Académie royale de Médecine de Belgique

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Texte André Dufour, correspondant étranger

(Séance du samedi 26 juin 1982)   

HISTOIRE DU TABAC ET LES RÉALITÉS DU TABAGISME EN FRANCE     

par André DUFOUR (Académie nationale de Médecine de Paris), Correspondant étranger.   

Le tabac, introduit au cours du XVIème siècle en Europe par les navigateurs portugais, a rencontré, au début, une vive opposition qui, dans certains pays, a atteint une violence difficile à imaginer.  Mais cette résistance s’épuisa rapidement et l’usage du tabac sous forme de prise, de chique ou de fumerie se répandit dans le monde entier.

Au cours du XVIIème siècle, le fameux corsaire Jean Bart rapporta des Caraïbes l’usage de la pipe ; sa popularité la fit adopter par le peuple et son usage se répandit dans les armées au cours des guerres de la Révolution et de l’Empire.

La vogue du tabac s’accrut encore au XVIIIème siècle par l’apparition du cigare qui fut adopté par les gens distingués. Ces diverses façons d’utiliser le tabac ne semblaient pas provoquer d’inconvénients majeurs.

Il en fut tout autrement à l’introduction de la cigarette en Europe par les Anglais vers 1840. Son usage se répandit à l’allure d’une épidémie. Quelques années plus tard, les premiers accidents sérieux firent leur apparition et alertèrent le corps médical français. Des esprits lucides : Wurtz en 1864, Jolly en 1865, présentèrent de véritables réquisitoires à l’Académie de Médecine : ils ne furent pas entendus. Les taux de vente des cigarettes traduisaient cet engouement : on en a vendu un million en 1865, 100 millions en 1880, un milliard en 1900.

Emile Decroix, médecin vétérinaire de l’armée française eut une claire vision du danger ; célibataire, il prit la décision de consacrer sa vie et ses revenus à la lutte contre ce fléau.  Ayant parfaitement analysé tous les dangers de l’usage de la cigarette dès 1860, il publia en quarante ans une quantité prodigieuse de mémoires et d’articles, dont il inonda la presse et les autorités publiques. Distraitement écouté, il n’obtint que des succès d’estime et des promesses, mais se heurta, parfois, à la violente opposition des fumeurs. Il avait cependant entièrement raison ainsi que l’ont démontré les recherches et les travaux modernes. Le rôle éminent de ce précurseur méritait d’être rappelé.

Les deux guerres mondiales qui ont mis en mouvement d’énormes masses d’hommes et de femmes, ont provoqué une forte recrudescence du tabagisme masculin et ont marqué l’emprise de la cigarette sur la partie féminine de la population.

A partir de 1945, l’augmentation de la vente des cigarettes a été annuellement de l’ordre de 3 % dans tous les pays industrialisés, pour aboutir en 1975 en France à 83 milliards de cigarettes et à plus de trois mille milliards pour le monde entier.

L’augmentation massive des cancers broncho-pulmonaires, dont la courbe s’est avérée parallèle à celle de la consommation tabagique, a fini par alerter le corps médical anglo-saxon, aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, pays où on fumait deux fois plus qu’en Europe.

Le Collège royal des Médecins de Londres eut le grand mérite de prendre l’initiative d’une enquête approfondie, qui fut menée parallèlement dans les deux pays par une pléiade de savants ; ils se sont livrés à des recherches, à des expérimentations et à des enquêtes épidémiologiques, les unes prospectives, les autres rétrospectives.  Citons parmi ces hommes devenus célèbres : Hill, Doll Hammond, Cole, Fletcher, Wakefield, Horn, Lynch, Schwartz, Lockwood, Case, Auerbach, Luther Terry et bien d’autres encore…

En 1962, le Collège royal des Médecins de Londres publiait son premier et remarquable rapport intitulé : « Smoking and Health ». Il alerta l’opinion mondiale et motiva, sur la demande de John Kennedy, le rapport de Luther Terry qui parut en 1964 aux Etats-Unis.  Ce rapport fit sensation et provoqua de nouvelles recherches.

En 1971 « Smoking and Health Now » fit la synthèse des constatations obtenues à cette date par les savants du monde entier.

Ces trois publications fondamentales ont servi de bréviaire pour des campagnes antitabagiques des grands pays industrialisés : le Canada en tête, le Japon, l’Autriche, la Hongrie, la Belgique, les pays scandinaves, l’URSS, la Pologne ; je ne saurais les citer tous.

Les Français ont, de leur côté, apporté à la question une contribution non négligeable avec les publications de Daniel Schwartz, de Pierre Denoix, de Raoul Kourilsky, de Paul Freour, de Jacques Chrétien.

J’ai pu présenter, dès 1971, une étude d’ensemble sur le tabagisme en France et proposer à l’Académie de Médecine une série de mesures tendant à enrayer les ravages du fléau tabagique dans notre pays.

