Académie royale de Médecine de Belgique

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Rapport de la Commission chargée d'examiner le mémoire manuscrit présenté par M. P. Desaive, de Liège, sous le titre : "Les indications de l'emploi des radio-isotopes en vue du diagnostic des affections tumorales"

La Commission était composée de MM. P. Gérard, A. Claude et J. Firket, rapporteur.

            Quelques considérations générales sur la nature et le mode de production des radio-isotopes artificiels amènent l’auteur à réunir en un tableau, partiellement emprunté à W. E. Siri, les principales caractéristiques de ceux d’entre eux qui sont actuellement utilisés en médecine et en biologie. Commenté dans le texte, ce tableau est une bonne synthèse de nos connaissances pour le lecteur non averti. On y trouve notamment toutes les utilisations biologiques, diagnostiques et thérapeutiques des 19 radio-isotopes actifs. M. Desaive nous dit que s’il y a plus de 350 isotopes radio-actifs connus, 18 seulement répondent aux critères fixés pour rendre possible leur utilisation thérapeutique ; ces critères sont : une pureté absolue, une demi-vie comprise idéalement entre 2 et 10 jours, une connaissance parfaite dans leur comportement physico-chimique et biologique, une tendance précise à la localisation sélective.

            L’emploi de plus en plus fréquent des radio-isotopes par les biologistes, plus encore que par les thérapeutes, pose un problème très épineux de protection individuelle et collective sur lequel insiste M. Desaive, fort de son expérience des remarquables installations qu’il a réalisées au C.A.C. de Liège et de l’emploi des isotopes qu’il y fait depuis plus d’un an.

            Passant en revue, d’après la littérature, les modalités d’application des radio-isotopes aux problèmes médicaux, il distingue l’effet radio-biologique général et l’effet localisé plus fréquemment recherché soit par voie métabolique, soit par introduction du radio-élément dans une micelle colloïdale qui sera fixée par le système réticulo-histiocytaire. Des travaux sur semblable répartition sont entrepris à Liège, sous la conduite de M. Desaive, avec un colloïde à base de phosphate de chrome, préparé avec du P32. On peut rechercher encore un procédé mécanique permettant d’introduire le radio-isotope dans une région à influencer. Ainsi, par exemple, du radio-cobalt, dont la demi-vie est très longue (5, 3 ans) et l’importance des rayonnements très grande (plus d’un million d’électrons-volts).

            Quant aux méthodes de détection et de dosage de la radio-activité artificielle, elles sont basées sur la captation de certains effets physico-chimiques des isotopes introduits dans le tissus, tels leurs pouvoirs ionisants ou leurs pouvoirs photo-sensibilisants, mesurés soit à la surface du sujet, soit sur des échantillons de sang ou encore par la technique de l’histo-auto-radiographie. M. Desaive nous décrit les modalités, en faisant la critique, de celles de ces techniques qui sont utilisées dans son laboratoire et il illustre son mémoire d’un certain nombre de micro-photos empruntées à des coupes de thyroïdes in situ ou préalablement greffées dans la rate.

            L’intérêt biologique des radio-isotopes est connu de tous. Il est pourtant intéressant de lire l’opinion sur les dernières publications dans ce domaine de quelqu’un qui les emploie.

            Chacun conviendra que la connaissance de leur action sur les tissus normaux doit précéder leurs applications au diagnostic positif ou différentiel des hyperplasies tissulaires qu’elles soient ou non cancéreuses. Dans ce dernier domaine, c’est surtout le radio-iode et le radio-phosphore qui paraissent les plus utilisables. Deux collaborateurs de M. Desaive, MM. Hervé et Govaerts, ont pu établir les courbes d’élimination urinaire du P32 dans des cas de leucémie, de lymphosarcome, de maladie de Hodgkin, courbes qui pourraient, affirme l’auteur, « dans certains cas de diagnostics hésitants, donner tout au moins une orientation ». Un intéressant graphique, dû à un autre collaborateur de l’auteur, montre que, dans les polycytémies, la rétention de P32 oscille, elle aussi, entre 90 à 75%, dans les mêmes conditions expérimentales.

            Pour le radio-iode, naturellement fixé presque exclusivement par la thyroïde, M. Desaive utilise un compteur portatif de Geiger-Muller, à fenêtre étroite et appliqué à la peau. Cette méthode permet de déceler des nodules thyroïdiens ectopiques ou même des métastases de cancer de thyroïdien. Expérimentalement, pour le radio-iode, on a pu démontrer que l’hormone thyréotrope favorise et le thiouracil inhibe la fixation de l’iode131.

            M. Desaive nous donne ensuite d’après la littérature, puis d’après sa propre expérience clinique, son opinion sur la fixation de l’iode par les cancers thyroïdiens dont le C.A.C. de Liège possède 7 cas traités et 8 de métastases crypto-génétiques.

            Il considère enfin l’emploi des radio-isotopes à des fins thérapeutiques des cancers. Confiant dans les possibilités d’une radio-destruction, il en signale les aléas dans l’état de nos connaissances actuelles. Il passe en revue, à ce propos, le radio-cobalt, le radio-or qu’il essaie lui-même actuellement à Liège et dont il fait une étude d’histo-auto-radiographie chez le lapin ; le radio-zinc, le radio-strontium, le radio-phosphore et le radio-iode, ces deux derniers également employés dans son service. Dans pareille étude, un problème important à considérer est le rapport des distributions de l’isotope entre la thyroïde et le reste de l’organisme ; les dernières valeurs constituent en effet les limites de l’emploi thérapeutique du produit en cause. L’usage en est réglé par des tests d’orientation comme la détermination du métabolisme de base du patient et la courbe d’élimination urinaire ; il l’est également par des tests d’adaptation qui mettent hors circuit le tissu thyroïdien normal par administration d’antithyroïdien, dans l’espoir que le cancer thyroïdien fixera ainsi mieux le radio-iode. M. Desaive nous montre, à ce point de vue, de bonnes micro-photos obtenues par des essais de destruction ou d’hyper activation du tissu thyroïdien normal chez le lapin. Il prône l’emploi de semblables tests préalables dans le traitement de tous les cas de cancers thyroïdiens et il exprime le souhait que la Belgique soit bientôt dotée d’installations de physique nucléaire capables de fournir des radio-isotopes, de période courte et longue, qui nous rendraient indépendants des pays étrangers.

            Comme ce bref résumé l’indique, le mémoire de M. Desaive aborde les divers aspects du problème des isotopes qui intéressent les biologistes et cliniciens cancérologues. Revue critique autant qu’exposé de faits d’observations cliniques et expérimentales personnelles, ce travail est bien illustré, concis et documenté. Il vient à son heure et intéressera beaucoup de lecteurs.

            Nous proposons à la Compagnie d’adresser nos remerciements à l’auteur, de publier son travail dans le Bulletin et d’inscrire le nom de M. Desaive sur la liste des aspirants au titre des Correspondants de l’Académie.

            Ces conclusions sont adoptées.

            Séance du 26 mai 1951.