Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge de feu le Pr Fernand Schoenaers, membre titulaire

(Séance du  27 novembre 1982) 

Éloge académique du Professeur Fernand SCHOENAERS, membre titulaire   

par Jules DERIVAUX, membre titulaire.   

Ma première rencontre avec Fernand Schoenaers remonte à 1932 : il terminait ses études de Médecine vétérinaire, je les commençais. Je devais le retrouver comme assistant pendant mes années de Doctorat, devenir par après son collègue et surtout son ami.  Nous nous sommes côtoyés presque journellement pendant 40 ans.

J’ai pu ainsi, au fil des années, saisir les ressorts intimes de la vie et du dynamisme du professeur et du chercheur, apprécier les qualités de délicatesse, de droiture, de sensibilité et de dévouement de l’homme dont la principale et unique préoccupation, en dehors de celle primordiale réservée à sa famille, fut de mettre ses dons exceptionnels et toute son énergie au service de la science, de l’enseignement et de la profession vétérinaire. C’est donc avec une particulière émotion, mais avec une profonde satisfaction, que je vais tenter de lui rendre hommage qui lui est légitimement dû en évoquant brièvement devant vous sa vie et son œuvre.

Fernand Schoenaers est né à Chênée le 2 février 1909. Après d’excellentes humanités à l’athénée de Liège, il opte, sans que nul atavisme ne l’y eût poussé, pour la Médecine vétérinaire et il obtient en 1929, à l’Université de Liège et avec la plus grande distinction, le diplôme de candidat en Sciences naturelles préparatoires à la Médecine vétérinaire. Il se passionne pour la Biologie animale et végétale, fréquente le laboratoire du Professeur Frédéricq et il conservera, sa vie durant, une véritable passion pour l’étude de la nature. Très tôt, il devient un membre assidu de la Société botanique de Liège.  La poursuite de ses études à l’Ecole de Médecine vétérinaire de Cureghem fut tout aussi brillante puisqu’il se maintint constamment en tête de sa promotion et réussit avec grande distinction l’épreuve de candidature et les trois épreuves de Doctorat en Médecine vétérinaire. Il est proclamé Docteur en Médecine vétérinaire en juillet 1933.

Ses Maîtres, qui avaient pu apprécier le sérieux et l’étendue de ses connaissances de même que les qualités de fond, de forme et de maintien que l’on est en droit d’exiger d’un futur professeur, l’incident à affronter, la même année, la rude épreuve du concours, imposé à l’époque dans notre Institution, pour l’obtention du certificat d’aptitudes spéciales à l’emploi d’assistant.

Classé premier, il est nommé, dès octobre 1933, assistant et affecté à la chaire de Bactériologie, maladies contagieuses, maladies tropicales et Police sanitaire, dont le Professeur Van Goidsenhoven, ancien Président de notre Compagnie, était titulaire et dans le laboratoire duquel il avait travaillé pendant sa scolarité.

Promu agrégé en 1939, Fernand Schoenaers voit sa carrière académique, momentanément interrompue par les événements de 1939-1940 ; rappelé sous les drapeaux en septembre 1939, il est affecté comme lieutenant vétérinaire au 15e d’Artillerie, avec lequel il effectue la campagne des 18 jours.  Il sera fait prisonnier et subira une captivité de cinq mois.

Il reprend et poursuit sa carrière en Bactériologie et il est titularisé dans cette discipline, d’emblée avec le titre de Professeur ordinaire, lors du départ de son Maître, le Professeur Van Goidsenhoven en 1951.  A la même date, il nommé Chargé de cours à l’Institut de Médecine tropicale d’Anvers, dont il était diplômé depuis 1945.

En 1946, Monsieur Schoenaers accède à la direction de l’Office vaccinogène de l’Etat, charge qu’il assuma jusqu’en 1974.  Devant le développement de la Virologie et l’importance des maladies virales en Pathologie animale, le Professeur Schoenaers demande dès 1953, la création  d’un laboratoire spécial de Virologie ; ses vœux ne seront réalisés qu’après notre incorporation à l’Université de Liège dont il avait été un des plus ardents partisans, et cela bien avant que les dispositions légales n’en laissent entrevoir la possibilité.

