Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge académique de feu le Pr Janos Frühling, Secrétaire perpétuel honoraire

Éloge académique du Professeur János FRÜHLING, Secrétaire perpétuel honoraire, et Secrétaire perpétuel (2005-2011).

par le Pr Dominique BRON, membre titulaire, et le Pr Augustin FERRANT, Secrétaire perpétuel.

Mme D. Bron prend la parole :

Madame Frühling, Chère Arlette,

Madame et Monsieur Pierre Frühling, 

Chers Florence et Quentin,

Mesdames et Messieurs,

Je suis très reconnaissante à l’Académie royale de Médecine de Belgique de m’avoir chargée de cet hommage à feu le Professeur Frühling.

Permettez-moi de m’acquitter de cette tâche bien sûr en ma qualité de membre de l’ARMB et collègue médecin durant  plus de trente ans mais surtout, comme amie spirituelle partageant les mêmes valeurs.

Cette ligne du temps que vous allez découvrir reprend les grandes étapes d’une vie bien remplie.

János Frühling nait en 1937 à Budapest et restera fier d’être hongrois jusqu’à son dernier souffle, mais il appartient à une classe qui ne plait pas à l’occupant russe, et après  le soulèvement des étudiants hongrois contre l’oppression communiste, il doit quitter la Hongrie pour poursuivre ses études de médecine à Vienne. Vienne qui, dans les années 60, après le traité d’état de 1955, devient un haut lieu de la vie culturelle et intellectuelle en Europe. C’est à Vienne qu’il rencontre son épouse, Arlette, étudiante à la faculté de Philo et Lettres.

Après leur mariage, ils rejoignent la Belgique en 1963 (pays d’origine du père d’Arlette). C’est le Professeur Simon, une amie de son beau-père, qui va l’initier à la médecine nucléaire et  l’aider  à obtenir une bourse qui lui permettra  de travailler à l’Institut Bordet dans le service du Pr Henry.  A  l’Institut Bordet, il  est repéré par le Pr A. Claude qui revient des Etats-Unis  et mène des recherches fondamentales sur les constituants cellulaires. Dans son laboratoire (1966-1969), János Frühling apprend  les bases de notre biologie moléculaire actuelle ;  il ne cessera de rendre hommage à son maître le  Pr A. Claude,  son père spirituel, le père qu’il n’a pas eu, qui lui apprend la rigueur scientifique.

Quel immense bonheur pour lui quand  A. Claude lui demande de l’accompagner à Stockholm avec le Pr Chr de Duve pour recevoir en 1974 le Prix Nobel de Physiologie.

A l’Institut Bordet, il fait une ascension impressionnante : Chef du Service de Médecine Nucléaire en 1984, Directeur Médical de l’Institut Bordet en 1986, Médecin Directeur Général en 1988.  Il est aussi Professeur en médecine nucléaire à l’ULB en 1984 et sera conseiller du Recteur entre  1986 et  1990.  Le premier PET/CT en Belgique, c’est encore lui  et grâce à un grant de la fondation Ittier (la modeste somme de 100.000 Euros), il contribue au développement de la radio-immunothérapie et des immuno-PET/CT utilisés aujourd’hui pour  l’imagerie  et le traitement des lymphomes.  Les thèses de K. Muylle et G. Gebhart  étayeront ce programme avant-gardiste.

Mais la carrière de J. Frühling ne s’arrête pas à  l’Institut Bordet ; il devient  le Président de l’Ordre des Médecins de 2004 à 2006. Il est nominé par  l’ARMB en 1995, entre à l’Académie de Budapest en 2001, sera Président de la Société des Savants Hongrois en 2002 et … le couronnement de sa carrière,  quand il devient Secrétaire perpétuel de l’ARMB en 2005.

Je pourrais m’arrêter ici mais ce serait occulter ce que j’ai - et que beaucoup d’entre vous ont -  apprécié le plus chez  János.  Parmi ses multiples facettes, j’ai choisi d’en approfondir quatre où nos chemins se sont croisés, chaque fois, à ma plus grande  satisfaction.

Nos chemins se croisent pour la première fois à  l’Institut Bordet où, élève médecin dans les années 70, je passais dans son service pour  compter mes cellules marquées à la thymidine tritiée. Je n’ai pas échappé à ma leçon sur la radioprotection mais sur un ton paternaliste qui m’interpelle, avec un professionnalisme que tout le monde lui reconnaît. Durant ces années à l’Institut Bordet, je découvre  un homme qui incarne la médecine de façon exemplaire : continuellement reconnaissant envers ses pairs,  Chef de Service attentif à son personnel,  Directeur Médical engagé, il défend son Institut et la multidisciplinarité en oncologie,  encourage la recherche et sera un merveilleux ambassadeur pour la Médecine Nucléaire.