Après une année de travaux et d’études, l’Académie a adopté une série de vœux en mars 1972 et les présenta aux Pouvoirs publics. Il a fallu attendre deux ans pour qu’ils fussent pris en considération. Ils servirent à ce moment de détonateur pour le déclenchement des campagnes antitabagiques et le texte de nos vœux a constitué l’essentiel des dispositions contenues dans la loi contre le tabagisme qui, amendée et votée par le Parlement, fut promulguée en juillet 1976 par le Président de la République.

De 1972 à 1982 nous avons enregistré un certain nombre de résultats positifs :

On estime à deux millions environ, et probablement plus, le nombre de fumeurs qui, en France, ont cessé de fumer, l’abandon portant principalement sur la cigarette ; les fumeurs masculins adultes semblent avoir été particulièrement sensibles aux arguments développés au cours de ces campagnes.

Conséquence directe, semble-t-il, de cette désaffection pour la cigarette, on a assisté à une augmentation impressionnante de la pratique de tous les sports dans toutes les couches de la population et à tous les âges.

L’image des non-fumeurs s’est trouvée valorisée par l’augmentation sensible du nombre des anciens fumeurs qui ne tolèrent plus la fumée de tabac et se font respecter par les fumeurs devenus, eux, minoritaires en France.

Même les jeunes femmes, quoique très fumeuses, marquent un réel progrès, en abandonnant, pour la plupart, l’usage de la cigarette pendant la durée de la grossesse. Il serait évidemment souhaitable qu’elles y renoncent définitivement.

La réduction imposée des taux de nicotine et de goudrons dans les cigarettes a atténué, sans la supprimer, la toxicité de la plupart d’entre elles.

Enfin on a constaté récemment la réduction sensible et spontanée des surfaces consacrées en France à la culture du tabac, cette régression allant de 70.000 hectares (1972) à 15.000 hectares en 1982.

Cet ensemble est en somme rassurant.  Et cependant la situation reste préoccupante à cause du comportement de la jeunesse française qui s’est révélée peu sensible aux arguments concernant la qualité de la santé et la durée de la vie.

L’acharnement tabagique des jeunes, de plus en plus jeunes, donne à la longue des résultats catastrophiques : les statistiques pour la seule année 1980 en France ont démontré 70.000 dus aux maladies liées à l’usage du tabac, les adultes de plus en plus jeunes et les femmes, en nombre de plus en plus grand, payant un lourd tribut à la mort.

Nous avons tenté d’établir, en toute objectivité, les responsabilités de cette hécatombe. Les causes sont évidemment multiformes, mais les principaux coupables semblent bien être les Pouvoirs publics et l’entourage immédiat des jeunes : parents, enseignants et médecins.

Les Pouvoirs publics portent la plus lourde responsabilité pour deux raisons majeure :

- Leur indifférence devant la reprise de la publicité en faveur du tabac, publicité que la loi de 1976 avait tenté, timidement, de limiter, et qui refleurit actuellement de plus belle faisant passer les intérêts économiques avant ceux de la santé ;

- La persistance de la cession, à bas prix, de tabac, véritable « graine de cancer », aux jeunes appelés du contingent constitue une incitation au tabagisme, alors que la loi fait obligation à l’armée de mettre les jeunes en garde contre ce danger.

L’entourage des jeunes est également coupable par son mauvais exemple et une attitude qui encourage le tabagisme de ces jeunes.

Le père fumeur est invoqué par 30 % des jeunes, l’accusant de leur avoir donné cette fâcheuse habitude.

Les enseignants tolèrent actuellement le tabagisme en classe et donnent souvent l’exemple. 51 % des jeunes disent y avoir contracté l’habitude de fumer.

Certains médecins fument ostensiblement en public et même dans leurs services hospitaliers, donnant ainsi un exemple pernicieux au personnel paramédical et aux jeunes de tous les milieux.

Telles sont les réalités du tabagisme français en 1982.

Nous envisageons actuellement les modalités d’une nouvelle étape dans la lutte contre le tabagisme en faisant une distinction entre les actions à entreprendre auprès des jeunes et celles auprès des adultes.

A – Le tabagisme des jeunes est un sujet prioritaire. Il est difficile et délicat à traiter.

Les campagnes antitabagiques ayant pratiquement échoué auprès des jeunes, il s’agit d’en chercher les raisons.

Il est probable que certains arguments des campagnes étaient peu adaptés aux besoins de la jeunesse. En se mettant à son écoute, une amélioration est réalisable. Mais la raison la plus importante de cet échec est représentée, à notre avis, par la carence en France de l’éducation pour la santé, souvent aggravée par une certaine déficience culturelle.

C’est à partir de l’âge le plus tendre que doit être entreprise cette éducation. Et nul n’est plus qualifié pour le faire que la mère non fumeuse. Car le premier devoir des parents et de s’abstenir de fumer devant leurs enfants. Leur défaillance peut être compensée partiellement par les éducateurs de l’enseignement primaire ; c’est mieux que rien, mais ce n’est qu’un pis-aller, rien ne peut remplacer le maternage. La formation du corps et de l’esprit de l’enfant est une œuvre de tous les jours, de tous les instants à partir de la naissance. On ne l’apprend pas suffisamment aux jeunes couples.

