Académie royale de Médecine de Belgique

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Feu le Professeur Charles-Léon Lapière. - Vidéo

 

(Séance du 25 février 2012)

Éloge académique du Professeur Charles-Léon Lapière, membre honoraire

par le Pr Luc Angenot, membre titulaire.

 

Chère Madame Lapière,

Chère Famille,

Monsieur le Président,

Monsieur le Secrétaire perpétuel,

Chers Collègues,

L’Académie royale de Médecine m’honore aujourd’hui d’un privilège : présenter l’éloge du Professeur Charles-Léon Lapière, homme tout à fait remarquable dont j’ai été l’élève, ensuite le bénéficiaire d’un soutien décisif aussi bien pendant ma carrière scientifique qu’au moment de ma nomination au sein du corps enseignant et enfin son jeune collègue durant quelques années. J’ai pour lui une estime, une admiration et une reconnaissance que je souhaite exprimer aujourd’hui.

Charles Lapière est né à Tongres au foyer de Guillaume Lapière et de Catherine Schoups le 5 septembre 1917. Il y grandit entouré de deux sœurs dont il est le cadet. Il a résidé toute sa vie dans cette belle ville de Tongres, ancienne cité gallo-romaine qu’il affectionne particulièrement. Il y effectue ses études primaires et secondaires à l’Athénée Royal où il obtient en 1935 son diplôme d’humanités avec la plus grande distinction, le prix d’excellence et la médaille d’or.

Attiré par la formation scientifique très polyvalente que reçoivent les futurs pharmaciens, il s’inscrit dans cette section à l’Université de Liège, et au terme de cinq années, il obtient en 1940 son diplôme de pharmacien avec grande distinction. Repéré pendant ses études par le Professeur Carl Stainier, titulaire des cours de Chimie Pharmaceutique et d’Analyse des Médicaments, il entreprend immédiatement une thèse de doctorat consacrée à l’étude analytique des sulfamidés, qu’il achève en un temps record en 1943.

Parallèlement à ses études, Charles Lapière est attiré par les sports et les arts. Dés son adolescence, il fait partie d’un club de football et il participe à des tournois interscolaires et ensuite interuniversitaires. Le vélo est également une passion et pendant les vacances, il parcourt des milliers de kilomètres sur les routes belges, luxembourgeoises et françaises. En hiver, il connaît les joies du patinage sur les étangs glacés entourant fermes et châteaux de la Hesbaye et du Limbourg. Plus tard, il pratiquera le basket et deviendra même un arbitre au niveau national. On peut dire que Mr Lapière a appliqué toute sa vie la maxime célèbre de Juvénal : « Mens sana in corpore sano » selon laquelle l’homme sage doit veiller autant à la santé du corps qu’à celle de son âme ou de son esprit. Sur le plan artistique, Charles se détend dans la peinture à l’huile et réalise de jolies copies d’œuvres qui décorent toujours la maison familiale. Il joue également du violon et gardera toute sa vie un attrait pour la grande musique.

En 1943, il épouse Mademoiselle Yvonne Kerfs ; ensemble ils fondent une famille très unie où vont naître successivement trois filles : Dorothea (Dora), Wilhelmina ( Wilma) et Charlotte. Quand les enfants sont jeunes, ils passent des vacances inoubliables à la mer du Nord, mais revenons à la carrière universitaire de notre collègue.

Dés 1944, il est nommé chef de travaux dans le service du Professeur Stainier et il va encadrer les étudiants durant les travaux pratiques de chimie pharmaceutique et d’analyse des médicaments  et également  participer aux analyses multiples de spécialités pharmaceutiques réalisées dans ce laboratoire spécialisé. C’est à cette époque que se noue une amitié solide avec deux autres assistants du Pr Stainier : Jean Bosly, membre honoraire de notre Compagnie et Lucien Grosjean qui deviendra pharmacien d’industrie. Les quinze années qui suivront vont permettre à Charles Lapière d’acquérir une expérience exceptionnelle tant en chimie analytique qu’en chimie organique. Avec l’accord de son chef de service, il réalise de nombreux stages à l’étranger. Au préalable, il a été classé premier au concours des bourses de voyage. Son premier séjour a lieu en 1947 dans le  laboratoire de chimie organique rénové à l’Université de Leiden  par le Professeur Egbert Havinga. Les années 1949 et 1951 sont marquées par deux séjours à Oxford dans le laboratoire réputé de Sir Robert Robinson, Prix Nobel de Chimie en 1947, spécialiste en synthèse organique et dans la détermination de structure de substances naturelles complexes (alcaloïdes, colorants…). Ces séjours vont laisser une marque indélébile chez le professeur Lapière en lui inculquant une connaissance approfondie de la théorie électronique des réactions organiques. Parallèlement à ces séjours, Charles Lapière réalise des recherches phytochimiques sur les alcaloïdes de trois espèces du genre Erythrina, récoltées au Congo belge. Ces recherches aboutissent à la rédaction d’une thèse d’agrégation de l’enseignement supérieur  qu’il défend avec succès en 1952. Rappelons que les alcaloïdes les plus caractéristiques des érythrines sont des produits doués de propriétés curarisantes. On vient de démontrer que certains d’entre eux sont des inhibiteurs puissants, sélectifs et compétitifs des récepteurs nicotiniques à l’acétylcholine (sous unités α4 et β2), ce qui ouvre de nouvelles perspectives d’investigation. Trois autres séjours vont encore avoir lieu dans des laboratoires situés à Lille (Pr Lespagnol) et à Fribourg (Pr Mecke) avant qu’il ne quitte le service du Pr Stainier en raison d’une promotion dans le corps académique.

