Académie royale de Médecine de Belgique

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Vidéo et éloge académique de feu le Pr Camille Heusghem, membre honoraire et ancien Président

Éloge académique du Professeur Camille HEUSGHEM 

par Adelin ALBERT, membre titulaire.

Camille Heusghem est décédé à Bruxelles le 9 mars 2016 à l’âge de 93 ans. S’il n’était pas le membre le plus âgé de notre Compagnie, il était par contre le membre honoraire le plus âgé ayant gardé le droit de vote. Beaucoup de nos jeunes Collègues ayant récemment rejoint l’Académie de Médecine n’ont pas eu le privilège de connaître voire de rencontrer cet éminent académicien alors même qu’il fréquenta aussi longtemps qu’il le put et de façon assidue les séances du samedi organisées par la Compagnie. C’est un immense honneur qu’il nous est fait de vous présenter non sans émotion l’éloge académique de notre Maître et Ami, Camille Heusghem, Professeur émérite de l’Université de Liège.

Camille Heusghem est né le 10 août 1922 à Liège près de l’ancienne gare de Liège-Longdoz, aujourd’hui détruite, où son père exerçait la fonction de chef de gare adjoint. Fils unique, il se révéla rapidement comme un enfant doué et talentueux. C’est tout naturellement qu’après de brillantes études à l’Athénée royal de Liège il entra à l’université pour y entreprendre des études à l’Institut de Pharmacie. Il est diplômé Pharmacien en 1945 à la fin de la guerre et débute sa carrière universitaire au Laboratoire de Chimie médicale, de Toxicologie et d’Hygiène à l’Hôpital de Bavière comme assistant du Professeur Regnier Vivario, puis comme chef de travaux et comme associé du FNRS. En 1949 déjà, il défend une thèse de doctorat en sciences pharmaceutiques intitulée «  Contribution à l’étude des hormones œstrogènes » et en 1956 il présente les épreuves de l’agrégation de l’enseignement supérieur avec un mémoire intitulé « Contribution à l’étude analytique et biochimique des œstrogènes naturels ».

Scientifique brillant, esprit créatif et pétillant, ses travaux sur les œstrogènes lui confèrent rapidement une notoriété internationale. Boursier de la Fondation « Fulbright», il devait poursuivre ses recherches aux États-Unis mais un événement particulier vint modifier son itinéraire professionnel. En effet, en 1957, il avait à peine 35 ans, son maître, le Professeur R. Vivario, est admis à l’éméritat et la succession de sa charge se pose avec d’autant plus d’acuité qu’elle couvre des domaines aussi différents que la chimie médicale, la toxicologie et la bromatologie, tous en pleine expansion. Les autorités facultaires et universitaires de l’époque sont conscientes que la charge est trop lourde pour un seul homme mais peut-être pas pour une personnalité comme Camille Heusghem. Elles décident dès lors de lui confier l’entièreté de la chaire, de ses enseignements et des activités cliniques afférentes. Il sera cependant secondé par Arsène Fouassin, Professeur associé, pour les aspects bromatologiques. A 38 ans, il est le plus jeune professeur ordinaire à la tête d’un immense service qu’il n’aura de cesse de développer et qu’il dirigera jusqu’à son accession à l’éméritat en 1987.

Visionnaire et pionnier, Camille Heusghem avait tôt perçu l’intérêt des examens de laboratoire non seulement dans les soins aux patients mais aussi dans la prévention des maladies et le contrôle des denrées alimentaires. En 1958, il s’adjoint les compétences de Désiré Rondia qui deviendra son deuxième Professeur associé, chargé des problèmes de toxicologie de l’environnement. Dès 1957, les activités de laboratoire clinique prennent leur essor avec l’arrivée de Jean Buret suivi de Pierre Delwaide en 1960. En 1961, c’est Alfred Noirfalisse qui rejoint le service pour développer les méthodes toxicologiques. Enfin d’autres collaborateurs suivront pour compléter la structure du futur, Joseph Duvivier pour l’hormonologie, Guy Plomteux pour l’enzymologie-hépatologie et Jacques Gielen pour la biologie moléculaire. Ce dernier, académicien trop tôt disparu, deviendra son troisième Professeur associé.

