Académie royale de Médecine de Belgique

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Discussion du rapport de la Commission chargée d'étudier la question de l'examen d'entrée à l'Université.

Projet adopté par la Commission en séance du 25 octobre 1947.

            La Commission était composée de  MM. J. Bordet, P. Nolf, R. Bruynoghe, H. De Waele, G. Leboucq, P. Gérard, J. Firket, J. Roskam et A. Castille, Membres titulaires.

1.   – Les jeunes gens qui, accomplissant leur dernière année d’études moyennes, se proposent d’entrer à l’université, pourront subir, à leur demande, au cours de l’année scolaire, une épreuve dite de maturité, devant un jury composé de leurs professeurs. En cas de succès, ils recevront un certificat dit d’aptitude, qui leur ouvrira les portes des Facultés de Philosophie ou des Sciences. Les élèves de rhétorique ou de première scientifique qui désirent s’inscrire à la Faculté des Sciences appliquées pourront également subir une telle épreuve de maturité, cela sans préjudice de l’examen d’entrée spécial à cette Faculté, et qui est organisé à l’université même.

L’épreuve de maturité qui est donc, non pas un examen d’entrée à l’Université, mais un examen de sortie de l’enseignement moyen, ne se confond pas avec le certificat d’humanités complètes, lequel délivré non par les professeurs mais par le préfet de l’Athénée ou du Collège, est octroyé aussi bien aux jeunes gens qui ne comptent pas dépasser le stade de l’enseignement moyen qu’à ceux qui désirent aborder les études supérieures.

II. – Le programme de l’épreuve de maturité et le mode de constitution du jury seront réglés par une Commission dite Commission d’Admission, composée des Recteurs des quatre Universités qui auront pris l’avis des Facultés, de deux professeurs de l’enseignement moyen officiel et de deux professeurs de l’enseignement moyen libre. Cette Commission, qui se réunira au moins une fois l’an, proposera au Ministre de l’Instruction publique son règlement d’ordre intérieur.

III. – Les établissements d’enseignement moyen seront tenus au courant par les Universités des résultats obtenus à l’examen de fin de première année académique par les élèves qu’ils ont formés. L’ensemble de ces résultats sera communiqué d’autre part à la Commission d’Admission.

IV.- Les jeunes gens qui ne se seraient pas présentés à l’épreuve de maturité ou qui, l’ayant subie, auraient échoué, pourraient être soumis, à l’Université même, à un examen d’entrée, conçu et organisé par cette Université.

Discussion

M. J. Bordet. – Il y avait autrefois un examen d’entrée à l’Université, mais il a été supprimé vers 1880. A un certain moment, on n’exigeait même plus le certificat d’humanités complètes ; par la suite, on a rétabli cette condition. Aujourd’hui, on propose de nouveau un examen d’entrée.

On peut se demander comment doit être organisé cet examen. Certains ne sont pas convaincus qu’il soit nécessaire. Cependant, il y a un courant d’opinion en sa faveur, ce qui provient du fait que, l’enseignement moyen ayant été négligé pendant la guerre, on a vu entrer à l’université des jeunes gens n’ayant pas la préparation voulue. Aujourd’hui, l’enseignement moyen reprend son niveau antérieur.

Il est extrêmement délicat et peut-être dangereux de vouloir juger un jeune homme à la faveur d’un examen très bref. Un jeune homme de 17 ou 18 ans est en pleine évolution physiologique et intellectuelle. Certains jeunes gens, bons élèves à l’athénée, s’avèrent plutôt médiocres à l’université ; ce fait est d’ailleurs assez rare. Ce qui est plus fréquent, c’est de voir un jeune homme faire de bonnes études universitaires après avoir été à l’athénée, non pas un cancre, mais un indiscipliné, c’est-à-dire qu’il s’est appliqué à certaines matières en négligeant d’autres.

Si l’on est partisan d’un examen d’admission, où doit-il se passer ? Doit-il s’agir d’un examen d’entrée à l’université ou d’un examen de sortie de l’enseignement moyen ? Pour ma part, je suis d’avis qu’il ne faut pas faire intervenir à ce propos l’université.

Il y a quatre universités en Belgique, mais elles ne dépendent pas toutes les quatre de la même autorité. On peut donc craindre que si chacune des universités organisait cet examen d’admission, celui-ci ne serait pas aussi difficile partout, et les étudiants se présenteraient là où l’examen est le moins sévère.

On ne doit pas perdre de vue que l’examen doit juger des aptitudes plutôt que des connaissances. Certains professeurs ont tendance à vouloir créer dans l’enseignement moyen une spécialisation prématurée, qui doit se faire uniquement à l’université. Il ne faut pas abandonner le principe que l’enseignement moyen doit se préoccuper de la formation générale des jeunes gens et, bien entendu, cette formation doit comporter des notions scientifiques et un enseignement littéraire. J’insiste sur le fait que ce doit être une formation générale.