En effet, en 1960, la chaire de chimie analytique devenue vacante lui est attribuée. Les années suivantes, ses charges de cours sont étendues à la chimie pharmaceutique organique et inorganique. De nouveaux cours de chimie analytique, d’analyse instrumentale et de chimie organique sont créés notamment à l’intention des pharmaciens d’industrie, des médecins spécialistes en biologie clinique et des biochimistes de la Faculté des Sciences. Cet ensemble de cours représente à ce moment  la plus imposante charge de cours confiée à un professeur de l’Institut de Pharmacie de Liège. Le Pr Lapière (promu à l’ordinariat en 1964) assure cette lourde tâche d’enseignement avec une conscience professionnelle remarquable. C’est ainsi que même lorsqu’il souffre de névralgies du trijumeau, il ne déroge pas à sa mission et il donne ses cours après s’être anesthésié localement à l’aide du trichloran (trichloréthylène). Ses enseignements sont actualisés et imposants. Les exigences sont à la hauteur de ses connaissances très étendues. Malgré un premier abord qui a pu paraître distant, Mr Lapière s’est toujours montré disponible et prêt à donner des explications complémentaires aux étudiants.

Concomitamment à ses charges d’enseignement, le Pr Lapière va développer un laboratoire ultra-moderne pour que l’on puisse y exercer à la fois les activités analytiques et la synthèse organique. Au sein de ce secteur d’activités novatrices à l’Institut de Pharmacie, notre collègue choisit de se consacrer à la synthèse de nouvelles molécules à potentialité médicamenteuse renfermant un noyau pyridinique. De nombreuses publications (plus de 230), plusieurs thèses de doctorat et prises de brevets sont réalisées sous sa férule. Il prend plaisir à s’informer régulièrement des travaux de ses collaborateurs et de tous les doctorants qui viennent le consulter. Il noue de nombreuses collaborations avec d’autres laboratoires belges et étrangers en ce compris le NIH où son disciple le Dr Jean-Claude Jamoulle a effectué un séjour de longue durée avant de réaliser une brillante carrière internationale.

Le résultat le plus spectaculaire a été la synthèse suivie de toutes les étapes menant à l’enregistrement par la Commission des Médicaments d’une molécule originale nommée torasémide (du wallon « torai » signifiant «  taureau » et rappelant la statue érigée sur les Terrasses de l’avenue Rogier, haut lieu de rassemblement des étudiants liégeois). Cette substance diurétique très active dans le traitement des oedèmes et de l’hypertension a été brevetée en 1975  par le Pr Lapière et son collaborateur Jacques Delarge. Le torasémide est commercialisé sous le nom de Torrem®  et également depuis peu sous forme de générique (Torasémide Sandoz®). Les royalties versées pendant vingt ans à l’Université de Liège ont donné des moyens considérables en personnel et équipement à l’ancien service du Pr Lapière. Dans le domaine de la chimie analytique appliquée à la chimie pharmaceutique minérale, je me limiterai à rappeler les travaux de doctorat de Jean-Luc Cloux portant sur la recherche de l’amiante dans les talcs. Cette recherche, inspirée par des publications attirant l’attention sur la propriété cancérigène de cette substance, a permis d’établir des procédures permettant de détecter la présence de trémolite (substance la plus dangereuse de l’amiante) dans certains gisements de talc et d’adapter en conséquence la monographie relative au talc publiée dans la Pharmacopée Européenne. Enfin je soulignerai le fait que notre collègue a été à nouveau clairvoyant en promouvant et encadrant son collaborateur Georges Dive qui a présenté la 1e thèse de doctorat défendue à Liège dans le domaine de la chimie quantique et de la modélisation moléculaire.

