Académie royale de Médecine de Belgique

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Texte Alphone Lafontaine, correspondant

(Séance du samedi 29 septembre 1984)

LA SANTÉ ET L’ENVIRONNEMENT FACE AUX PROGRÈS DE LA BIOTECHNOLOGIE  

par Alphonse LAFONTAINE (UCL), correspondant.

La biotechnologie est généralement définie comme l’application d’organismes, de systèmes ou de processus biologiques à des fins industrielles ou à des fins de service.  Ceci implique une intégration active de la biologie, de la microbiologie, du génie génétique, de la biochimie, du génie chimique et des procédures industrielles de manière à optimiser l’utilisation de leurs potentiels respectifs et à assurer simultanément la sécurité de l’homme et du milieu.

Font implicitement partie d’une telle définition les applications à la production d’aliments ou de produits chimiques, à l’agriculture et à l’élevage sans oublier celles qui visent la santé ou la sauvegarde du milieu ou celles qui, plus méconnus, visent certaines applications industrielles comme la récupération de certains métaux ou l’élimination du soufre des combustibles.

Au sens large du terme, la biotechnologie n’est pas une chose nouvelle et depuis des millénaires, l’homme y a eu recours pour produire du vin, faire du pain, du beurre ou du fromage, pour sélectionner les races d’animaux ou de plantes.

Mais c’est récemment que de nouvelles et étonnantes possibilités sont apparues en biologie moléculaire et en génétique avec le développement de la technologie de la recombinaison de l’ADN qui permet le transfert d’informations génétiques spécifiques d’une cellule à l’autre.  La CEE entend par travaux impliquant l’ADN, la formation de nouvelles combinaisons de matériaux génétiques par l’insertion de molécules d’acide nucléique, produit de n’importe quelle façon extérieurement à la cellule, à l’intérieur du virus, plasmides bactériens ou autre système vectoriel de manière à permettre leur incorporation dans un organisme-hôte à l’intérieur duquel elles ne surviennent pas de façon naturelle mais où elles peuvent se multiplier de façon continue.

Le souci posé par l’épuisement futur des ressources non renouvelables a amené l’homme à s’intéresser à l’utilisation éventuelle d’un éventail plus large de matériaux bruts renouvelables notamment pour la production de nourriture pour l’homme et pour l’animal ou de matériaux industriels, de médicaments et de substances de diagnostic pour la santé, de combustibles alternatifs ou une exploitation et un contrôle plus rationnel des déchets.

Allant plus loin, d’aucuns ont entrevu et entrepris l’application des techniques de recombinaison de l’ADN à certaines thérapeutiques génétiques chez les végétaux, chez les animaux et chez l’homme : il s’agit d’un aspect du problème qui mérite une approche particulière quant aux décisions à prendre tant dans le domaine de la recherche que dans le domaine des utilisations, approche qui doit entre autres tenir compte, sur le plan humain, des aspects éthiques, et sur le plan de l’environnement, des répercussions éventuelles sur la flore et sur la faune.

Si la biotechnologie n’est pas une science entièrement nouvelle (l’homme a, il y a des millénaires, déjà utilisé les mutants du blé ou sélectionné des variétés dans les espèces utilisées pour l’élevage, le Père Noé en avait déjà éprouvé les avantages et les risques en fermentant le jus de la treille), il n’en reste pas moins vrai que les risques réels ou potentiels doivent être évalués et gérés en fonction des stratégies appliquées à l’évaluation et au contrôle des risques pour l’homme et pour le milieu et en fonction d’établissement de sages balances entre les avantages et les désavantages.  Cela d’autant plus que le biotechnologie se développe et se diversifie activement.

Elle a recours à une gamme de plus en plus large de micro-organismes y compris ceux modifiés par la biogénétique.  Elle réalise une série de plus en plus étendue de produits chimiques, qu’il s’agisse de production de masse de substances utilisées pour l’alimentation humaine ou animale ou de production sélective de substances utilisées en médecine comme des hormones ou des vaccins ou des anticorps monoclonaux.

