Académie royale de Médecine de Belgique

|

Eloge de feu le Pr Spartacus Lapière, membre honoraire et ancien Président

(Séance du 28 janvier 1984)  

Éloge académique du Professeur Spartacus LAPIÈRE, membre honoraire et ancien Président,      

par Henri VAN CAUWENBERGE, membre titulaire.  

Honorer ses maîtres est un devoir que nous ont enseigné les anciens.  Si ce précepte reste aujourd’hui une vérité, c’est aussi et peut-être plus que jamais, en ces années difficiles pour la science comme pour l’économie mondiale, une source d’exemples.

Se remémorer la vie des grands Maîtres est, pour nous tous, un puissant stimulant.  Nous sommes bien convaincus de ne pouvoir égaler les meilleurs et le Professeur Spartacus Lapière était de ceux-là.

Pour tous et particulièrement pour les plus jeunes qui ont tout l’avenir devant eux, connaître les principales péripéties de la vie des grands Maîtres, se rappeler leurs acquisitions scientifiques, leurs difficultés dans la recherche de la vérité, leurs victoires sur l’ignorance ou sur l’erreur sont à la fois une consolation dans les sorts adverses et un encouragement pour la poursuite de l’effort scientifique et médical.

Le Professeur Spartacus Lapière nous a quittés le 18 janvier 1982.

Pendant de nombreuses années, il a fait notre admiration par ses activités médicales, facultaires et académiques.  J’ai pu aussi personnellement apprécier son courage, sa dignité et sa sérénité devant la maladie.  Mon admiration n’est pas moindre pour l’homme, même malade, que pour le médecin, le collègue ou l’académicien.

Sans doute, des voix plus autorisées et plus compétentes que la mienne auraient pu présenter les titres du Professeur Spartacus Lapière ; le destin ne l’a pas voulu.

Je suis très sensible à la confiance qui m’est faite par le Bureau de l’Académie et par le Secrétaire perpétuel, pour remplir cette mission, oh combien délicate.

Spartacus Lapière est né, comme le dix-neuvième siècle s’achevait, le 17 juin 1899, à Angleur, l’une des communes récemment fusionnées dans le Grand Liège.  Ses parents lui donneront ce prénom très personnel, Spartacus, à l’image de ce que sera sa personnalité conquérante, indépendante, humaniste, sans le moindre esprit de compromission, capable de se sacrifier en silence pour les causes qui lui tiennent à cœur.  Suivant son père dans ses pérégrinations professionnelles, il vécut une partie de son enfance et son adolescence dans le sud du Limbourg.  Il fit ses études secondaires à Tongres à l’athénée royal de la ville, où il acquit le diplôme d’humanités anciennes avec « la plus grande distinction », le 14 juillet 1917.  Il connut ainsi l’esprit de cette région proche de notre ville de Liège, autrefois intégrée dans la Principauté et qui constitue la dernière avancée de l’influence romano-latine dans les marches germaniques.

C’est vraisemblablement au contact de ces deux civilisations, de ces deux cultures, que se forgea le caractère de Spartacus Lapière, défenseur de l’observation objective, de la pensée indépendante et des libertés humaines.

C’est l’Université de Liège qui devait tout naturellement accueillir le jeune étudiant, plein d’enthousiasme, soucieux de connaissance et de liberté.  Le Perron, symbole de notre ville et de son indépendance, et le souvenir de Sainte Beuve, devaient assurément l’attirer.

Brillant étudiant, externe puis interne à l’hôpital universitaire, Spartacus Lapière fut le modèle de l’élève studieux, zélé, d’une conscience professionnelle irréprochable, strict dans ses devoirs, mais tout aussi ardent à faire valoir ses droits.  Toujours calme et réfléchi, refusant d’accepter la contrainte intellectuelle et les situations injustes, il défendait avec une farouche volonté la liberté individuelle et ses convictions morales et politiques.

Longtemps plus tard, malgré l’assagissement inévitable qu’apportent les années, il savait défendre avec la même conviction et le même calme ses opinions et son sens de l’éthique.  Si ses colères étaient froides et calmes, elles n’en étaient que plus efficaces et finalement bénéfiques pour la défense du droit et de la vérité.

Proclamé docteur en médecine, chirurgie et accouchements le 25 juillet 1924, Spartacus Lapière devint l’assistant du Professeur Halkin à la clinique dermatologie de Liège.  Il assura cette fonction jusqu’en 1933.  Très attaché à son Maître Henry Halkin, qu’il considérait comme son père spirituel, il était empreint d’admiration pour cette remarquable figure d’homme, de médecin, de professeur.