L’œuvre du Pr Lapière a été appréciée à sa juste valeur aussi bien sur le plan international que sur le plan national. Je ne mentionnerai cependant que quelques faits saillants de cette reconnaissance. Il a été nommé membre correspondant de cette académie en 1962 et promu titulaire en 1972. Il a toujours manifesté un grand intérêt envers notre Compagnie en assurant de très nombreuses années le secrétariat et la présidence de la cinquième  section, et en participant à de nombreux jurys. En 1965, il préside la Société Belge des Sciences Pharmaceutiques et conscient de la nécessité d’un enseignement postuniversitaire, il collabore toute sa vie à celui dispensé par l’association des anciens élèves de notre école liégeoise de pharmacie. En 1970, il est titulaire de la chaire Francqui à l’Université de Gand. En 1973, l’Université de Lille lui décerne l’épitoge de « Docteur honoris causa ». Son expérience de la chimie analytique et ses applications dans l’analyse des substances organiques et minérales l’ont tout naturellement conduit à assurer pendant quatre décennies sa collaboration à la Commission de la Pharmacopée Belge et à celle de la Pharmacopée Européenne où il assurera la Vice-Présidence.

Sur le plan familial, Charles Lapière a continué - malgré ses grandes responsabilités académiques- à s’occuper activement de l’éducation de ses enfants et il leur a fait découvrir les merveilles des montagnes alpines. Chaque année, toute la famille séjourne pendant un mois dans un chalet, le plus souvent à Verbier où notre collègue  ne se lasse jamais de contempler le Grand Combin et les montagnes avoisinantes, d’y observer et photographier la flore et la faune. Sa pratique régulière du sport lui a permis - jusqu’à un âge avancé - de réaliser de grandes randonnées telle l’ascension du Piz Palù dans les Grisons.

En dehors des charges liées à sa spécialisation, notre collègue accepte  en 1980 d’assurer pendant dix ans la présidence nationale de l’Ordre des Pharmaciens. Il y souligne l’importance du rôle que le pharmacien doit remplir dans la société en rappelant que le premier principe que le pharmacien doit respecter est l’intérêt du malade avant toute autre considération.

Le Pr Lapière assume ses lourdes tâches d’enseignement et de direction d’un service universitaire jusqu’à sa mise à la retraite en 1983, lorsque le gouvernement décide ex abrupto  de raccourcir la durée de la carrière académique, en abaissant à 65 ans l’âge normal de la retraite prévue auparavant à 70 ans. A partir de ce moment, notre collègue n’est malheureusement plus venu à l’Institut que sur invitation et il s’est davantage consacré aux travaux des commissions des pharmacopées se réunissant tant à Bruxelles qu’à Strasbourg. Un Arrêté Royal l’a nommé président de la Commission belge de pharmacopée et il est à la base de la législation de 1997 imposant aux pharmaciens d’officine l’utilisation  exclusive – dans le cadre des préparations magistrales et officinales-  de matières premières ayant fait l’objet de contrôles rigoureux selon des procédures approuvées par la Commission belge  de pharmacopée.

Puis en 2005, le Pr Lapière décide de démissionner de cette Commission et il cesse toute activité publique. Il se retire définitivement dans la bonne ville de Tongres au sein de sa chère famille dont il peut enfin profiter pleinement. Il s’adonne davantage aux joies du jardinage et découvre une nouvelle passion pour les orchidées qu’il entretient avec une précision analytique. Jusqu’au dernier moment, il est resté un homme curieux, intéressé et avide d’apprendre. Il s’est éteint calmement le 30 août 2011 dans l’hôpital de Verviers où sa fille aînée, le Dr Dora Lapière, a exercé sa profession d’anesthésiste. Ses obsèques –marquées sous le signe de l’espérance de retrouvailles ont été célébrées le 3 septembre dernier dans la belle basilique gothique Notre Dame de Tongres dont il était très fier.

Chère Madame Lapière, permettez-moi de vous rendre ici l’hommage qui vous est dû pour avoir donné à votre mari un foyer heureux. Soyez remerciée de lui avoir permis cette intense activité professionnelle, cet équilibre de caractère, cette égalité d’humeur que beaucoup ont tant appréciés. Soyez louée pour votre rôle si parfaitement rempli d’épouse, de mère, de grand-mère…et d’arrière grand-mère. Comme le dit Jean d’Ormesson, le souvenir est sans doute une forme d’immortalité accessible à tous. Du Professeur Charles Lapière le souvenir perdurera non seulement d’un grand professeur, mais aussi d’un savant, d’un homme de cœur, honneur de la profession, de l’Université de Liège et de l’Académie, référence pour ses élèves, et exemple pour tous.

Chère Madame, Chère famille, l’Académie rend hommage à Charles-Léon Lapière et vous présente ses condoléances émues.     

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