A la fin de sa carrière académique, il eut la joie de voir ce laboratoire complètement installé en même temps qu’était créée une chaire autonome de Virologie et des maladies virales dont il devint titulaire, laissant la chaire des maladies infectieuses d’origine bactérienne à notre Collègue Kaeckenbeeck, qui fut son adjoint le plus intime et le plus dévoué pendant trente années.

Admis à l’éméritat à la date du 2 février 1979, le Professeur Schoenaers fut maintenu en fonction jusqu’à la fin de l’année académique 1978-1979. Sa retraite fut de courte durée, car brusquement, et sans que rien ne l’ait laissé prévoir, il nous a quittés le 7 février 1981.           

Tel fut dans ses grandes lignes, le déroulement d’une vie vouée avec la même ferveur et un égal bonheur à l’enseignement, à la recherche scientifique et à la profession vétérinaire. Ces diverses étapes de sa vie professionnelle furent toutes marquées du sceau de la rectitude, de l’efficacité, de la mesure, de la sagesse et de la plus parfaite distinction. L’économie des mots et des gestes dont il avait fait sa règle contribuait à renforcer chez lui une autorité incontestée et reconnue de tous, car elle appartient aux hommes de réflexion qui sont d’autant plus écoutés qu’ils parlent peu.

Tout au long de sa carrière, le Professeur Schoenaers s’est attaché à l’étude de divers problèmes de Bactériologie et de Pathologie infectieuse, toujours judicieusement choisis en raison de leur actualité, de leur importance économique ou de leur répercussion sur la santé publique.

Permettez-moi, mes chers Collègues, d’essayer d’esquisser devant vous trois aspects de cette riche personnalité que fut Fernand Schoenaers, le chercheur, le professeur, l’homme tout court.

La plupart de ses travaux seront réalisés et publiés en collaboration soit avec son Maître, le Professeur Van Goidsenhoven, soit avec ses adjoints, car il régnait au service de Bactériologie un esprit d’équipe remarquable.

Dès ses études, Schoenaers s’intéresse à la tuberculose, affection très répandue, à l’époque, dans les diverses espèces animales et qui n’était pas sans poser de graves problèmes tant pour l’Hygiène publique que pour l’économie de l’élevage. Qu’il me soit permis de rappeler à ce propos qu’en 1901, le Professeur Gratia, médecin et vétérinaire, et ancien Président de notre Compagnie, avait démontré de manière irréfutable que, contrairement à l’opinion d’fendue par Koch, la tuberculose humaine et celle des animaux forment une seule et même espèce morbide due à une seule et même espèce microbienne. A la demande du Conseil supérieur d’Hygiène, il avait établi les principes généraux de lutte sociale contre cette maladie.

Les recherches de Schoenaers porteront surtout sur la tuberculose porcine et sur celle des carnivores domestiques.

Les avis étaient partagés, à l’époque, quant à la part d’intervention du bacille humain, bovin et aviaire dans le déterminisme de la tuberculose porcine. Par toute une série de recherches d’ordre bactérioscopique, cultural, histologique, d’inoculations menées à partir de 107 carcasses, saisies en raison de cette maladie, Schoenaers et Van Goidsenhoven montrent que le bacille bovin représente l’agent principal de la tuberculose porcine, que la part d’intervention du bacille humain n’est nullement négligeable et que, contrairement à l’opinion de certains, notamment de Helm et Christiansen, le bacille aviaire ne joue qu’un rôle mineur dans le déterminisme de l’affection dans cette espèce. Les lésions, tant macroscopiques que microscopiques, sont identiques et superposables, qu’il s’agisse du bacille humain ou du bacille bovin. Suite à l’étude de 35 cas de tuberculose chez le chien, venant s’ajouter aux 141 publiés jusqu’alors dans la littérature, Van Goidsenhoven et Schoenaers montrent que, dans cette espèce, le bacille humain intervient dans deux tiers des cas, le bacille bovin dans l’autre tiers.