On estime parfois qu’un examen d’entrée pour le futur avocat doit être différent d’un examen d’entrée pour le futur médecin. Ce n’est pas mon avis. Cet examen doit porter sur la culture générale des candidats, et être le même pour tous. Un médecin a besoin de lettres autant qu’un avocat, peut-être même davantage, puisqu’il aura moins l’occasion par la suite de compléter sa culture littéraire.

Un examen de sortie de l’enseignement moyen est préférable à un examen d’entrée à l’université.

Ce qui est essentiel dans le projet qui vous est soumis, c’est qu’il fait nettement la distinction entre cet examen de sortie et le certificat d’humanités complètes, celui-ci devant être décerné aussi bien aux futurs universitaires qu’à ceux qui ne dépasseront pas le stade de l’enseignement moyen.

Ce certificat étant délivré par le préfet, on dit parfois que celui-ci peut être l’objet de sollicitation de la part des parents, ce qui l’incite à montrer trop d’indulgence. Or, il serait vraiment draconien de refuser le certificat d’humanités complètes aux élèves qui ont pu parvenir jusqu’en rhétorique.

     L’examen de sortie, ouvrant les portes de l’université, doit être subi en rhétorique. Son programme devrait être conçu par une commission mixte, composée de professeurs d’université et de professeurs de l’enseignement moyen, ce qui établirait une connexion très étroite entre ces deux enseignements.

Il convient que cet examen consiste surtout à résumer correctement une conférence.

On vous propose que les préfets des athénées ou collèges soient tenus au courant, chaque année, des résultats obtenus à l’examen de fin de première année universitaire par les élèves que leur établissement a formés.

Enfin, il est prévu qu’un jeune homme, qui ne serait pas présenté à l’examen de sortie de rhétorique, ou y aurait échoué, puisse aller en quelque sorte en appel, en se soumettant à un examen d’entrée à l’université.

M. A. Dalcq. – Je n’ai pas l’intention de discuter le rapport de la Commission, que, personnellement, je trouve excellent, et dont j’approuve les suggestions.

Je voudrais simplement faire remarquer que si l’on désire accentuer les relations entre l’enseignement moyen et l’enseignement supérieur, la modalité suivante pourrait être considérée en constituant le jury : adjoindre un ou plusieurs représentants de l’enseignement universitaire à chaque jury organisé dans les établissements de l’enseignement moyen. C’est là une mesure d’application courante en Hollande, et elle contribue à maintenir le niveau élevé de l’enseignement moyen de ce pays.

M. L. Brull. – Je voudrais obtenir des précisions de M. Bordet.

Il a parlé de jurys mixtes composés de professeurs d’université et de professeurs de l’enseignement moyen. Prévoit-il un grand nombre de ces jurys ? Dans l’affirmative, comment arrivera-t-on à l’uniformité de l’examen ? Dans la négative, les résultats de ces examens de sortie seraient très variables, puisqu’il existe beaucoup d’écoles de l’enseignement moyen.

M. J. Bordet. – Le projet ne prévoit pas une multiplicité de jurys, mais une seule commission mixte qui élaborerait le programme de l’épreuve, programme qui serait communiqué à tous les établissements d’enseignement moyen, lesquels examineront chacun de ses élèves.

J’ai oublié de vous signaler qu’il existe un projet de M. Van de Veegaet, Directeur général de l’Enseignement moyen et de l’Enseignement supérieur. Il prévoit un examen d’entrée à l’université, examen identique pour tout le monde. Un jury à caractère national, comme le jury central, serait constitué de professeurs de l’enseignement moyen et   de professeurs de l’enseignement supérieur. Tous les jeunes gens devraient se présenter devant ce jury. Il prévoit même que, pendant trois ans, on pourrait laisser entrer à l’université les jeunes gens qui n’auraient pas réussi cette épreuve.

Il s’agirait d’une expérience visant à rechercher si vraiment il y a une relation constante entre les résultats d’un examen de ce genre et les capacités réelles de l’élève.

M. J. Rodhain. – Comme professeur à l’Université Coloniale, j’ai une vingtaine d’années d’expérience en la matière. Nous avons un examen d’entrée qui est un examen de maturité ; mais, personnellement, je n’en suis pas partisan, pour les motifs indiqués par M. Bordet.

Cet examen permet, certes, d’écarter les élèves vraiment médiocres, mais risque aussi d’éliminer des étudiants qui pourraient devenir d’excellents éléments.

