Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge de feu le Pr Albert Claude, membre honoraire régnicole

(Séance du  31 mars 1984)  

Éloge académique du Professeur Albert CLAUDE, membre honoraire régnicole,

par Jacques HENRY, correspondant.          

Prononcer l’hommage d’un homme comme Albert Claude est une tâche bien ardue qui ne pourra certes être réalisée que fort imparfaitement.

Sa grande complicité, son extrême réserve faisaient qu’il était difficile à bien connaître même si, pendant plus de vingt ans, nous l’avions côtoyé chaque jour.

Albert Claude nous a quittés en mai 1983.  Il était né à Longlier, dans la province du Luxembourg, le 23 août 1899.  Il restait fort attaché à son village natal et en parlait d’ailleurs avec une certaine nostalgie.  Il y consacre d’ailleurs trois pages de son autobiographie, rappelant que Pépin le Bref  y passa deux hivers et que son fils Charlemagne y réunit une haute Cour de Justice en 771.  Sa mère mourut fort jeune d’un cancer du sein, lorsqu’il avait sept ans.  Il commença ses études primaires dans son village natal, mais les termina à Athus, où il apprit à lire l’allemand sans le comprendre.  Puis il entra comme apprenti aux ateliers d’Athus-Grivegnée et il obtint ensuite son diplôme de dessinateur industriel.

En 1916, il s’engage comme volontaire dans le « British Intelligence Service » et est déporté deux fois dans des camps de concentration.  La guerre finie, il entre à l’Ecole des Mines de Liège, car, n’ayant pas fait d’études moyennes, il ne peut entrer en Faculté de Médecine.  Et pourtant, il en avait la vocation, ayant passé bien des heures avec le médecin du village qui soignait sa mère, puis son oncle, alors que son père et ses frères aînés étaient au travail.  Il eut alors la chance, quelques mois s’être inscrit à l’Université, de pouvoir réaliser son rêve d’entrer tout de même à la Faculté de Médecine. En effet, une loi permettait aux anciens combattants d’entreprendre des études universitaires de Médecine sans avoir suivi les humanités gréco-latines et son attitude courageuse pendant la guerre – qui lui valut plusieurs citations élogieuses dont une signée par Winston Churchill – le rangeait parmi les bénéficiaires de cette loi.  Il est diplômé docteur en Médecine de l’Université de Liège en 1928.

Déjà pendant ses études, il avait montré son goût pour la recherche en travaillant au laboratoire du professeur de Zoologie Désiré Damas, puis à celui du grand physiologiste qu’était Henri Fredericq.  C’est là qu’il rencontra celui qui devait devenir un des amis qui le connaissait le mieux, notre collègue Marcel Florkin.

Enfin, il s’orienta vers la cancérologie avant la fin de ses études en travaillant dans un laboratoire de la Clinique chirurgicale du Professeur Delrez et en collaboration avec celui de Jean Firket, sur les greffes hétérologues de cancer.  Ce travail lui valut d’obtenir une bourse de voyage du gouvernement pour se rendre dès la fin de ses études à Berlin où il s’initia à la culture de tissus dans le laboratoire d’Albert Fisher au « Kaiser Wilhem Institute », après un court passage à l’Institut du Cancer qu’il dut quitter prématurément, ayant montré que la théorie de l’origine du cancer proposée par le directeur reposait sur des expériences techniquement fautives.

Après son séjour chez Fisher, Albert Claude sait exactement ce qu’il veut.  Il est désigné comme boursier de la « Belgian American Educational Foundation » et il écrit au docteur Flexner, directeur de l’Institut Rockefeller à New York pour lui proposer un plan de travail bien précis dans les laboratoires de Peyton Rous ou d’Alexis Carrel.  Ce plan concerne l’identification de l’agent filtrant du sarcome de Rous.  Il y avait dans cette démarche un mélange de naïveté et d’inconscience, mais, quoi qu’il en soit, si ni Rous ni Carrel n’ont voulu accueillir Claude, il put réaliser son programme dans le laboratoire de Murphy.  Il y démontre que l’agent filtrant du sarcome de Rous est un virus de nature ribonucléique.

Il  alors l’idée d’appliquer à l’étude de la cellule les méthodes d’ultracentrifugation fractionnée qu’il avait utilisées pour isoler le virus du sarcome de Rous.