Henri Halkin devait marquer profondément la formation médicale et scientifique de Spartacus Lapière.  L’honnêteté scrupuleuse de son Maître, sa probité scientifique totale s’harmonisaient admirablement avec le caractère de Spartacus Lapière qui trouvait dans ce respect de la vérité, réponse à ses propres aspirations.

Le 31 mai 1932, il reçut le titre d’agrégé de l’enseignement supérieur en Dermatologie et Syphiligraphie.  Le travail qui devait le conduire à ce titre était consacré aux mycosis fongoïdes.  Il s’agit d’une œuvre fondamentale en la matière.  Spartacus Lapière devait y faire preuve de ses qualités aiguës d’observation objective, de chercheur des sciences cliniques et fondamentales.

Dans la discussion et les conclusions de sa thèse, il fait montre d’une grande sagacité et de son sens averti de l’évolution scientifique.  Le mycosis fongoïdes, aujourd’hui un des lymphomes cutanés, était considéré par Spartacus Lapière comme une maladie granulomateuse très voisine du lympho-granulome malin de Sternberg-Paltauf.  A une époque où l’on considérait ces deux affections comme des maladies et sur le fait que le tissu qui réagit est le même dans les deux cas, le tissu réticulo-endothélial.

Il écrit dans les conclusions de son mémoire : « Dans les lymphadémies, il existe un groupe de maladies : les leucosarcomes où l’on retrouve pour les cellules lymphoïdes, la même filiation des lésions : d’abord des infiltrations, et pour finir par transitions insensibles, des lymphosarcomes.  Par analogie, nous pouvons appeler le mycosis fongoïde un granulo-sarcome.

Quoi qu’il en soit, la coexistence chez un même malade ou dans un même groupe de malades, de telles gammes de lésions évoluant insensiblement vers des néoplasies, paraît être une circonstance de choix pour l’étude du problème si important de la cancérisation.

Ses opinions ne sont pas très éloignées de celles qui retiennent aujourd’hui, de façon dominante, l’attention de nombreux chercheurs et cliniciens, à savoir les relations entre inflammation, infection, néoplasie, dépression immunitaire.  En la matière, Spartacus Lapière joua réellement un rôle de pionnier.

Nommé chargé de cours en Dermatologie et Syphiligraphie à l’Université de Liège en 1945, il succède à son Maître le Professeur Halkin et dirigea jusqu’à son admission à l’éméritat, un service de Dermatologie dynamique et de plus en plus réputé.

En 1949, il est nommé professeur à titre honorifique puis professeur ordinaire le 1er janvier 1953.

Comme professeur de Dermatologie, Spartacus Lapière se souviendra de l’enseignement de ses maîtres Henri Halkin et Lucien de Beco, il s’efforcera de donner à son enseignement, vie et sens pratique.

Dans sa leçon inaugurale il écrivit : « En général, la partie théorique du cours est bien connue, mais c’est devant le malade que la déficience se fait sentir : les diagnostics sont hésitants, les conseils thérapeutiques dépourvus de précision.  Ces connaissances trop vagues s’effacent vite, et au bout de quelques années, le bagage dermatologie du médecin praticien est réduit à trop peu de choses.

Quelles sont les raisons de cette situation ?

Nullement le manque de base théorique, mais bien plus le peu d’attention que les élèves accordent en général aux examens de malades, sans lesquels cependant ils ne peuvent acquérir cette expérience visuelle primordiale, en Dermatologie.

A partir de cette analyse visuelle des lésions cliniques en lésions élémentaires, l’habitude aidant, le diagnostic se pose avec une facilité et avec un degré de certitude plus grand qu’en Médecine interne, puisqu’une bonne partie des symptômes pathologiques sont visibles et que l’on peut suivre des yeux leur évolution.

Au cours de la même leçon, Spartacus Lapière déclare encore :

« Je compte réduire le temps consacré à l’exposé théorique du cours.  Cela fait, il me sera possible, pendant les heures de clinique, de consacrer plus de temps à la démonstration de malades choisis parmi des cas de tous les jours, tels qu’ils se présentent au cabinet du praticien.  J’insisterai sur le point de vue sémiologique, diagnostique et thérapeutique. En outre, je convierai les élèves à passer le plus souvent possible à la polyclinique, selon la liberté que leur laisseront les autres cours.

Ces principes décrits par Spartacus Lapière sont encore valables aujourd’hui dans les différents domaines de la Médecine clinique ; ils devraient inspirer nos enseignants.  En effet, la discussion au lit du patient ou au niveau des consultations de polyclinique est bien plus efficace que les cours théoriques qu’il convient de réduire, comme l’avait compris Spartacus Lapière, à l’essentiel, à la synthèse de nos connaissances.

