Académie royale de Médecine de Belgique

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Texte Jean Bernard, membre honoraire étranger

(Séance du vendredi 27 septembre 1985)

RÔLE ET IMPORTANCE DE LA RECHERCHE MÉDICALE CLINIQUE

par Jean BERNARD, membre de l’Académie française, membre honoraire étranger de l’Académie royale de Médecine de Belgique, lauréat du Prix Artois-Baillet Latour (1983).

La recherche médicale avance au long de deux voies.  Une première voie descend de la biologie fondamentale vers les applications thérapeutiques.  Une seconde voie remonte des observations cliniques vers le fondamental.

Je vous propose de suivre cette seconde voie, d’illustrer cette remontée par quelques exemples.  On me pardonnera d’emprunter ces exemples à ma discipline, l’hématologie.

De l’île de Grenade à la pathologie moléculaire, tel pourrait être le titre de mon premier chapitre.

L’histoire commence à Chicago en 1910 par la découverte, par la description due à James Herrick de globules rouges à forme de faucille dans le sang d’un étudiant noir, anémique, né dans l’île de Grenade.  Elle est marquée quinze ans plus tard par deux constatations importantes.  L’anémie n’est pas isolée ; elle est élément d’une grande maladie familiale, héréditaire, géographique.  Le désordre n’est pas de pure forme, mais dépend de facteurs physico-chimiques et avant tout de l’oxygénation.

Ainsi étaient préparées, annoncées les grandes découvertes de Pauling et Itano (1949).  La maladie et définie par une anomalie de l’hémoglobine, une anomalie héréditaire de la structure biochimique de l’hémoglobine.  Cette anomalie est apparemment très petite, substitution d’un acide animé à un autre.  Apparemment, car la conséquence est une maladie mortelle.

Ainsi a été suscité le concept de pathologie moléculaire qui, se substituant à la méthode anatomo-clinique de Laënnec, transforme le raisonnement médical.  Les douleurs et les malaises, la fièvre, tous les tourments que souffre le patient, les hypertrophies et les atrophies, tous les désordres cliniques connus sous le nom de maladies sont liés à des désordres biochimiques fondamentaux, à des changements de la constitution moléculaire des éléments qui forment la matière vivante.

Ainsi encore les spécialistes de l’hémoglobine sont devenus des historiens, des géographes, qui, au long des latitudes, des longitudes, des millénaires, allient aux portulans, aux cartographies, aux voyages modernes, la rigueur de la biologie moléculaire et de la génétique des populations.

Avec pourtant une déception, une longue déception.  D’un côté ces admirables progrès de la biologie moléculaire, les hommes de science heureux.  D’un autre côté l’absence d’applications thérapeutiques, les centaines de milliers, les millions d’enfants adolescents emportés par les maladies de l’hémoglobine.

Le temps de la déception est révolu.  En ces dernières années, après trente ans de stagnation, l’espoir de prévention et de traitement efficace est venu.

Par l’eugénique d’abord.  Il est difficile de recommander aux Congolais d’épouser des Suédoises.  Mais il est possible de faire un recensement précis des porteurs hétérozygotes d’hémoglobine anormale, de leur signaler les dangers pour la descendance de l’union avec un autre porteur hétérozygote.

Mais surtout par trois méthodes plus neuves, plus précises :

1. peu avant la naissance, par l’introduction dans la circulation du fœtus de cellules hépatopoïétiques allogéniques avec l’espoir de créer un chimérisme hématopïétique capable de limiter les dangers de l’hémoglobinose ;

2. beaucoup plus tôt dans la grossesse.  Le diagnostic prénatal fondé non plus seulement sur la recherche de l’anomalie de l’hémoglobuline, mais sur la recherche de l’anomalie des gènes dans le liquide amniotique est maintenant possible dès les premières semaines.  Il permet d’informer très tôt les parents ;

3. le génie génétique enfin utilisant soit des méthodes directes transformant le génome des cellules de la moelle osseuse, soit des méthodes indirectes, telles déjà appliquées qui favorisent la production d’hémoglobine fœtale.