Il désintègre les cellules et suspend leurs débris pour pouvoir, après centrifugation différentielle, disposer de suffisamment de substances pour passer à l’analyse biochimique.  Cette technique fit évidemment pousser pas mal de clameurs aux histologistes et aux cytologistes classiques qui goûtaient assez peu la mayonnaise de cellules !  Mais Albert Claude qui était d’un entêtement particulièrement poussé,  ne se laissa pas démonter par les obstacles ni les critiques.  Il put ainsi isoler les mitochondries et montrer en 1946 à leur niveau la présence d’enzymes respiratoires, découverte fondamentale pour l’évolution ultérieure de la Biologie cellulaire.  D’autre part, dès 1938 Claude avait isolé une fraction de petits granules qui formaient environ 20 % du poids du résidu sec du cytoplasme et qui ne correspondaient à aucune structure visible au microscope optique ; plus tard ces granules furent appelés microsomes ; beaucoup incluaient ces structures dans la catégorie des artéfacts puisqu’ils ne correspondaient à rien de visible au microscope optique.  Mais Claude continue imperturbablement son idée et grâce au microscope électronique, il met en évidence tout d’abord le « reticulum endoplasmqiue », puis ses collaborateurs Porter et Fullam démontrent que les microsomes représentent le résultat d’une fragmentation du réticulum endoplasmique.

Si l’on veut essayer de résumer l’apport de Claude à la Science durant cette période qui s’étend de 1929 à 1950, on peut dire qu’il  a été à la base de l’introduction de la centrifugation différentielle et de la microscopie électronique en Biologie cellulaire.

En 1950, Albert Claude est professeur à l’Université de Bruxelles, nomination qui provoque certains remous, étant donné qu’aucun enseignement particulier ne lui est confié ; il est aussi nommé directeur scientifique de l’Institut Jules Bordet.  Cette décision était due à la persévérance des autorités académiques de l’Université libre de Bruxelles qui, après la deuxième guerre mondiale, voulaient donner une nouvelle impulsion à son « Centre des tumeurs » dont les promoteurs, les professeurs A.P. Dustin, John Murdoch et René Loicq avaient disparu.  C’est le recteur Jacques Cox qui, le premier, en conçut l’idée en 1946, mais il fallut près de quatre ans avant que ce projet se concrétise.  En effet, Albert Claude prenait toujours son temps et il craignait de ne pas pouvoir disposer à Bruxelles des moyens nécessaires à l’accomplissement de sa mission, telle qu’il la concevait.  On peut en effet se demander pourquoi Claude a accepté de quitter l’Institut Rockefeller et ses immenses ressources pour venir à Bruxelles prendre la direction d’un centre anticancéreux.  A cette question, Claude répondait avec son ironie un peu persiflante, que la raison la plus importante était une « erreur de jugement » ! Car connaissant peu la Belgique, à part son entourage restreint, sa famille et ses camarades d’université, et ne connaissant rien de l’Europe lorsqu’il avait quittée pour l’Amérique, il ne pouvait imaginer la différence entre les deux continents, lui qui était habitué à l’efficience, à la simplicité des contacts et aux ressources immenses des Etats-Unis.  Mais Albert Claude était au fond de lui-même un peu « boy-scout » et il avait aussi un certain romantisme qui lui venait peut-être de son père, grand admirateur de Victor Hugo, dont il aimait réciter les poèmes.  Il rêvait d’apporter sa pierre à la constitution des Etats-Unis d’Europe et là, faut-il le dire, il fut fort déçu !  A Bruxelles, l’ambition d’Albert Claude fut de créer un institut du cancer doté d’un laboratoire de recherches cliniques pour éclairer les jeunes médecins sur les progrès en Cancérologue, sur les thérapeutiques nouvelles qui devaient être utilisées avec discernement.  Cette tâche occupa Albert Claude jusqu’à sa retraite et il l’accomplit avec la même ténacité et aussi la même modestie, celles qu’l avait toujours montrées dans ses travaux scientifiques.  Son perfectionnisme a profondément imprégné tous ceux qui eurent le plaisir de travailler avec lui, même si certains ont pu marquer à l’occasion quelques mouvements d’impatience lorsqu’il leur apprenait comment ranger leurs crayons, toujours dans le même ordre, ou lorsqu’il fallait aller dans un magasin vendant de l’ « élecro-ménager » et y contrôler le gradient de température du réfrigérateur dans lequel on allait placer des échantillons biologiques !

Combien de jours – ou plutôt de nuits – les chercheurs de l’Institut Bordet n’ont-ils passés en fructueuses discussions avec Albert Claude ! Car tous ceux qui ont travaillé avec lui savent que c’est bien  après le coucher du soleil qu’il était dans sa meilleure forme.

