quelques événements tragiques qui vinrent douloureusement marteler son parcours. Père de trois enfants, dont un garçon Bernard et deux filles Dominique et Isabelle, il eut à souffrir du décès de sa première épouse, disparue à 32 ans suite à un cancer foudroyant. Heureusement, Viviane Henschel, diplômée pharmacien de l’ULg et attachée au même laboratoire que lui à l’ULg, le rejoignit rapidement dans la vie et ils fondèrent ensemble un couple heureux qui vit naître un quatrième enfant et second fils, Bruno.

André Moës, profondément attaché à ses quatre enfants puis à ses cinq petits-enfants, fut certes quelquefois à la recherche de ce difficile compromis entre sa vie de famille et ses occupations professionnelles. Ses amis le décrivent comme un homme droit, courageux, empli de convictions mais aussi de gentillesse, d’humilité et de modestie. Plutôt habituellement réservé, il savait se montrer enjoué et plaisantin avec un ses amis intimes, dont ses anciens collègues de l’ULg restés au bercail.

D’autres ont eu le privilège de partager avec lui un idéal philosophique commun dans lequel il aimait se ressourcer régulièrement. Mais la plus grande cruauté que l’existence fit subir à André Moës fut l’apparition en pleine force de l’âge d’une maladie sournoise et dévastatrice qui perturbât fortement  les nombreux projets qu’il avait dressés. Il l’acceptât finalement avec résignation, sans une plainte, sans une manifestation d’amertume mais dût se résigner à réduire puis stopper prématurément ses activités. Cruel destin pour un homme de cette qualité dont le souvenir restera à jamais gravé dans nos mémoires.

Que son épouse, ses enfants et petits-enfants, veuillent bien accepter ici l’hommage de notre profonde et douloureuse sympathie.

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