Il convient de distinguer ici le présent et le futur.  La situation présente est riche en promesses mais reste préoccupante, les questions biologiques, éthiques, financières ne cessant de s’entrelacer.

Ainsi le budget de santé publique de de grandes îles méditerranéennes, Sardaigne, Chypre, est gravement obéré par le traitement des thalassémies majeurs pendant les quelques années de vie de ces enfants.  D’où la décision d’appliquer systématiquement les méthodes de diagnostic in utero et d’en tirer les conséquences, soit la destruction des fœtus homozygotes.   

Décision moralement très grave, décision prise dans deux îles très religieuses, décision d’autant plus tragique qu’elle est liée à la pauvreté.  Les greffes de moelle osseuse qui pourraient sauver ces enfants coûtent chacune 500 à 800.000 FF, 50.000 à 80.000 dollars.

Pour le futur les différentes méthodes ne s’opposent pas.  Elles se complètent.  Il est raisonnable de prévoir pour le prochain demi-siècle la diminution, peut-être la disparition des maladies de l’hémoglobine responsables de tant de malheurs en Afrique, en Amérique, en Asie, sur les rivages de la Méditerranée.

L’étude des maladies de l’hémoglobine n’a pas seulement inspiré la pathologie moléculaire et ces espoirs de prévention.  Elle a aussi reconnu les relations entre hémoglobine S et paludisme, et défini le polymorphisme équilibré.  Avec deux conséquences :           

1. entre les hommes il n’y a pas inégalités mais différences ;

2. le métissage est avantageux.  Ainsi la biologie moderne ruine les théories racistes, aussi bien paléo-racistes que néo-racistes.          

Ex. Africa semper aliquid novi. D’Afrique nous vient toujours quelque chose de neuf, écrivait voici dix-huit-cents ans Pline le Jeune.         

Restons en Afrique.  Plus exactement en Ouganda.  L’Ouganda est le pays des sources du Nil et du lac Victoria.  C’est un pays étrange de lions, de girafes et de bougainvillées, de lutte tribales.  Denis Burkitt, chirurgien anglais, travaille à Kampala, capitale de l’Ouganda depuis la fin de la deuxième guerre mondiale.  Comme Fleming, Burkitt est discret, modeste.  Il ressemble à ces jardiniers sexagénaires qu’on voit taillant des rosiers dans une allée du Sussex. On apprend au détour d’une phrase que ce jardinier a été vice-roi des Indes ou qu’il a commandé la flotte en Méditerranée.  La découverte de Burkitt, qui devait orienter dans les voies neuves les recherches sur le cancer, est le fruit de la seule observation clinique, sans même appareil de radiologie, ni microscope.

Burkitt note la fréquence de la tumeur de la mâchoire de l’enfant africain (la déformation du visage avait déjà été dessinée par Stanley et Livingstone dans les marges de leurs carnets).  Il établit après de nombreux safaris que la fréquence de la tumeur dépend de la géographie, que la tumeur ne s’observe que dans certaines limites de température et d’hygrométrie.

Les recherches inspirées par les découvertes de Burkitt montrent que plusieurs facteurs, en s’additionnant, sont responsables de la tumeur de Burkitt.  Les quatre facteurs étaient :

1. un virus de type herpès isolé par Epstein et Barr, le virus E.B. ;

2. l’hématozoaire du paludisme ;

3. une anomalie chromosomique portant sur le chromosome 8 ;

4. un niveau socio-économique bas.

Point de tumeur si manque un de ces quatre facteurs.  Les travaux de Pasteur établissent, pour les infections, l’unité de la cause.  Les recherches de Burkitt établissent, pour le cancer, le pluralisme des causes.  Le concept pluraliste et géographique a depuis été confirmé par l’étude du cancer de la gorge et du nez observé en Chine méridionale, par l’étude des leucémies du Sud du Japon et des Caraïbes.