L’objectif essentiel consiste à instruire complètement les enfants de moins de 12 ans sur les inconvénients et sur les dangers du tabagisme vis-à-vis de leur santé.

Dans cette action, l’autorité du médecin de famille est également irremplaçable, car les médecins sont et resteront toujours les véritables conseillers des familles pour toutes les questions de santé : on peut affirmer que la bonne volonté et la disponibilité du médecin de famille non fumeur se trouvent à la base de l’éducation sanitaires des jeunes.

Cette formation doit porter sur l’hygiène individuelle, sur la propreté corporelle et sur le souci individuel d’éviter toute contamination, toute souillure. Apprendre à préserver la santé en vue de l’avenir est une idée qui doit être inculquée à tous les jeunes, avant 12 ans, afin qu’ils arrivent physiquement et moralement armés dans la secondaire. Il est donc souhaitable de les faire participer dès prime jeunesse à des activités parascolaires : sportives, manuelles, ou culturelles, dans une atmosphère saine, animée par des moniteurs non fumeurs. Il faut occuper, en fonction de leur âge, l’esprit et les mains des jeunes, de façon à éviter « La solitude et l’ennui », si souvent évoqués par eux pour expliquer l’adoption de la cigarette, qui remplace, disent-ils, tout ce qui leur manque.

Dans cette œuvre, tout dogmatisme doit être banni. Vu la complexité de l’acte de fumer et des motivations qui inspirent la jeunesse « aucun parti pris, dans quelque sens que ce soit, ne saurait, en aucune façon, être justifié ».

En bref, il ne s’agit pas d’empêcher les jeunes de fumer, mais il faut essayer de les amener à retarder le plus possible le contact avec le tabac afin de ne pas troubler le développement normal du jeune organisme. L’éducation pour la santé, soigneusement appliquée tout au long des enseignements primaire et secondaire, en adaptant les notions à l’âge des sujets, devrait donner à la longue des résultats positifs.

On peut évidemment faire preuve de quelque scepticisme devant ce programme, alors qu’on est en présence d’une jeunesse qui, à dix ans, a déjà souvent goûté à la cigarette, où, à 13 ans, 30 % d’entre eux sont des fumeurs occasionnels de 50 % à 15 ans, garçons et filles à égalité, sont devenus des fumeurs habituels.

C’est un état de fait dont il y a lieu de combattre les effets avec une grande compréhension de la part de l’entourage des jeunes, à savoir les parents, les enseignants et surtout le corps médical, dont la mission éducative doit donner ici toute sa mesure.

La réduction progressive et patiente du tabagisme chez les jeunes conditionne directement la fréquence des cancers et des accidents cardio-vasculaires chez l’adulte.

Des statistiques récentes attribuent au tabac la responsabilité de 30 % des cancers en général.

La lutte contre le tabagisme entre de ce fait dans le cadre de la lutte contre le cancer et doit obtenir, au même titre que les organismes anticancéreux, le soutien moral et matériel des Pouvoirs publics.

En effet la prévention du cancer donne des résultats très supérieurs à ceux du traitement des cancers en évolution.

Il est, par ailleurs, de notoriété publique que les jeunes fumeurs sont plus exposés que les non fumeurs aux autres toxicomanies, et en particulier à la marijuana dont l’usage favorise l’accès aux drogues dures.

Il est donc fondamental de multiplier les efforts pédagogiques de façon à retarder au maximum le contact des jeunes avec le tabac et l’alcool, en les persuadant que l’attitude sociale normale comporte l’abstention tabagique.

Quant au tabagisme des adultes, encouragés par les résultats positifs obtenus par nous au cours de ces dix dernières années, nous nous proposons d’intensifier notre action en affinant et en perfectionnant les méthodes et les procédés déjà éprouvés.

A condition d’agir avec tact et discernement, nous prenons comme cibles les trois variétés les plus dangereuses du tabagisme adulte.

Le tabagisme familial dont l’importance est fondamentale.  Par une action permanente en profondeur, il faut parvenir à convaincre les jeunes couples de la nécessité de l’abstention tabagique au sein de la famille, devant les enfants.

Ensuite le tabagisme des enseignants, qui s’est avéré d’une gravité équivalente à celle des parents, les enfants passant à partir de l’âge de 6-7 ans une grande partie de la journée en classe. Il faut que l’atmosphère en classe soit débarrassée des fumées de tabac que le laxisme des autorités y a introduit depuis 1968.

La formation des enseignants, la prise de conscience de leur rôle éducateur doivent faire l’objet des préoccupations dans les écoles normales qui les préparent à leur rôle exemplaire vis-à-vis des élèves.

Enfin le tabagisme des médecins doit très rapidement se résorber à partir du moment où les jeunes couches du corps médical doit être pénétré de l’idée qu’il sert d’exemple ; l’abstention tabagique est, pour lui, une obligation sociale.

Telles sont les réflexions qui m’ont été inspirées par les réalités du tabagisme français.

J’exprime l’espoir de voir nos efforts couronnés de succès de plus en plus étendus dans un délai qu’il est impossible actuellement de préciser.