Académie royale de Médecine de Belgique

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Remarques concernant la communication de M. A. Gratia intitulée : "La notion de la pluralité des bactériophages ; ses origines et ses conséquences ", par M. J. Bordet, Membre titulaire.

La communication de M. Gratia, qui veut bien s’occuper de mes recherches, appelle de ma part quelques commentaires. Je suis d’accord avec M. Gratia concernant une question de priorité qui avait été soulevée et qui est relative au fait que des principes lytiques différents peuvent être présents dans un même liquide. Comme M. Gratia le rappelle et comme je l’ai signalé explicitement il y a 17 ans (Annales Pasteur, 1925), ce fait a été découvert par Bail, Watanabe, Asheshov, qui ont distingué ces divers principes en se fondant sur l’aspect des taches lytiques. Comme M. Gratia le rappelle, j’ai signalé avec Ciuca, en 1921, le premier exemple de sérum antilytique. Utilisant de tels sérums, Gratia et Jaumain purent différencier des principes respectivement actifs sur le staphylocoque et le colibacille. Bruynoghe et Appelmans montrèrent que même des principes actifs sur le même microbe peuvent être antigéniquement différents.

            Dès 1920 et janvier 1921, j’avais signalé avec Ciuca que dans une culture sensible à un principe, certains individus microbiens peuvent se montrer résistants en manifestant parfois des caractères très particuliers, et qu’un principe étudié par nous pouvait s’adapter à lyser des microbes différents de ceux qu’il attaquait à l’origine. En 1922, nous constatâmes, comme M. Gratia le rappelle, que d’un liquide bactériophage capable de lyser les deux races (R et S) du colibacille, on peut retirer un principe spécial n’attaquant que l’une d’elles (S) et laissant se développer la race (R), autoagglutinable en bouillon et qui, sur gélose, donne un gazon ne s’irisant pas à la lumière. Ainsi s’affirmait la notion de l’inégale sensibilité des races colibacillaires à l’égard d’un même principe. Ainsi apparaissait le fait que le liquide lytique total étudié était complexe. En effet, il devait évidemment contenir autre chose encore que le principe extrait, puisque celui-ci ne lysait qu’une race, tandis que le liquide total les lysait toutes deux.

            Cette « autre chose » était-elle une forme plus virulente d’un principe qui, susceptible d’atténuation, pouvait engendrer en s’affaiblissant le principe actif seulement sur la race S, et que nous avions extrait, ou bien le liquide total contenait-il un autre principe énergique, différent du principe extrait non seulement par sa virulence, mais aussi par sa nature intime, par l’ensemble de ses qualités ? Remarquons d’ailleurs, que ces deux hypothèses n’étaient pas exclusives l’une de l’autre. La seconde se révéla exacte lorsque M. Gratia, non seulement retrouva dans ce même liquide lytique total le principe (actif sur S) que nous avions décrit, mais encore en retira un autre, capable d’attaquer les deux races, et tout différent du précédent notamment par l’aspect des taches lytiques et par les qualités antigéniques. Quant à la première hypothèse, nous l’avions énoncée, comme M. Gratia le rappelle, dès nos premières recherches. Or, notre récente communication l’a parfaitement confirmée. M. Gratia nous dit que dès d’abord elle lui parut douteuse. Elle est pourtant exacte. D’ailleurs, les critiques qu’il dirige contre elles ne sont pas pertinentes. « Pour être valable, dit M. Gratia, il fallait que le phénomène fût général. » Pourquoi ? Tout fait qui est vrai est valable. Au surplus, je pus apporter sans tarder (Annales Pasteur, 1925) un autre exemple typique d’atténuation, celui qui concerne le principe provenant du colibacille lysogène de Lisbonne. En résumé, il est bien vrai que le liquide lytique en question, outre notre principe dit faible, contenait un second principe très différent du précédent. Mais il est vrai aussi que la virulence du premier principe, celui que nous avions isolé tout d’abord sous sa forme atténuée, est sujette à des fluctuations incessantes, de sorte que parfois il lyse les deux races, et parfois n’en lyse qu’une, méritant alors d’être qualifié faible. Le facteur concentration joue dans ces variations d’énergie un rôle très important, sur lequel nous insistons encore dans notre dernière communication. Le principe affaibli peut être renforcé, sans toutefois se modifier à d’autres égards, et notamment (c’est le point sur lequel nous avons récemment insisté), sans se transformer en l’autre principe, celui que M. Gratia a isolé. Grâce à ce renforcement, le principe qui était faible peut désormais lyser les deux races colibacillaires, sans exiger le concours de l’autre principe, antigéniquement différent, celui de M. Gratia, de sorte que la lyse complète n’est pas nécessairement due à l’intervention d’un complexe. L’hypothèse que nous avancions en 1922 s’est révélée conforme aux faits. Tout cela est en somme assez simple.

            A propos de l’action du calcium sur la lyse, M. Gratia croit devoir rappeler une observation qu’il a faite sans l’avoir publiée, à savoir que certains principes lysent même en présence d’oxalate. M. Gratia oublie que j’ai signalé ce fait dès 1926 (C. R. Soc. Biologie, t. XCIV, p. 403) en mentionnant d’autre part que l’addition d’oxalate empêche la lyse par d’autres principes, lesquels exigent pour agir une dose appréciable de calcium. M. Gratia attribue à un autre auteur, qui l’a formulée seulement en 1937, l’hypothèse que les divers bactériophages auraient tous besoin de calcium, mais que leurs exigences seraient inégales, certains d’entre eux pouvant effectuer la lyse en présence des traces infimes de calcium que l’oxalate laisse dans le liquide. C’est justement cette idée que j’ai exprimée en 1926, c’est-à-dire 11 ans auparavant, et que nous avons développée un peu plus tard, en collaboration avec M. Renaux (Annales, Pasteur, 1928, t. XLII, p. 1317). Dans notre récente communication à l’Académie, cette notion est reprise et son exactitude est démontrée.

            Quant à la question si controversée de la nature et de l’origine des bactériophages, il n’y a pas lieu de la discuter à propos des communications faites récemment ici. On ne pourrait que répéter ce qui a été dit maintes fois, car les faits actuellement connus ont déjà suggéré de surabondants commentaires. Mieux vaut attendre de nouvelles données expérimentales ; je tâcherai d’en fournir bientôt.

            Séance du 27 juin 1942.