Son combat pour la radioprotection fait de lui un expert national puis international. Il sera d’ailleurs  envoyé à Tchernobyl comme expert. C’est aussi un pionner quand il propose - en Belgique - des gélules d’iode aux personnes potentiellement à risque. Il conduira son Service de Médecine Nucléaire d’un laboratoire de radio-isotopes à l’imagerie multimodale que nous lui connaissons aujourd’hui.

La deuxième facette  que je me dois de développer, c’est son combat pour les Droits de l’Homme qu’il traduit en « Droit de la Femme ». Je ne me rappelle  pas avoir rencontré, de ma vie, un homme qui plaçait autant sa confiance  dans la gent féminine, en n’hésitant pas à leur confier pouvoirs et responsabilités.

Cette admiration pour la gent féminine, il la doit à sa mère Agnès, femme de caractère, violoniste qui lui donnera le prénom de Johan, parce que Johan Brahms était  son compositeur favori  mais surtout,  restera son « mentor » jusqu’à ses 93 ans !

Sa femme, Arlette qu’il rencontre à Vienne, l’accompagnera dans toutes ses missions durant plus de cinquante années de complicité et  lui donnera un fils, Pierre, dont il ne tarit pas d’éloges  tant il brille dans ses études et même dans le sport de haute compétition. Il adore sa belle-fille, Ariane et ses deux petits-enfants (Quentin qui a hérité de sa mémoire et de sa passion pour l’Histoire, Florence qui a hérité de sa mémoire et à qui tout semble réussir).

Et puis, il y aura les femmes-médecins à l’Hôpital à qui il n’hésite pas de confier des postes à responsabilités : Mme le Pr F. Meunier, Chef des maladies infectieuses, Mme le Pr M. Piccart, Chef de l’Oncologie, Mme le Pr Ewalenko, Chef de l’Anesthésiologie et moi-même, Chef de l’Hématologie/Transfusion et présidente du Comité d’éthique. Quand il quitte ses fonctions de Médecin Directeur, l’Institut Bordet est un matriarcat et  c’est encore à une femme, Mme le  Dr de Valeriola qu’il passera  le flambeau de la Direction.

Et enfin, il y a la féminisation de  l’Académie royale de Médecine (la liste des femmes nominées durant son mandat est longue) et surtout, pour la première fois de l’Histoire de l’ARMB, une femme devient Présidente. Mme le  Pr J.-A.  Stiennon-Heuson, une femme de caractère qui a réussi à se faire apprécier et respecter et qui m’a toujours octroyé sa confiance, ce pour quoi  je la remercie au passage.

La troisième facette de sa personnalité est emprunte de  son enfance difficile marquée par  le joug russe et communiste, ce qui lui permettra de proprement déguster la liberté qu’il découvre en Belgique. A sept ans, Il échappe de justesse au train qui emmène ses passagers à Auschwitz mais n’échappera pas aux camps NAZI en Autriche.  Plus tard,  Il deviendra  administrateur de la Fondation Auschwitz. En 1956, à  19 ans déjà, il fait partie de cette jeunesse hongroise qui réclame le droit à la liberté.

Toutes les personnes qui l’ont côtoyé reconnaissent  son érudition. Il est avide de connaissances et de culture. Sa mère, son grand-père, son père spirituel (Pr A. Claude), tous y  ont  un peu contribué. János Frühling est une encyclopédie sur pattes, il ne peut prononcer un discours sans faire  référence à des auteurs autrichiens, des physiciens allemands, des philosophes français,… L’histoire des  Balkans n’a  aucun secret pour lui.

En musique, il connait les compositeurs, les interprètes, les chefs d’orchestre.  En sport, il s’intéresse au football et à l’athlétisme à travers son fils Pierre qui fait de la compétition. C’est un cauchemar de lui faire un cadeau, m’avouera sa secrétaire !

Arrivé en Belgique avec un diplôme allemand, pour être nommé au cadre de l’Institut Bordet, il devra passer les examens de français et de néerlandais. Nos chemins se croisent à nouveau quand  Il me confie au Pr S. Requilé, son Pr de néerlandais, qui l’avait aidé à  réussir mais c’est probablement le seul examen de sa carrière qu’il a dû repasser trois fois avant de le réussir!!!

A l’ULB, le Pr J. Frühling sera aussi conseiller du recteur pour la politique hospitalière de 1986 à 1990. Il portera  très haut les valeurs de notre Université.

•C’est un humaniste qui respecte la personne pour ce qu’elle est plus que pour son titre.

•C’est un homme de liberté, engagé dans les combats éthiques (à l’Institut Bordet, j’ai eu l’occasion de partager avec lui des discussions sur l’expérimentation humaine, les droits des patients, la fin de vie…).

•C’est un homme d’honneur  …  sensible aux honneurs, non pas pour les décorations qui en découlent  mais essentiellement pour la reconnaissance qu’elles symbolisent vis-à-vis de ses engagements d’émigrés, réfugiés politiques. 

•C’est un homme de cœur, généreux professionnellement et familialement.

•C’est un homme de devoir, dans toutes les responsabilités qu’il exercera, il fera don de lui, de son temps. C’est un homme sincèrement désintéressé.