Ils constatent que l’infection se produit, à part sensiblement égale par voie digestive et respiratoire et que le complexe primaire pharyngien domine le complexe primaire intestinal.  Ils montrent également que le diagnostic de la tuberculose canine par la tuberculination ne fournit que des résultats inconstants et aléatoires et ils mettent au point la méthode de diagnostic par déviation du  complément. Chez le chat, où le nombre de cas étudiés par Schoenaers rejoint celui de ceux publiés jusqu’alors dans la littérature, l’infection relève presqu’exclusivement du bacille bovin, rarement du bacille humain ; le complexe primaire digestif est prépondérant et essentiellement intestinal.

Dans diverses publications, ces auteurs font état des mesures à prendre pour se débarrasser de cette affection, fléau de la santé publique et de la santé animale. Ces mesures, très efficaces, appliquées dans notre pays au lendemain de la guerre 1940-45 ont assaini le cheptel puisque 99,99 % des étables sont actuellement indemnes. Ces mesures ont largement contribué à améliorer la qualité hygiénique des viandes, du lait et de ses dérivés et à réduire très fortement une source non négligeable d’infection pour l’homme et les diverses espèces animales.

La tuberculose animale est devenue une rareté dans notre pays. Van Goidsenhoven et Schoenaers devaient apporter une contribution importante à la mise au point d’une technique de diagnostic des trypanosomiases animales et humaines.  Reprenant en 1937 une souche de Trypanosoma équiperdum isolée en 1912 par Watson, importée en Belgique en 1920 et entretenue depuis par passage sur cobayes, ils montrent, en reproduisant la maladie chez le cheval, que contrairement à l’opinion de Watson, ces passages n’ont pas eu pour effet d’en atténuer la virulence, mais au contraire de l’exacerber. Comme le diagnostic des trypanosomiases par examen clinique, microscopique ou pas inoculation est souvent déficient, que les épreuves allergiques sont négatives, que la méthode de formol gélification, préconisée par certains, ne fournit que des résultats imprécis et irréguliers, ils recourent à  la réaction sérologique de Bordet-Gengou de déviation du complément. Chacun sait que la réussite de cette dernière dépend en tout premier lieu de la qualité de l’antigène.  Ils s’appliquent d’abord, pour ce faire, à améliorer la technique de Watson basée sur la centrifugation fractionnée d’un sang fortement parasité, technique excellente en soi mais présentant l’inconvénient d’être laborieuse, de fournir un antigène instable, de conservation limitée et dont le pouvoir anticomplémentaire ne cesse d’augmenter. Dans un premier temps, ils suggèrent la séparation des globules rouges des trypanosomes par centrifugation totale suivie de congélation du culot et découpage au rasoir de la couche supérieure uniquement constituée de trypanosomes. L’antigène ainsi obtenu est de meilleure qualité, mais il reste de stabilité limitée.

Poursuivant leurs recherches, ils constatent, avec Resseler, que les trypanosomes desséchées sous vide poussé et à basse température pouvaient être conservés en ampoules scellées pendant 500 jours sans perte de leur pouvoir antigénique et sans aucune modification de leur pouvoir complémentaire. Cet antigène fournit une réaction de groupe et permet de déceler le genre trypanosoma ; trypanosoma gambiense, Evansi, Brucci, congolense, rhodesiense fixent indifféremment le complément en présence d’antigènes à T équiperdum. La méthode sera largement utilisée par Rodhain et Valke pour le diagnostic de la maladie du sommeil chez l’homme dans ce qui était à l’époque le Congo belge.

Il sera montré par après que la technique préconisée rend possible la distinction entre les rechutes et les réinfections lors de la maladie du sommeil. Peu après, et en vue d’obtenir un antigène d’espèce et non plus de groupes, Van Goidsenhoven et Schoenaers étudient la structure antigénique des trypanosomes en leur appliquant la technique des ultra-sons à laquelle Schoenaers s’était initié dans le service du Professeur Grabar, à l’Institut Pasteur de Paris. Les résultats ne seront cependant pas concluants.