Bien loin des savanes africaines, des mers de Chine, des Antilles, les chercheurs des Etats-Unis s’efforcent, dans des laboratoires bien équipés, de comprendre les raisons, les mécanismes de la transformation cancéreuse.  Leurs travaux ne portent pas seulement sur les cellules de la souris, mais aussi sur les cellules de l’homme.  La cellule normale obéit aux ordres, aux régulations, mûrit et meurt.  La cellule cancéreuse est anarchique, immature, immortelle.

On sait depuis longtemps que les acides nucléiques sont directement concernés par la transformation cancéreuse.  Ce qui est nouveau, c’est la découverte des séquences spécifiques, du tout petit fragment du patrimoine génétique qui gouverne la transformation cancéreuse.  Ces fragments appelés gènes oncogènes (ou peut-être en meilleure langue, oncogènes) sont les gènes responsables du développement tumoral.       

Les gènes oncogènes existent dans les cellules normales des hommes, des mammifères, peut-être de tous les êtres vivants, des levures et des algues, depuis le commencement des temps.  Ils interviennent à l’état normal dans la différenciation.  Ils ont probablement, par leur plasticité, joué un rôle très important dans l’évolution.  Dans certaines conditions pathologiques, ils provoquent le cancer.  Le cancer est peut-être le prix que nous devons payer pour cette plasticité qui nous a permis de devenir homo sapiens.  On commence à connaître les phénomènes d’aval et comment le gène oncogène induit et change plusieurs protéines anormales de la membrane cellulaire, induction d’où découleront les propriétés de la cellule cancéreuse.  On commence à soupçonner les phénomènes d’amont et comment les virus échangent leur patrimoine avec celui du gène en un cycle assez infernal, comment les poisons, les radiations transforment le gène normal, élément de la cellule, en un gène oncogène, agent de cancer.  On commence à percevoir les mécanismes d’altération de ces gènes, quelles sont les séquences nécessaires, à soupçonner qu’une unité d’action existe derrière la diversité des causes, cette unité d’action pouvant être liée à deux événements successifs, à l’action conjointe ou successive de deux oncogènes.

Diversité, pluralisme des facteurs extérieurs, nécessité de deux événements successifs, unité profonde, telle est, en l’état actuel des connaissances, la genèse du cancer.

Ces deux recherches, la recherche artisanale africaine de Burkitt, la recherche raffinée moléculaire des chercheurs américains et européens, viennent de se rejoindre.  La tumeur de Burkitt a fourni à l’étude des gènes oncogènes une de ses premières applications, un de ses premiers motifs.  Il ne suffit pas d’affirmer l’existence de quatre facteurs responsables de la tumeur.  Il faut encore préciser leur hiérarchie, leurs relations respectives.  Ces précisions commencent d’être apportées.  Ainsi a été reconnu le gène oncogène appelé c-mas qui, à partir du chromosome 8, subit diverses translocations vers les chromosomes 14, 2, 22.

Ces travaux ne sont pas seulement spéculatifs. Dès maintenant certains gouvernements africains luttant contre le paludisme, élevant le niveau socio-économique de la population, ont obtenu la diminution de la tumeur de Burkitt.

Dès maintenant, dans de nombreux laboratoires des deux côtés de l’Atlantique, les chercheurs s’efforcent de mieux comprendre les mécanismes de l’activation ectopique d’un gène cellulaire normal.  Les progrès espérés pourraient permettre d’utiles mesures de prévention.

D’un accident de transfusion sanguine à la définition de l’homme.  Ainsi peut être résumée l’œuvre de Jean Dausset qui, elle aussi, part d’une observation clinique et va vers le plus profond.