A la tête du service de Dermatologie de l’Université de Liège, le Professeur Lapière s’est toujours inspiré de ces principes pour les étudiants en Médecine tandis qu’il donnait au niveau du troisième cycle une impulsion considérable au développement de l’école de Dermatologie dont le Professeur Degos de l’Université de Paris se plaisait à reconnaître la valeur exceptionnelle sur le plan national et international.  Le Professeur Lapière développa en effet, au niveau de son service, outre la qualité clinique dont il était toujours soucieux, des laboratoires d’Histopathologie, de sérologie de la syphilis, de Mycologie, d’analyses des tests cutanés et lorsque son fils Charles rejoignit son service, un centre de Dermatologie expérimentale.

Tout au long de sa carrière, le Professeur Spartacus Lapière développa intensément la recherche clinique et expérimentale.

Les mérites et les travaux scientifiques du Professeur Lapière lui ont valu d’assumer les plus hautes fonctions dans la Médecine officielle de son pays et lui ont acquis une place prééminente dans la Dermatologie mondiale.  Il nous est impossible de citer toutes les distinctions qui lui ont été conférées.  Parmi celles-ci, citons son titre de Membre titulaire de l’Académie royale de Médecine de  Belgique depuis 1960, celui de Président de la Société belge de Dermatologie et de Syphiligraphie de 1952 à 1954, celui de représentant aux conseils d’administration et aux comités scientifiques de la Ligue nationale belge contre le péril vénérien, de l’Institut de Médecine tropicale à Anvers, du Centre anticancéreux de Liège.

Ses collègues français ont tenu à honorer particulièrement cet éminent dermatologiste en le nommant membre titulaire de la Société française de Dermatologie et de Syphiligraphie – titre exceptionnellement attribué à un étranger – et vice-président de l’Association des dermatologistes et syphiligraphes de langue française.  Il était également Correspondant de l’Académie nationale de Médecine de Paris.  Le Professeur Lapière était encore membre d’honneur de la plupart des sociétés nationales étrangères, dont la société allemande de Dermatologie et la « British dermatological Society ».

La consécration de sa notoriété internationale a été particulièrement reconnue lors de son élection au comité international de Dermatologie à la réunion de Londres en 1952.  Il fut, en effet, l’un des douze membres élus de ce comité.  La valeur exceptionnelle de ses travaux scientifiques lui a valu de faire partie des comités de patronage de nombreuses revues dermatologiques, dont les Annales françaises de Dermatologie le « Hautarzt », le « Dermatologica », les « Excerpta medica », etc…         

Depuis 1925, le Professeur Lapière a enrichi la Dermatologie d’innombrables publications, plus de deux cents, qui restent un modèle de rigueur et d’honnêteté scientifiques, d’observation clinique minutieuse, de recherches histo-pathologiques et biologiques de première importance.  Pour ne citer que ses travaux les plus considérables, nous signalerons ses études sur les réticuloses malignes et le mycosis fongoïde, sur la pustule sous-cornée multiloculaire, sur l’étio-pathogénie du psoriasis pustuleux et des autres pustuloses amicrobiennes, sur une forme de psoriasis à type d’érythème annulaire dont il a été le premier à reconnaître l’existence, sur le kérato-acanthome, sur les dysglobulinémies en Dermatologie, sur les mélanomes cutanés, sur les génodermatoses bulleuses, sur les dermatoses professionnelles.

L’affinité particulière du Professeur Lapière pour la Médecine préventive et sociale devait le conduire à apporter une très large contribution aux problèmes des dermatoses professionnelles qui occupent une place si importante dans notre pays autrefois miner et très industrialisé.  On ne saurait trop insister également sur le rôle qu’il a joué dans le domaine des maladies vénériennes sur le plan national et international : il a fait partie de ces cliniciens et épidémiologistes qui joignirent leurs efforts pour endiguer la reprise de l’endémie syphilitique, trop ignorée des médecins praticiens et qui inquiète à juste titre, surtout aujourd’hui, les organismes internationaux de la lutte antivénérienne.     

Le Professeur Lapière a formé à Liège une grande école dermatologique qui porte actuellement tous ses fruits et dont le rayonnement honore notre pays.  Il a également fait bénéficier de son précieux enseignement et de son expérience d‘autres contrées et, en particulier l’ex-Congo belge, le Zaïre, dont il a très largement contribué à améliorer l’état sanitaire et à former l’éducation médicale.  Rappelons qu’il fut, durant plusieurs années, le professeur-visiteur à l’Université officielle d’Elisabethville, au Katanga, devenue par après Université de Lubumbashi.