En 1949, Schoenaers est chargé par le Ministre des Colonies d’une mission au Congo belge aux fins d’établir un relevé et de déterminer une prospective des maladies d’origine infectieuse et parasitaire.  Cette mission sera particulièrement féconde. Avec l’aide des services locaux, il mènera une série d’essais en vue de juger de l’efficacité thérapeutique de l’anthrycide dans la trypanosomiase, de la paludine, de la nivaquine, de la pamaquine et de la phénoxamide dans la theilériose ou « East-Coat Fever ». Il montrera que la répartition géographique de cette dernière maladie est liée au biotope de la région et plus spécialement à la présence des variétés de tiques Rhipicéphalus Appendiculatus et Arvensis dont l’habitat se situe en dessous de 2.500 mètres, zone où se rencontre la theilériose.                

Grâce à de nombreuses autopsies pratiquées sur diverses espèces animales, en diverses régions du Congo, il parviendra à dresser une liste des principales parasitoses rencontrées dans ce pays et des espèces qu’elles affectent.  De même récoltera-il toute une série de tiques dont il établira la classification en mentionnant pour chacune d’elles l’hôte, le lieu et la date de récolte. Ces travaux sur les maladies tropicales ont paru dans les revues spécialisées et plus spécialement dans les Annales de la Société belge de Médecine tropicale.

En tant que Directeur de l’Office vaccinogène de l’Etat, il se montre soucieux d’améliorer les modes de préparation, de contrôle et d’application du vaccin antivariolique et il entreprend quelques travaux avec les Drs Nélis et Lafontaine, responsables du service d’Hygiène à la Santé publique. Ils montrent que la pulpe vaccinale, traitée par le formol à faible concentration, donne lieu à une réaction locale semblable, quoique moins violente, à celle provoquée par la vaccination jennérienne habituelle.  La formolisation entraîne une réduction considérable du rapport entre les mutants M et E et le vaccin jeunérien, faiblement formolé, fait perdre à une souche dite encéphalitogène ses propriétés neurotropes tout en maintenant ses propriétés dermotropes.

Devant la multiplicité des souches vaccinales utilisées par le monde et dont l’origine et les caractéristiques sont souvent inconnues, seule leur constance étant présumée, Schoenaers et Lafontaine préconisent lors du symposium sur la vaccination antivariolique tenu à Lyon en 1962, de choisir une souche mondiale de référence, de la confier à une institution qui en assurerait la production avec toutes les garanties de sécurité indispensables, ils font ressortir également les avantages qu’il y aurait à produire le vaccin sur culture de tissus plutôt que par passage sur bovins. Ils insistent également sur la nécessité d’une méthode uniforme du contrôle bactérien et des virus adventices, de l’établissement des relations entre la souche le titre et le pouvoir de protection, sur la nécessité également de préciser nos connaissances sur le mécanisme de l’immunité vaccinale et l’immunité variolique et de réaliser une enquête épidémiologique mondiale sur l’encéphalite post-vaccinale.

Dans la logique de ses préoccupations, Schoenaers se devait de s’intéresser à une autre zoonose très répandue en Belgique : la brucellose bovine.

Maladie à manifestations multiples, dont l’avortement est la plus spectaculaire, la brucellose grève fortement l’exploitation animale et revêt, sur le plan humain, les caractères d’une maladie professionnelle qui reste parfois méconnue, car beaucoup de cas ne se traduisent pas par des troubles caractéristiques et restent, de ce fait, ignorés. Schoenaers et son collaborateur, notre Collègue Kaeckenbeeck, se sont faits les apôtres de la lutte contre cette maladie, car ils n’ont cessé, par leurs travaux et leurs écrits, d’attirer l’attention des praticiens et des pouvoirs publics, dont ils ne furent pas toujours entendus, sur les méthodes à mettre en œuvre pour enrayer et supprimer cette affection.

Il serait trop long de rappeler les travaux qu’ils ont consacrés à cette question ; il me suffira de rappeler ceux relatifs à la valeur respective et comparée des diverses méthodes de diagnostic, au moment d’apparition, à la persistance et à la fluctuation des agglutinines au cours du temps chez l’animal infecté, au moment le plus opportun des examens à pratiquer en vue de dépister le maximum d’animaux infectés.