Tout avait commencé par Karl Landsteiner.  Deux fois : en premier lieu par la découverte en 1900 à Vienne du premier système de groupe sanguin ABO qui permet l’essor de la transfusion sanguine et les millions de vies sauvées.  Ensuite, à New York en 1939 avec la découverte du facteur Rhésus qui permit à Philip Levine, élève de Landsteiner, de comprendre la maladie hémolytique du nouveau-né.  En moins de 50 ans, cette maladie sera tout à tour décrite, comprise, traitée, prévenue.  Elle va disparaître.  Elle tuait vers 1946, 6.000 nouveau-nés en France par an.

Jean Dausset observe en 1952 un accident de transfusion inexplicable.  Donneur et receveur étaient parfaitement compatibles dans tous les groupes de globules rouges connus.  Il postule, pour expliquer l’accident, l’existence de groupes de globules blancs jusque-là ignorés.  Il démontre et définit par des études sérologiques le premier de ces groupes.  Ainsi commençait une des grandes aventures biologiques de notre temps avec tour à tour le combat, la reconnaissance de la complexité, d’admirables développements.  Le combat d’abord contre le misonéisme, les dogmes périmés et leurs tenants.  La complexité reconnue ensuite.  Très vite le nouveau système qui s’appellera HLA déborde les seuls globules blancs et concernera les tissus.  Très vite il apparaît beaucoup plus complexe que tous les systèmes de groupes antérieurement décrits.

Les développements, les progrès des recherches ensuite avec trois grandes ouvertures en Médecine, en Anthropologie, en Biologie fondamentale ensuite.

En Médecine.  Dans deux directions : thérapeutique et préventive.

Thérapeutique. La compatibilité du donneur et du receveur dans le système HLA gouverne les greffes d’organe, particulièrement les greffes de rein, de moelle osseuse.  La vie de milliers de femmes, d’hommes, d’enfants, a été sauvée par la greffe d’un organe prélevé d’un donner fraternel compatible dans le système HLA.

Préventive.  L’appartenance à tel sous-groupe du système HLA représente la prédisposition aux maladies, à telle maladie cherchée en vain depuis Hippocrate.  L’appartenance à tel sous-groupe prédispose au diabète, à tel autre au rhumatisme.  Ainsi s’ébauche une nouvelle médecine fondée sur la prédiction, l’annonciation, la prévention des maladies.

En Anthropologie.  La plupart des groupes, des sous-groupes HLA sont présents dans toutes les populations de cette terre.  Mais leur fréquence respective est inégale, varie avec les populations.  On peut pour chaque population dessiner un profil exprimant ces fréquences variées.  Avec le nombre très élevé des sous-groupes HLA, ces profils sont extrêmement précis, définissent une population.

L’étude de ces profils et de leurs changements a pris, en anthropologie, une très grande importance.  Elle a confirmé les migrations indo-aryennes, celles des Normands.  Elle a, avec l’étude d’autres groupes sanguins, démontré l’origine asiatique, mongole des Indiens d’Amérique.  Elle a permis à Dausset de corriger l’erreur des héroïques navigateurs du Kon-tiki, en montrant que les migrations s’étaient faites non pas d’Est en Ouest, mais d’Ouest en Est à travers le Pacifique.

En Biologie fondamentale enfin.  Landsteinier découvrant le système ABO avait prédit en 1900 qu’un jour viendrait où les groupes sanguins définiraient les hommes mieux que les empreintes digitales.  Ce jour est venu.  Si aux 180 millions de combinaisons connues de systèmes HLA, on ajoute les autres groupes rouges, plaquettaires, plasmatiques, on arrive à cette conclusion que depuis qu’il y a des hommes et tant qu’il y en aura et réserve faite des jumeaux vrais, il ne s’en trouvera jamais deux pareils.  Chaque homme est un être unique, irremplaçable.  Tout le système HLA, la définition du soi, la protection contre le non-soi dépendent d’une petite fraction du VIe chromosome.  Ce VIe chromosome est bien tout à la fois le maître de l’état civil, le maître des armées.