Lorsque Camille Heusghem a 48 ans, il préside un service hospitalo-universitaire qui comptera jusqu’à plus de 250 personnes. Conscient de l’importance stratégique de la chimie médicale dans les activités hospitalières, il s’est fermement installé au sein même de l’hôpital et entretient d’excellents contacts avec les collègues cliniciens et académiciens de sa génération, en particulier Emile-Hippolyte Betz, Joël Bonnal, David Honoré, Henri Van Cauwenberge, Jean Lecomte, Jean Hugues, Alphonse Nizet, Henri Firket, et plus tard Pierre Lefèbvre et Georges Fillet desquels il était resté proche. Le nouveau laboratoire qu’il fait construire sur fonds propres à Bavière est considéré au début des années 70 comme une référence internationale. Inauguré par le Recteur Dubuisson, il est doté des auto-analyseurs les plus modernes et il est complètement informatisé. On se souvient qu’à l’époque les résultats de l’automate SMA12 de la firme Technicon étaient collectés en ligne sur un ordinateur PDP 11/40 de la firme Digital Equipment Corporation, alors une prouesse technologique qui n’est aujourd’hui plus qu’une banalité.

Entretemps, Camille Heusghem continue à s’entourer de scientifiques de différentes disciplines pour créer de nouvelles unités de recherche appliquée et de recherche fondamentale, notamment Jean-Paul Chapelle dans le domaine des marqueurs cardiaques et nous-mêmes dans celui de l’interprétation des données de laboratoire. Dès le milieu des années 70, il a compris l’importance de l’informatique médicale et il se lance dans le développement d’un système de gestion de laboratoire (LILAS pour Liège Laboratory System) qui sera installé dans l’ensemble des laboratoires du CHU et dans d’autres hôpitaux, et qui survivra jusqu’en 2010, une longévité peu courante en informatique. En 1983, il fonde une des toutes premières spin-offs de la Faculté de Médecine, appelée ATC (Advanced Technology Corporation), qui s’articula à l’origine sur les activités de recherche développées dans l’unité de biologie moléculaire de Jacques Gielen. Aujourd’hui, après 30 ans d’existence, ATC Pharma est une société dynamique spécialisée dans la bio-analyse de substances physiologiquement actives et dans la réalisation d’études cliniques et précliniques. Camille Heusghem démontrait ainsi que, grâce à des activités de prestations pour l’extérieur, il était possible de financer au sein de l’Université un laboratoire de pointe composée de scientifiques et de techniciens hautement compétents mais aussi d’en assurer la pérennité. En 1985, lors de la création du Centre hospitalier universitaire (CHU) et du regroupement de tous les services d’analyses médicales de Bavière, le laboratoire du Professeur Heusghem fut progressivement transféré sur le campus actuel du Sart Tilman. Il continua à diriger le service tout en participant activement au développement du laboratoire centralisé de biologie clinique au CHU. Celui-ci n’étant pas terminé lorsque sonna l’heure de l’éméritat en septembre 1987, c’est à son successeur Jacques Gielen que revint la mission de finir le travail.

L’œuvre scientifique de Camille Heusghem est colossale et collégiale, le service comptabilisant plusieurs milliers d’articles scientifiques dans les différents domaines qu’il s’est efforcé de développer. Il convient de relever deux ouvrages, l’un intitulé « Les effets indésirables des médicaments » (Masson, 1973) et l’autre « Risques et maladies liées aux médicaments » (Masson 1978), en plus de son « Traité de biochimie médicale » (Masson), qui firent autorité et furent réédités à plusieurs reprises. Camille Heusghem suscita de nombreuses thèses de doctorat et d’agrégation grâce à son enthousiasme et sa volonté d’élever toujours plus haut le niveau de ses collaborateurs.

Il fut nommé membre correspondant régnicole de l’Académie royale de Médecine de Belgique (Ve section) en 1960 et membre titulaire en 1969. Il assura la présidence de la Compagnie en 1988. Il était aussi membre correspondant de l’Académie de Pharmacie de France depuis 1964 et côtoyait d’éminents biologistes cliniciens français comme Pierre Métais, Claude Dreux, Claude Bohuon et Gérard Siest. Il suffit de consulter le site de notre Académie pour apprécier le nombre de Commissions qu’il a présidées ou auxquelles il a participé durant toutes ces années, ainsi que le nombre de communications qu’il a présentées devant la Compagnie, dont une remarquable en 1970 sur la contamination des donneurs de sang par le virus de l’hépatite. Camille Heusghem était aussi un homme d’ouverture et de la multidisciplinarité. Il estima avec d’autres académiciens que l’Académie de Médecine se devait d’accueillir des scientifiques d’autres disciplines liées au monde médical et biomédical. Si nous sommes là aujourd’hui c’est grâce à lui et nous lui en sommes reconnaissant.