Jusqu’à la mise en application relativement récent des mesures actuelles de police sanitaire à l’encontre de cette maladie, la lutte était basée sur l’emploi judicieux de vaccins, combiné à une hygiène bien comprise. Deux questions se sont longtemps posées à propos de la vaccination : celle de la durée et de la nature de l’immunité et celle de la revaccination.

A cet égard, un espoir s’était fait jour vers les années 1948-1950 lorsque Huddleson, ancien Correspondant de notre Compagnie, avait fait savoir qu’il avait mis au point un vaccin antibrucellique, dit vaccin M, aux caractères suivants : innocuité totale, absence de production durable et intense d’anticorps, et grand pouvoir immunisant.

Grâce à l’appui de l’IRSIA, Schoenaers effectue d’abord un séjour aux USA au laboratoire d’Huddleson à la station expérimentale du Michigan, mais surtout il bénéficie de l’octroi d’un crédit important dans le but de soumettre ce vaccin à un contrôle rigoureux avant d’en proposer et d’en autoriser l’usage.  En effet si les éléments avancés par Huddleson se vérifiaient, il eût été possible de bénéficier d’un vaccin de qualité supérieure à ceux employés jusqu’alors et notamment au B19.

L’expérience se déroulera sur six années, elle comportera la constitution de trois groupes de 30 à 40 génisses exemptes de la maladie dont un tiers dans chaque groupe servira de témoins, tandis que les autres seront soumises à vaccination, éventuellement à revaccination après quatre mois, puis à l’infection expérimentale par dépôt conjonctival de Brucella abortus au cours de la gestation. Les animaux furent suivis sur le plan clinique, sérologique, détermination de l’élimination éventuelle de la souche par les émonctoires, degré et durée de l’immunité. Le résultat enregistré sera que le vaccin M, qu’il soit vivant ou tué, est bien toléré, qu’il ne donne lieu qu’à une faible et fugace production d’anticorps, qu’une ou deux vaccinations pratiquées à quatre mois d’intervalle sont insuffisantes pour protéger le bétail par suite d’une faible et courte durée d’immunité.

La question était tranchée et la conclusion s’imposait : le vaccin n’est pas recommandable et il ne sera jamais utilisé.

La contribution apportée par Schoenaers et ses collaborateurs à l’étude des maladies néonatales et plus spécialement à la colibacillose du veau s’inscrit parmi les meilleurs de celles réalisées en cette matière ; elle est à l’origine d’une connaissance approfondie de son épidémiologie dont aucune des composantes n’a échappé à leur attention et à la mise en application d’une méthode efficace de prophylaxie. La structure épithélio-choriale du placenta chez les bovins le rend imperméable aux immunoglobulines ; l’immunité du jeune être dans cette espèce n’a pas lieu en cours de gestation, mais elle est de type colostral.   

Reprenant l’étude de la colibacillose au départ, Schoenaers et Kaeckenbeeck utilisent une souche entéro-pathogène bien connue, la souche RVC 1788, séro-type 0.137, et ils en administrent le produit de culture, additionné d’endotoxine colibacillaire, à des veaux privés de colostrum.  Ils font cette première constatation, d’extrême importance, à savoir qu’il s’installe une septicémie précoce précédant de 24 à 30 heures les premiers signes cliniques, ce qui explique les résultats décevants du traitement anti-infectieux, toujours tardivement instauré ; d’où la nécessité de la prophylaxie. Si l’on administre aux nouveau-nés le colostrum provenant de vaches vaccinées à partir de la souche infectante, le taux de morbidité tombe à 10 %, alors qu’il est de 80 % chez le groupe témoin n’ayant pas reçu ce colostrum.