Malgré les tâches absorbantes de ses nouvelles fonctions, Albert Claude équipa son laboratoire de Cytologie et de Cancérologie expérimentale et poursuivit, avec toujours la même rigueur, ses recherches sur les constituants cellulaires.  Par les techniques employées et par la précision des résultats, elles apparaissent dans la lignée de celles accomplies à New York.  Albert Claude suit la croissance et la différentiation des structures de l’appareil de Golgi ; il en établit le rôle qui est principalement celui du transfert et de l’empaquetage des lipoprotéines au niveau du foie.  A chaque étape biochimique, Claude démontre la succession des étapes morphologiques ; il découvre ainsi les structures transitoires correspondant à un cycle de synthèse.  Tous ces travaux, qu’il n’est pas possible de retracer, témoignent d’une méthodologie et d’une précision remarquables.  Albert Claude a été considéré par le « Journal of Cell Biology » comme le fondateur de la Biologie cellulaire moderne lorsque le volume 50 de ce journal lui fut dédié ; c’est lui qui a introduit l’usage de la balance et de l’analyse quantitative, sans détours, à l’étude de la cellule.

Les distinctions scientifiques obtenues par Albert Claude sont innombrables.  Il reçut le prix baron Holvoet du FNRS en 1965, puis, en 1970, le prix L.G. Horwitz de l’Université Columbia à New York, prix partagé avec ses collaborateurs Palade et Porter, pour leur contribution exceptionnelle à la connaissance des fonctions et de la structure fine des cellules.  En 1971, il reçoit le prix Paul Ehrlich et Ludwig Darmstaedter avec Porter et Sjöstrand pour leurs travaux de pionniers dans le développement de la microscopie électronique et de son application à l’étude des structures cellulaires.  En 1974 enfin, il reçoit le Prix Nobel de médecine qu’il partage avec nos collègues de Duve et Palade pour leur apport fondamental à la Biologie cellulaire.

Albert Claude était Membre de notre Compagnie, ainsi que de l’Académie nationale de Médecine à Paris, Membre d’honneur de l’ « American Academy of Arts and Sciences, de la « Koninklijke Academie voor Geneeskunde van België », Membre associé de l’Académie royale de Belgique, classe des Sciences, de l’Institut de France et Membre d’honneur de nombreuses sociétés savantes ; il était  docteur « honoris causa » de l’Université de Modène, de l’Université J. Purkinje à Brno, de l’Université Rockefeller à New York, des Universités de Liège, de Louvain et de Gand en Belgique.  Tous ces honneurs n’ont jamais altéré sa modestie, sa simplicité.  Ami de grands artistes, tels le musicien Varèse et les peintres Paul Delvaux et Diego Riviera – qui, dans une fresque appartenant au Musée national de Mexico, a reproduit l’aspect d’une culture cellulaire réalisée par Claude au laboratoire de Fischer – il restait très attaché à son frère avec lequel il vivait et à sa fille Philippe.

S’il aimait parfois choquer, c’était sans doute par une certaine timidité, et peut-être aussi pour susciter chez son interlocuteur les réactions qui lui permettaient de mieux le juger.  Parce que Claude ne jugeait pas à la légère, il prenait son temps en toute chose, avec douceur mais aussi avec persévérance.  Il gardait une grande simplicité, un goût de la solitude et un mépris du luxe qu’il devait sans doute à son enfance ardennaise, mais était sensible à la beauté, à « celle des forêts ardennaises, au bleu des myrtilles et de l’ardoise, au bleu-vert des sapins, nouveau venu parmi les chênes, au bleu-gris des ciels couverts », ainsi qu’il l’écrivait à son ami Marcel Florkin.  Néanmoins son admiration la plus profonde, il la vouait à la cellule qui depuis des millénaires avait tout inventé, disait-il, en ce qui concerne l’utilisation et la transformation de l’énergie.  Avec le paradoxe qu’il aimait souvent utiliser, il se plaisait à dire : « C’est la cellule qui est intelligente ».  Ce n’est pas le moment de philosopher sur ce qu’est l’intelligence, car, pour rendre hommage à un homme d’exception comme le fut Albert Claude, le mieux est peut-être de dire simplement que ses qualités de rigueur, de persévérance et d’honnêteté scientifique doivent être un exemple pour tous ceux qui sont concernés par les progrès de la science et qui comme lui croient à l’avenir de l’homme.