Camille Heusghem fut un des pères fondateurs et président de la Société belge de Biologie clinique en 1958, société au sein de laquelle on retrouvait les personnalités dominantes de la biologie clinique de notre pays tels Jacques Berthet (UCL), Henri-Albert Ooms (ULB), Roger Wieme (UGent), André Defalque (UCL), Norbert Blanckaert (KUL) et André De Leenheer (UGent). Membre de nombreuses sociétés savantes, il fut aussi Docteur Honoris Causa de l’Université de Strasbourg (1968) et Titulaire de la Chaire Francqui (Gand, 1981). Enseignant remarquable, Camille Heusghem avait de la prestance et une grande éloquence, son verbe était clair et précis, ses leçons structurées et enthousiasmantes. Il était adulé par ses étudiants. Avec ses Collègues de l’Institut de Pharmacie, il a formé des générations de pharmaciens et de spécialistes en biologie clinique, qui garderont encore longtemps de lui le souvenir d’un professeur inégalé et qui a contribué à renforcer la place et le rôle du pharmacien dans l’environnement hospitalier, le monde de l’entreprise et dans la société.

Au terme de sa carrière universitaire, Camille Heusghem se retira à Bruxelles, ville qu’il affectionnait tout particulièrement et où il s’entoura de nombreux amis, dont notre Collègue Jacques Brotchi qui lui aussi avait migré de Liège vers la capitale. Il aimait revenir à Liège voir sa famille et ses anciens collaborateurs. Il continua à exercer quelques fonctions notamment comme président du Conseil communautaire des établissements de soins, comme vice-président du Conseil national des établissements hospitaliers, comme expert auprès de la Commission européenne DG XI sur les problèmes de gestion des risques en matière de protection de l’environnement, et enfin comme président du Comité scientifique de Spadel. Son implication dans les fondements scientifiques du thermalisme et dans la gestion et l’attribution du Prix international Spa Foundation sous les auspices du FNRS avec ses Collègues Jean Lecomte (ULg), Pierre Lefèbvre (ULg), Charles van Ypersele de Strihou (UCL), Helmut Loeb (ULB), Denis Clement (UGent), Jean Lequime (ULB) et Bruno Flamion (UNamur), fut considérable et conféra à Spadel une dimension scientifique. Bruxelles, donc, était devenu sa seconde patrie et il participa activement avec son épouse à la vie sociale et culturelle de la capitale.

Camille Heusghem était un intellectuel brillant qui aimait la lecture et la musique. Plus jeune, il s’adonnait à la pêche sur les bords du Bocq et du Houyoux. Il fut aussi membre du Comité directeur du Standard Club de Liège. Comblé et épanoui par une carrière professionnelle particulièrement abondante, Camille Heusghem connut des épreuves tragiques qu’il surmonta avec la dignité et le courage qui le caractérisaient. Il perdit sa première épouse en 1979 et sa seconde épouse en 2012, à peine quelques semaines après la disparition de son fils unique Philippe. Il laisse derrière lui ses deux petits-enfants Cédric et Audrey et trois arrières petits-enfants. 

Quand on évoquait le nom de Camille Heusghem, les portes s’ouvraient toutes grandes, les discussions prenaient de la hauteur. Il y avait de l’estime et du respect pour l’homme de grande classe qu’il était, affable, courtois, humaniste, ouvert, social, distingué, jamais agressif ni arrogant, pondéré, disponible et écouté. A l’Université de Liège, il légua un héritage peu égalé, dix de ses collaborateurs ayant à leur tour occupé des charges académiques ici ou à l’étranger : Désiré Rondia, Alfred Noirfalisse, Jacques Gielen, Guy Plomteux, Jean De Graeve, Albert Adam, Jean-Paul Chapelle, Corinne Charlier, Etienne Cavalier et nous-même.

Camille Heusghem est à jamais associé à la Biologie clinique liégeoise, belge et internationale. Il fut un grand professeur d’université, un entrepreneur et un bâtisseur. Visionnaire et pionnier, il a répondu aux grands défis scientifiques, cliniques, sociétaux et humains qui jalonnèrent sa vie professionnelle et personnelle. Il nous a quittés ce 9 mars 2016, peu de temps après le décès de sa fidèle secrétaire Colette Stouffs et peu de temps avant celui de son ami de longue date le Professeur Gérard Siest de Nancy. Avec sa disparition, l’Académie royale de Médecine de Belgique, et en particulier la Ve section, perd un de ses membres les plus actifs, les plus fidèles, les plus chaleureux et les plus éminents.

A Cédric et Audrey, à leur maman, à leurs conjoints, leurs enfants et à leurs familles, l’Académie présente ses condoléances émues. Elle rend hommage à Camille Heusghem, Collègue et membre honoraire disparu, qui restera à jamais gravé dans nos mémoires !