Ils montrent que la source de contagion réside chez le bétail peuplant la ferme et, analysant quelques centaines de souches de colibacilles isolées de bovins, trouvent quatre souches très répandues en Belgique et à caractère entéro-pathogène très marqué et ils en identifient le séro-type : il s’agit des souches de 0,78 ; 0,55 ; 0,25 et 0,15.  Ils préparent alors trois variétés de vaccins : un vaccin monovalent simplement formolé, un vaccin monovalent formolé additionné d’un adjuvant et un vaccin polyvalent renfermant la souche de départ 0,137 et les quatre souches entéro-pathogènes mentionnées ci-dessus.  La protection est acquise à 90 % chez les veaux recevant le colostrum en provenance des vaches vaccinées à partir du vaccin polyvalent additionné de Freund, alors qu’elle n’atteint que 35 % si on recourt au vaccin monovalent.

Ils démontrent également, par de patientes recherches, que la perméabilité intestinale aux anticorps est de durée limitée, qu’elle se maintient à un niveau maximum pendant 13 heures pour décroître rapidement par après, que les ingestions successives de colostrum en temps opportun additionnent leurs effets et que l’immunité la plus active est atteinte par l’administration d’immuno-colostrum en plusieurs repas, de petit volume et judicieusement espacés.

La détermination du pouvoir entérotoxique des souches de colibacilles est déterminée au départ par la méthode d’inoculation sur anses intestinales isolées préconisée par Dé ; cette méthode est excellente mais coûteuse, aussi la remplaceront-ils plus tard par celle de l’injection intragastrique au souriceau mâle. Cette épreuve appliquée à 533 souches, dont 100 entéropathogènes, les conduit à recommander la méthode parce que fiable, d’application facile, d’exécution rapide, de coût peu élevé, reproductible et absente de toute ambiguité.  Elle représente le moyen le plus sûr pour démontrer la présence d’entérotoxine ST chez le veau.

Ils appliquent également la méthode d’immunofluorescence au diagnostic de la colibacillose, la trouvent de spécificité comparable à celle de l’agglutination, mais limitée par la parenté entre certains antigènes tels le 0,137 et le 0,78.

Ils arrivent à purifier l’entérotoxine colibacillaire S.T., à en déterminer la nature polypeptidique et à montrer que son activité est considérablement réduite en présence de sous-salicylate de bismuth.

Sur le plan pratique, les résultats furent des plus positifs, car les données expérimentales furent confirmées sur le terrain : 2.610 vaches provenant de 172 troupeaux, où les pertes par colibacillose s’élevaient à 24-48 % furent vaccinées au 7ème mois de gestation et les pertes ramenées à 1,4 % et à 0,89 % après revaccination. Cette dernière, pratiquée annuellement, assure un accroissement de la teneur colostrale en anticorps.

Dès la mise en route du laboratoire de Virologie et la prise en charge de cet enseignement, Schoenaers va consacrer la même ardeur à l’étude des maladies virales et stimuler en ce sens son assistant M. Pastoret et la jeune équipe qui lui est jointe.

Ils mettent en évidence l’existence de la septicémie virale chez la truite arc-en-ciel, poisson de prédilection des pisciculteurs belges, et attirent, par la même occasion, l’attention sur la nécessité de créer un laboratoire compétent pour l’identification des maladies piscicoles en général, et virales en particulier. Ils isolent des souches de calicivirus et le virus de la rhinite infectieuse du chat, montrent que la leucémie féline est due à Rétrovirus dont l’ARN possède une transcryptase reverse et que la transmission de la maladie s’opère par voie horizontale, épigénétique, par le lait et le placenta.  De même sera-t-il montré que le coronavirus responsable de la péritonite infectieuse féline possède une communauté antigénique avec le virus de la gastro-entérite transmissible du porc. Ils s’attachent également à l’étude de la rhinite infectieuse bovine, maladie très répandue, due à un herpesvirus ; ils réalisent la préparation d’antigènes, montrent que ce virus se rapproche de celui de la maladie d’Aujesky par ses propriétés biophysiques et sa stabilité, qu’il est possible de le mettre en évidence par examen direct en microscopie électronique, ce qui permet un diagnostic rapide et précoce dès l’apparition de la fièvre et en dehors de tout autre symptôme, que la réexcrétion du virus latent peut être provoquée par la déxamenthazone et enfin que, dans cette maladie, le test d’hypersensibilité retardée constitue une méthode sensible et fidèle permettant de déceler les communautés antigéniques entre virus herpétiques, de détecter d’éventuels porteurs latents et qu’elle peut être employée là où la prophylaxie hygiénique de la rhinotrachéite infectieuse s’avère nécessaire.