Si l’on veut réellement établir cet examen, le jury devrait être composé de professeurs ayant beaucoup de bon sens.

Aussi je ne vois pas avec beaucoup d’enthousiasme le projet qui nous est soumis.

(A la demande de M. le Président, M. De Waele prend la présidence).

M. H. Frédéricq. – Avec les Membres de la Commission, je suis partisan d’un filtre à l’entrée de l’université, afin d’éliminer de l’institution les définitivement inaptes et les cancres incorrigibles.

Je ne voudrais cependant pas, pour ma part, voter le projet qui nous est soumis sans avoir eu l’occasion d’y réfléchir et de le discuter.

Ceux qui sont habilités pour déterminer la sévérité de l’épreuve sont ceux qui doivent recevoir les étudiants et non ceux qui les expédient vers l’enseignement supérieur.

Le jury qui doit statuer sur les capacités des jeunes gens devrait donc être composé de professeurs d’université, ou, tout au moins, ces professeurs devraient former la majorité du jury.

Je suis partisan de la formule que voici : un examen de maturité analogue à celui que pratique la Fondation universitaire.

Après un résumé de conférence, les jeunes gens seraient interrogés sur deux matières de leur choix ; les aspirants aux études de philosophie ou de droit seraient interrogés sur les matières scientifiques, les mathématiques ou la chimie, par exemple, et les candidats étudiants en science ou en médecine le seraient sur la littérature et l’histoire.

La culture générale ne peut être exclusivement littéraire ou artistique ; il y a une connaissance scientifique de base qu’on ne peut négliger. Il y a donc un effort à faire pour améliorer la culture scientifique des lettrés et la culture littéraire des scientifiques.

Voilà les considérations que je voulais développer devant vous.

M. le Secrétaire perpétuel. – Je tiens à défendre la conception qui a été exposée dans le rapport, parce que j’estime que les professeurs qui ont inculqué les matières de l’enseignement moyen aux élèves sont mieux à même de juger de la valeur de ces éléments que ceux qui vont les interroger pendant 15 ou 20 minutes seulement, et qui risquent donc de se tromper. D’autre part, les professeurs de l’enseignement moyen vont se trouver devant leurs responsabilités. Quand ils compareront les résultats des élèves des divers établissements, ils ne décerneront plus à la légère des diplômes d’entrée à l’université.

La proposition de M. Bordet permet de trouver une solution au problème, et ceux qui n’auront pas réussi l’examen de sortie de l’enseignement moyen participeront à un examen d’entrée à l’université. J’appuie donc la proposition de M. Bordet.

M. J. Bordet. – Tout le monde est d’accord avec M. Frédéricq pour estimer que l’examen d’admission, qu’il se passe à la sortie de l’enseignement moyen ou à l’entrée de l’université, ne doit pas être trop difficile et qu’il doit se borner à un examen de culture générale et à un résumé de conférence afin de vérifier l’orthographe du candidat, en admettant que cette denrée existe encore, puisqu’elle se fait rare comme beaucoup d’autres. (Rires.)

Notre éminent Collègue, M. Frédéricq, s’imagine-t-il qu’un professeur de l’enseignement moyen serait incapable de corriger la copie d’un élève qui a résumé une conférence ? Cette correction peut très bien se faire par les professeurs de rhétorique.

Quant à l’autre idée qu’il a émise, je la trouve séduisante.

Seulement, la politique est la science des possibilités, et il ne faut donc pas demander l’impossible. Il voudrait voir interroger le futur médecin sur des matières purement littéraires et le futur avocat ou philosophe sur des matières scientifiques. Cette idée fort  intéressante a peu de chances d’être acceptée. Nous aurons beaucoup de mal déjà à faire adopter une solution intermédiaire. Nous devons exiger uniformément de tous les candidats une bonne formation générale, à la fois littéraire et scientifique, mais il ne faut pas trop surcharger les programmes.

On m’a raconté que, dans un athénée, après une leçon détaillée sur les champignons, on a demandé aux élèves : « Quel est le nom du champignon le plus important ? ». Il fallait répondre que c’est le Penicillum notatum.

Il importe que l’enseignement supérieur soit en contact avec l’enseignement moyen, afin que le premier ait son mot à dire quant au programme scientifique du second. Le projet qui vous est soumis prévoit ces contacts, puisque, comme le rappelle notre Secrétaire perpétuel, on propose de demander aux universités d’envoyer aux établissements d’enseignement moyen les résultats de l’examen universitaire de première année.

(M. Frédéricq reprend la présidence.)

- La suite de la discussion est remise à la prochaine séance.

Vu l’heure avancée la communication de M. Derom est aussi remise à la séance de janvier prochain.

Séance du 20 décembre 1947.