Académie royale de Médecine de Belgique

|

Vidéo et discours Gustave Moonen, fin de mandat présidentiel 2017


Madame la Présidente, Chère Danielle,

Monsieur le Secrétaire perpétuel, Cher Jean-Michel,

Chères amies et amis membres du Bureau,

Chères collègues et chers collègues,

L’alternance est un des fondements de la démocratie.

C’est bien un exercice de démocratie auquel se livre chaque année en janvier notre Compagnie.

Continuité et renouvellement  sont en effet garantis par ses Statuts  et la diversité par la tacite alternance entre les universités. L’Académie royale de Médecine est en effet une institution d’une grande sagesse qui imprègne ses Statuts et ses usages.

J’avais recommandé il y a un mois aux nouveaux membres de notre Compagnie concision, allocentrisme - le contraire de narcissisme -, travail et indépendance. Il convient qu’aujourd’hui, je montre l’exemple, singulièrement celui de la concision.

En conséquence, je ne m’autorise aucune diapositive et seulement quatre minutes.

Ma première réflexion concerne la recherche et les hypothèques que font peser sur elle le lent étiolement de son financement auquel nous assistons depuis quelques années.

La fragmentation horizontale et verticale des institutions de ce pays permet à chaque responsable politique de confier soit au voisin d’à côté – fragmentation verticale – soit au  voisin du dessous ou du dessous – fragmentation horizontale – la responsabilité de financer la recherche. Au point que, faute de perspectives, il devient quasi malhonnête d’orienter des jeunes vers des filières d’études dont le débouché principal est la recherche.

Dans le récent petit ouvrage de Michel Serres, « C’était mieux avant », je lis à la page 92 une citation de Max Planck, lauréat du Prix Nobel de physique en 1918, l'un des fondateurs de la mécanique quantique. La citation est la suivante : « Ce n’est pas parce que les expériences et les théories de la physique se vérifient que la science progresse, mais parce que la génération précédente vient de prendre sa retraite ».

Tarir aujourd’hui le renouvellement des chercheurs, c’est préparer la décadence de demain. Les responsables d’aujourd’hui sont les coupables de demain.

L’Académie a le devoir d’être vigilante et de dénoncer.

La recherche est une démarche complexe dont la technologie, les techniques et les méthodes  font la puissance mais aussi les limites. L’indispensable interdisciplinarité impose à chacun de connaître et comprendre ce qui se passe dans les domaines qui ne sont pas le sien. Ceci n’est possible que si l’enseignement y prépare car on ne comble jamais les lacunes de l’enseignement. Recherche et enseignement sont absolument indissociables notamment  parce que les chercheurs d’aujourd’hui sont les enseignants de demain. Moins de chercheurs aujourd’hui, c’est un moins bon enseignement demain.

La deuxième réflexion que je vous livre au titre de Président  en situation d’imminente apoptose, est donc celle de l’indispensable complémentarité de l’enseignement et de la recherche. Je le souligne au moment où, dans les universités et les hôpitaux universitaires, j’entends plutôt parler d’inconciliable complémentarité.  La spécificité de l’enseignement universitaire est  que la science y est enseignée par ceux qui la font. La spécificité de la pratique clinique universitaire est  que l’on y soigne en enseignant et que l’on y  soigne en cherchant.

Mon propos, la complémentarité de l’enseignement et de la recherche, est particulièrement pertinent pour l’enseignement des sciences fondamentales, les enseignements du début du cursus, qu’il s’agisse de la médecine, de la dentisterie, de la pharmacie ou de la médecine vétérinaire. Cet enseignement est confronté au risque, excusez le néologisme, de « siloïsation » soit un cloisonnement entre les niveaux cellulaire et moléculaire d’une part,   systémique de l’autre. Cet enseignement qui navigue en permanence entre complexité et détail, doit montrer que si les maladies se manifestent souvent par des dérèglements de systèmes, elles n’en sont pas moins la conséquence de dérèglements moléculaires. Les maniaques de la recherche translationnelle veulent des résultats, des spins offs et des essais cliniques  quand nous ignorons tout du déterminisme moléculaire d’un grand nombre d’affections. La révolution de la génétique moléculaire a permis de préciser les questions bien davantage que d’apporter des réponses car nous ignorons le plus souvent le chemin moléculaire qui va du gène et de la protéine anormale au phénotype clinique. Par exemple, beaucoup de maladies neurodégénératives sont parfois génétiques et plus  souvent sporadiques mais la découverte des gènes mutés dans les formes génétiques n’a pas encore conduit à la compréhension des mécanismes notamment  des formes sporadiques ni à leur traitement ni, objectif ultime, à leur prévention. Nous ne comprenons que rarement le pourquoi et souvent seulement des morceaux de comment, en quelque sorte des lambeaux de physiopathologie. La sémiologie de ces affections est certes la conséquence de dysfonctionnements de circuits neuronaux mais ils  ne sont eux mêmes que  la conséquence et non la cause de la maladie. Et à vrai dire la traduction sémiologique du dysfonctionnement des circuits neuronaux est elle-même complexe car modulée en permanence par la plasticité. Un raisonnement analogue vaut pour tous les domaines de la médecine.

Autorisez-moi, pour conclure cette présidence, l’outrecuidance de cinq recommandations:

1. La recherche est toujours préclinique et la distinction entre recherche fondamentale et recherche préclinique n’est, et je ne veux pas heurter, qu’économique. L’histoire de la science déborde d’exemples de progrès médicaux majeurs issus d’une recherche fondamentale dont ce n’était pas l’objectif. Il faut défendre la recherche fondamentale parce qu’elle  est la source principale du savoir et qu’elle est menacée.

2. Nous devons veiller à l’enseignement de la science à défaut de quoi nous ne formerons que des professionnels de l’instant voire de l’éphémère, incapables de comprendre et de contribuer au progrès du savoir, fondement exclusif  du progrès de la médecine.

3. L’enseignement clinique participe de cette démarche et  le clinicien enseignant doit aussi  lorsqu’il est au lit du malade, discuter de ce que nous ne comprenons pas et pas seulement de ce que nous comprenons. C’est aussi le cas de la vraie recherche clinique qui aide à poser les bonnes questions. Nous devons être les apôtres de la complémentarité que j’évoquais il y a un instant. Des progrès majeurs sont issus d’observations cliniques astucieuses et après tout, les maladies génétiques humaines sont de la transgenèse spontanée.

4. Cette intégration de l’enseignement, de la recherche et de la clinique est une démarche humaniste en ce qu’elle forme à la critique, à la lucidité et à la mise en perspective. Les facultés n’ont pas seulement un devoir de formation et elles ont aussi un devoir d’éducation. La médecine clinique avec son interprétation subtile des propos et réponses du patient et son examen physique raffiné, pas plus que le colloque singulier ne peuvent être remplacés par des robots quand bien même ceux-ci seraient capables de réaliser tous les examens médico-techniques et de proposer la plupart des traitements.

5. Mais il est par ailleurs essentiel d’enseigner et de former aux évolutions technologiques récentes (numérisation, big data, intelligence artificielle) si nous voulons garder une recherche et une pratique de niveau international.  Ce sera l’objet d’un colloque organisé non par l ‘académie mais par les académiciens. Nous vous avons écrit récemment à ce propos.

Madame la Présidente,

Monsieur le Secrétaire perpétuel,

Chères amies,

Chers amis,

J’ai éprouvé un immense plaisir à contribuer aux travaux de notre Compagnie où j’ai rencontré des personnalités impressionnantes. Je vous souhaite une fabuleuse année 2018. Elle sera, je n’en doute pas, un grand millésime académique.