Les répercussions de la biotechnologie sur l’environnement présentent deux caractéristiques : le risque potentiel de dispersion de germes pathogènes (ou susceptibles de l’être) et la production accrue de déchets biologiques.  A propos de ceux-ci, les progrès permettent d’envisager leur conversion en produits utiles notamment au point de vue énergétique (méthane et éthanol).

Quant aux risques potentiels de dispersion de germes pathogènes éventuellement dangereux pour l’homme et les animaux mais surtout pour les végétaux, ils posent des problèmes de sécurité au niveau des laboratoires de recherche et de l’industrie biotechnologique et une attention particulière doit être notamment accordée à la transmission aérogène, surtout par les aérosols.  Sans oublier les réactions allergéniques qui peuvent être liées aux substances produites.

Par ailleurs, il importe de vérifier régulièrement dans les larges populations microbiologiques utilisées leur homogénéité pour écarter les contaminants éventuels pathogènes ou toxigènes.

De même, s’impose la mise au point de techniques permettant de dépister les substances toxiques contaminant éventuellement le produit destiné à l’alimentation humaine ou animale avant que la concentration n’en devienne dangereuse ou préoccupante.  Il en sera de même pour les produits biotechnologiques destinés à la thérapeutique ou à la prophylaxie : nous y reviendrons un peu plus tard.

En conséquence, les règles suivantes doit être observées, conformément aux souhaits de l’OMS :

A.  L’emploi d’un organisme pathogène ou même un organisme quel qu’il soit ne sera accepté qu’après une évaluation aussi précise que possible des effets d’une dispersion sur l’ensemble du milieu ;

B.  l’emploi de pathogènes pour l’homme et pour les mammifères sera interdit sauf autorisation spécifique et entourée de conditions imposées par l’autorité compétente et une surveillance régulière ce celle-ci ;

C.  l’emploi de pathogènes pour les plantes essentielles comme les céréales sera interdit ;

D. des recherches sont nécessaires pour empêcher la dispersion des germes pathogènes notamment par aérosols comme il est indispensable de développer des méthodes permettant de dépister rapidement les contaminants éventuels, y compris les virus, de détecter rapidement les toxines et substances toxiques à faible concentration, de prévenir ou de réduire les indices allergéniques et les effets toxiques éventuels notamment au niveau de la peau et des poumons ;

E.  des études et des prescriptions sont indispensables en ce qui concerne la destination des déchets (y compris leur récupération par la biotechnologie pour en tirer des substances utiles entre autres au point de vue énergétique) et les méthodes de désinfection pour éviter des perturbations au niveau du milieu.

Ces règles supposent :

1.   la détermination des propriétés physiques, chimiques et biologiques et des dangers éventuels, ainsi que le développement de méthodes pour les identifier et pour les surveiller ;

2.   la mise au point de techniques d’échantillonnage pour tester la toxicité y compris les actions mutagènes,   les actions cancérogènes et les effets éventuels d’initiateur, promoteur ou co-carcinogène ;   

3.    l’évaluation des risques après inhalation ou exposition cutanée sans négliger les autres voies d’exposition ;

4.  l’étude des répercussions des rejets dans le milieu y compris les interactions et les transformations, les risques d’altération ou de contamination de la chaîne alimentaire, les conséquences écotoxicologiques et les dégâts dans le milieu.

5.   le « risk-assessment » des effets éventuels sur la santé et le milieu et l’élaboration des parades éventuelles comme l’identification des matériaux susceptibles de devenir dangereux, les méthodes pour prévenir la contamination des substances produites, la détoxification des déchets, les mesures pour éviter la contamination des locaux, des équipements et du milieu ambiant sans oublier, point important, les méthodes de décontamination en cas d’accident ;  

6.    « last but not the least », l’éducation appropriée des chercheurs scientifiques et des utilisateurs industriels.

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