Cette analyse non exhaustive des travaux de F. Schoenaers prouve combien fut fructueuse sa carrière de chercheur et permet de comprendre combien il était apprécié dans les milieux scientifiques belges et internationaux.  Il fut rapporteur à de nombreux congrès, chargé de diverses missions à l’étranger et nombre de sociétés savantes le comptaient parmi leurs membres.

Elu Correspondant de notre Compagnie en 1968, il est élevé au titulariat en 1976 ; il siégera au Bureau en 1974 en qualité de délégué des Correspondants, en 1978 et en 1979 comme Assesseur du Secrétaire perpétuel.  Remarquablement assidu à nos séances, il s’était acquis toutes les sympathies que méritaient la distinction de son esprit et l’affabilité de son accueil.

Il était membre de l’Association des microbiologistes de langue française, de la « Nederlandsche Vereeniging voor Microbiologie », membre et ancien Président de l’Association internationale de Médecine tropicale, membre de la Société interuniversitaire pour l’étude et le traitement de la poliomyélite et autres maladies à virus, de l’Institut belge de normalisation, membre fondateur et Président du Comité belge des animaux de laboratoire, etc…

Le Professeur Schoenaers apportait un soin particulier à la préparation de ses leçons et son exposé était toujours clair, précis et dépouillé de tout détail inutile. Son esprit méthodique, son sens de la mesure et de la rigueur se reflétaient dans son enseignement. Ses cours étaient constamment mis à jour et son « traité des maladies infectieuses » était universellement réputé.

Habitué de l’effort, il exigeait également de ses étudiants ; aussi déplorait-il le laisser-aller et l’à peu près.  Aux examens, il avait la réputation d’un professeur exigeant et difficile, mais toujours juste. 

Très apprécié de ses collègues, il fut leur représentant au Conseil d’Administration de l’Université et au Conseil supérieur de l’Ordre, où ses interventions témoignaient toujours de son souci de l’intérêt et du prestige professionnels.

En tant qu’homme, il pouvait apparaître à certains comme un peu distant et d’abord intimidant ; en réalité, il était d’une extrême délicatesse, ne souhaitant pas forcer l’intimité des autres. Il laisse à tous ceux qui l’ont connu l’image d’hun homme au jugement sûr vis-à-vis des faits comme vis-à-vis des hommes. Sur ce dernier point, fidèle à son sens de la discrétion et de la rectitude, il avait la sagesse de garder par-devers lui tout jugement défavorable qui aurait pu nuire à autrui. Extrêmement serviable, il distribuait cette serviabilité avec l’enthousiasme, la persévérance et le désintéressement qui rendent les œuvres vivantes et durables.

Les pouvoirs publics ont reconnu ses mérites en lui octroyant diverses distinctions honorifiques dont notamment les plaques de Grand-Officier de l’Ordre de la Couronne, de l’Ordre de Léopold II, la Croix civique de première classe, il était également porteur de la Médaille commémorative de la guerre 1940-1945 et de la Médaille de prisonnier de guerre.

Notre Compagnie, notre Faculté et notre profession ont perdu en lui une figure de marque dont nous saluons la mémoire avec émotion et gratitude.

J’éprouvais une certaine appréhension en entreprenant de parcourir l’œuvre scientifique du Professeur Schoenaers ; mes craintes se sont vite dissipées par l’intérêt que j’ai éprouvé et que j’espère vous avoir fait partager pour ce Collègue, qui fut un grand chercheur, un grand professeur, bref un parfait honnête homme.

Je prie Madame Schoenaers, sa fille, son gendre et les membres de sa famille de vouloir bien agréer l’hommage de notre déférente sympathie et l’assurance que notre Compagnie, qu’il a honorée et servie, gardera fidèlement le souvenir de notre estimé Collègue.

L’Assemblée se recueille, debout, à la mémoire du regretté Professeur Schoenaers.