Etat civil, armées, définitions qui ne s’expriment plus seulement avec le langage des immunologistes.  Les travaux les plus récents de Jean Dausset, les spécialistes du HLA, remontant plus encore vers l’amont, définissent les divers sous-groupes HLA avec le langage, la rigueur de la biologie moléculaire.

Dès maintenant ils reconnaissent, perçoivent les messages moléculaires, ces molécules naturelles donnant les ordres, les informations aux cellules des êtres vivants.

Demain ils sauront faire la synthèse de ces molécules.  Cette synthèse, comme l’écrit Jean Hamburger « métamorphosera les pouvoirs de l’action médicale ».                                         

C’est aussi la rigueur de la biologie moléculaire qui gouverne actuellement l’étude d’un des équilibres essentiels à la vie, l’équilibre de la fluidité du sang, l’équilibre entre excès de fluidité et hémorragies d’une part, insuffisance de fluidité et thromboses d’autres part.  Ici encore tout commence par l’observation clinique.  Dans les hautes vallées du Valais suisse, Edouard Glanzmann décrit en 1918 une maladie hémorragique frappant les enfants de certaines familles valaisannes, hospitalisés à Berne.  Le nombre de plaquettes est normal, mais la qualité, les fonctions de ces plaquettes sont altérées.  Une fonction surtout : la fonction d’agrégation.  Les plaquettes restent séparées, ne s’agrègent pas entre elles, ne peuvent forme le bouchon, le clou qui, à l’état normal, vient obturer la plaie.

Trente ans plus tard, une deuxième maladie hémorragique liée à un désordre héréditaire des plaquettes, frappant une famille française, est décrite par une équipe parisienne.  Mais c’est une autre fonction des plaquettes qui est altérée, la fonction d’adhésion à la paroi des vaisseaux.  Longtemps ces deux maladies, la suisse, la française, très rares (on en compte les cas) ont été tenues pour des curiosités.    

Et ces toutes dernières années, de très remarquables progrès, des progrès révolutionnaires sont survenus.

Les plaquettes sanguines, troisième élément du sang, décrites en 1839 par Alfred Donné, médecin de l’Hôtel-Dieu de Paris, ont longtemps été méprisées.  « Méfions-nous, Messieurs, ce sont peut-être des poussières « disait un illustre professeur américain à ses élèves au début de ce siècle.

La surface des plaquettes est faite de protéines juxtaposées comme les pavés d’une mosaïque.

Dans la maladie suisse, manque un des pavés de la mosaïque, une des glyco-protéines appelée glycoprotéine II.  Dans la maladie française, manque un autre pavé, une autre glycoprotéine, appelée glycoprotéine I.

Ces découvertes toutes récentes ont une double importance :

1. Elles définissent chacune des deux maladies par un désordre biochimique précis, confirment leur spécificité, confirment aussi la valeur du concept de pathologie moléculaire ;

2.  Mais surtout reconnaissent une relation entre l’absence d’une protéine et l’absence d’une fonction.  Elles établissent un lien entre cette protéine et la fonction.

A l’état normal, la glycoprotéine I est responsable de l’adhésion des plaquettes au vaisseau.  La glycoprotéine II est responsable de l’agrégation des plaquettes entre elles.    

Ainsi l’étude de maladies hémorragiques rares a permis d’identifier les molécules de membranes des plaquettes au vaisseau.  La glycoprotéine II est responsable de l’agrégation des plaquettes entre elles.

Ainsi l’étude de maladies hémorragiques rares a permis d’identifier les molécules de membranes des plaquettes qui viennent s’ancrer sur la paroi des vaisseaux.  Ces molécules d’ancrage, les glycoprotéines, ont deux faces, l’une interne et lisse, forte en protéines, liée à tout l’appareil chimique de la plaquette, l’autre externe, chevelue, forte en sucres, qui va reconnaître la paroi vasculaire et s’y arrimer.  L’emploi d’anticorps dirigés contre chacune des glycoprotéines connues a permis de noter la diversité, la spécificité des liaisons moléculaires établies entre la membrane des plaquettes et les divers constituants de la paroi des vaisseaux.