•C’est un homme d’esprit, capable d’auto dérision. Il n aurait pas voulu que l’on pleure aujourd’hui en parlant de lui.

Les mots « Probe et Libre » resteront attachés à sa mémoire, autant que son merveilleux accent hongrois.

Mais le couronnement de sa carrière est son mandat de Secrétaire perpétuel à l’ARMB. Son successeur, le Pr A. Ferrant,  peut mieux que quiconque vous éclairer, si c’est encore nécessaire,  sur cette dernière partie de sa carrière. Avant de lui passer la parole, je suis chargée par la famille de le remercier pour l’accompagnement dont il a fait preuve  durant les derniers mois du Prof Frühling, qui a perdu son combat contre la maladie.

IGOR STRAVINSKY : « Too many pieces of music finish too long after the end ».

Mr A. Ferrant poursuit :

Monsieur Frühling avait été appelé à siéger parmi les membres correspondants déjà en 1995, pour être promu au rang de membre titulaire en mai 2000.

Je cite ici un passage de sa lettre de remerciements qui exprime non seulement sa reconnaissance mais aussi ses dispositions qui sont tellement d'actualité : « cette promotion est pour moi, ex–réfugié politique, la confirmation que j'ai bien choisi mon pays d'adoption, et que la société belge m'a apporté par cette nomination, la preuve définitive de sa conception humaniste, libérale et démocratique ». Fin de citation.

Ce qui en passant n’empêche que Monsieur Frühling est toujours resté fier de ses origines, comme illustré par ce petit tableau exposé dans son bureau qui mentionne : « Il ne suffit pas d’avoir du talent, encore faut-il être hongrois », et plus haut, dans un registre différent : « Les grandes nations donnent une renommée à leurs ressortissants, les enfants des petites nations doivent œuvrer en permanence pour la reconnaissance de leur mère-patrie ».

Étant remarqué par ses interventions bien ciblées, ses communications originales et une participation efficace et très appréciée aux travaux du Bureau, il est élu Secrétaire perpétuel de l'Académie royale de Médecine de Belgique en 2005, dans des circonstances inhabituelles et difficiles.

Il a été la cheville ouvrière de nombreux avis de notre Académie, de la mise en place de la commission de communication, de la création d'une école doctorale thématique en médecine clinique expérimentale, et encore de l’octroi de bourses pour chercheurs cliniciens juniors.

C'est aussi sous son impulsion que les Statuts de notre Académie ont été adaptés, permettant une représentation équilibrée, et sélectionnée sur base de la qualité.

C'est dire que Monsieur Frühling était foncièrement juste, et qu’il plaçait l'intérêt de l'Académie et les qualités des hommes au-dessus des intérêts des partis et des clochers. À ce titre, comme par son infatigable capacité de travail, il fut un exemple.

En plus, sa rigueur, sa persévérance, sa sagesse, sa nature affable et sa diplomatie ont permis d'améliorer le fonctionnement de l'Académie de médecine et sa renommée.

Comme déjà dit, Monsieur Frühling était fort attaché à l'Académie. Il s'y sentait bien. On peut dire qu'elle était devenue une fibre de son cœur. Loin d'écraser les collaborateurs, il y partageait au mieux avec toutes et tous les tâches et les devoirs, il y était un pater familias.

Une fois admis à l'honorariat, il venait encore plusieurs fois par semaine à l'Académie.

Les conversations, sous son œil vif et bienveillant, portaient sur de vastes sujets qui allaient des activités courantes de notre Compagnie jusqu'aux questionnements éthiques et sur les problématiques de fin de vie. Sur ce, il est resté d'une fidélité inébranlable au serment d'Hippocrate, et nous voyons ainsi la personnalité de Monsieur Frühling, entièrement libre de cette secrète culpabilité qui fait craindre le dangereux virus du doute et du mal-être qui s'empare de beaucoup de personnes le long de leur chemin de vie. Il s'est comparé un jour à un électron libre humain en quête de la recherche d'absolu, entre l'Europe centrale et l'Occident.

Il pratiquait le parfait respect des convictions de chacun, mais il devait savoir que la source cachée du véritable humanisme se situe bien plus profondément que celle des rites.

Sa culture générale et son érudition étaient exceptionnelles et remarquablement à jour.

Sa dernière œuvre, publiée après son décès, et partagée avec le confrère Jean Creplet, concernait les évolutions si interpellantes de notre système de santé.

Madame, vous avez partagé la vie de Monsieur Frühling pendant plus que 53 années, durant lesquelles vous lui avez été d'un soutien entier.

Votre époux a toujours été très présent et bienveillant, et on peut dire que votre foyer était animé par un esprit qui dépasse l'intimité familiale, soyez- en, vous et votre famille,  honorés.

Nous garderons de Monsieur Frühling l’image d’un brillant médecin humaniste, toujours à l’écoute, et très dévoué à ses prochains.