Soulignons qu’il a apporté un soin tout spécial à rendre plus humaine l’hospitalisation des malades dans son service et qu’il ne dédaigna pas de s’occuper de questions administratives pour faciliter matériellement le travail de ses élèves et pour réaliser une réforme de la médecine mieux adaptée aux exigences modernes.  Tous s’inclinent devant l’abnégation dont il a fait preuve pour assumer les multiples charges universitaires et para-universitaires auxquelles il consacra une grande partie de son temps.

Outre son activité scientifique dans la discipline dermato-syphiligraphique qui lui a valu une réputation internationale exceptionnelle, le Professeur Lapière a accepté de prendre la responsabilité, au niveau de la Faculté de Médecine de Liège, de l’enseignement post-universitaire.

Il en fut un des fondateurs et le dynamique président pendant de nombreuses années.  J’ai pu personnellement, à maintes reprises, apprécier son esprit clair et précis, soucieux d’informer au mieux nos confrères praticiens, spécialistes ou généralistes, des progrès de l’actualité dans les différents domaines des sciences médicales.

Malgré un aspect extérieur un peu froid – qui n’était que l’expression de sa timidité naturelle -, la cordialité du Professeur Lapière était très appréciée de tous ses collègues universitaires et de tous ses confrères généralistes ou spécialistes.  Ne fut-il pas élu membre du Conseil de l’Ordre de notre province ; il y siègera pendant de nombreuses années, à une époque où la qualité de cette haute juridiction n’était point discutée.  Là aussi, nous retrouverons la preuve de l’estime dans laquelle le tenaient ses confrères de la province de Liège.

Il convient d’ailleurs d’insister sur le fait que ses nombreuses activités universitaires et hospitalières, le Professeur Lapière les poursuit parallèlement à sa vie professionnelle personnalisée au contact des malades.  Il put garder ainsi des liens particulièrement étroits en tant que spécialiste praticien avec les malades du privé mais aussi avec ses confrères généralistes.

Point n’est besoin d’insister sur l’estime dont jouissait le Professeur Lapière au sein de notre Compagnie.  Apprécié de tous, ses interventions étaient toujours d’un parfait à-propos.  Il devint vice-président puis président de l’Académie en 1973 et mena toujours nos débats avec équité, largeur de vue et respect profond des usages.

Le Professeur Lapière n’était pas seulement un brillant médecin, un excellent professeur et un respectable académicien, il fut aussi un grand sportif.  Pendant des années, il se consacra au tennis et fut champion dans cette discipline.  Ultérieurement, il s’adonna avec enthousiasme à la chasse et eut l’occasion d’y rencontrer de nombreux amis et de trouver ainsi les périodes de relaxation indispensables à tout homme actif.  C’est peut-être cette vie de sportif qui permit au Professeur Lapière de garder, quasi jusqu’à la fin de son existence, cet aspect svelte, jeune et dynamique que nous lui connaissions.  Un de ses collègues et amis, Marion B. Sulsberger, le compara d’ailleurs à Charges de Gaulle dans les termes suivants : « Imagine a gentleman as tall as Charles de Gaulle, with the same erect carriage and confident gait, the same impressive stature. But imagine this man without a trace of arrogance, with a kind and gentle face and soft, expressive eyes”.

Le Professeur Spartacus Lapière était Grand Officier de l’Ordre de Léopold.  Il reçut la Croix civique de première classe et diverses médailles commémoratives de la guerre 1940-1945, à titre civil et militaire.

Nous sommes conscients que l’exposé que nous venons de faire sur cette grande personnalité est en deçà de la vérité.

Nous aurions pu insister sur bien d’autres qualités du Professeur Spartacus Lapière, sur son attachement à son épouse et à ses enfants, sur la fierté de les voir brillamment réussir comme historienne de qualité ou dans la profession, comme spécialiste ou comme universitaire.

Vous connaissez mieux que nous, Madame, ses nombreuses qualités, les difficultés d’un début de carrière, les heures enthousiasmantes d’une brillante réussite ; vous y avez été associée étroitement, vous avez toujours secondé votre époux dans les heures difficiles – il en fut malheureusement – comme dans la joie et la fierté.  Puisse le souvenir de la réussite du Professeur Spartacus Lapière, celle de vos fils, soulager quelque peu votre peine ! Croyez que tous, nous gardons jalousement le souvenir de ce grand dermatologie belge, fier à juste titre de ce qu’il a réalisé et de la grande famille dermatologique liégeoise qu’il a créée et qui se perpétue actuellement.

Veuillez accepter, Madame, l’expression de nos hommages respectueux et de nos sentiments de chaleureuse sympathie, pour vous et votre famille.