Les grands phénomènes de la vie (et la relation plaquettes-vaisseaux est un des grands phénomènes de la vie) sont habituellement gouvernés par des règles, des régulations.  Longtemps cette régulation est restée mystérieuse. Elle commence d’être connue.  Comme cela est souvent le cas en physiologie, cette régulation de la relation plaquettes-vaisseaux est assurée par l’équilibre établi entre des facteurs à la fois antagonistes et liés.  Les deux antagonistes les plus importants ont été isolés.  Ce sont la prostacycline, le thromboxane.

Ces deux antagonistes sont liés par leur origine et leur mode d’action.  Ils ont la même origine : ils dérivent tous deux du même acide ras, l’acide arachidonique.  Ils agissent tous deux en modifiant une maladie célèbre, l’adénosine monophosphate cyclique, l’AMP cyclique, mais l’un, la prostacycline, stimule l’accumulation de l’AMP cyclique, l’autre, la thromboxane, inhibe cette accumulation de l’AMP cyclique.  Or l’AMP cyclique gouverne pour une large part l’agrégation des plaquettes.  Les deux substances antagonistes et analogues exercent ainsi une action opposée sur une fonction essentielle des plaquettes.

Ainsi ont pu être reconnues la complexité, l’originalité de cet étrange ballet où tout à la fois se rapprochent, s’opposent, s’équilibrent ces substances chimiques antagonistes.  Ainsi est-on passé de  la relation anatomique entre plaquettes et vaisseaux à la relation physiologique entre prostacycline et thromboxane.

Ces données doivent être raffinées, précises.  Elles permettent de grandes espérances.  L’espérance chimique de modifier sur l’arrimage, l’ancrage des plaquettes ou vaisseaux. L’espérance physiologique surtout d’utiliser les facteurs qui, comme les prostacyclines, s’opposent à l’adhérence, à l’agrégation des plaquettes, ou de modifier dans le sens souhaité un déséquilibre fâcheux entre substances qui agrègent, collent, et substances qui s’opposent à l’agrégation.

Les thromboses, les maladies des artères tuent chaque année plusieurs millions d’êtres humains.  Les progrès qui se poursuivent devraient dans un avenir pas trop éloigné, limiter leur fréquence et leur gravité.  

La Médecine, on l’a souvent noté, assume quatre fonctions, la destruction des tissus malades, leur remplacement, la correction d’un désordre, l’action sur la cause.

Longtemps elle s’est limitée aux deux premières fonctions.  Encore les assumait-elle imparfaitement.

La destruction des tissus malades a longtemps été très grossière, de l’amputation d’un membre, d’un organe altéré, aux radiothérapies, aux chimiothérapies, détruisant non seulement les cellules cancéreuses ou leucémiques, mais de nombreuses cellules saines.

Elle va bientôt devenir spécifique, soit par l’emploi de médicaments agissant électivement sur les cellules leucémiques (l’asparaginase fut le premier exemple), soit par l’emploi de vecteurs, tels les anticorps monoclonaux transportant électivement les médicaments sur les cellules leucémiques.

Des jambes de bois, dent d’or et nez de cuir aux organes artificiels, des transfusions sanguines aux greffes d’organes, nombreux sont les exemples de substituts, de suppléments.  Grâce aux admirables efforts des néphrologues et particulièrement de l’Ecole française, le rein artificiel.  Les greffes de rein sont devenus thérapeutiques courantes.  La greffe de moelle osseuse transforme le pronostic des aplasies médullaires graves.  La transplantation cardiaque n’est plus un acte publicitaire, mais une thérapeutique utile, raisonnablement appliquée.

L’ordre cannibale, si tant est qu’il existe, n’est pourtant qu’un ordre temporaire.  Substituts et suppléants sont les témoins d’une période de la médecine, sauvant les vies, rendant de très grands services, mais disparaîtront probablement avec les progrès espérés.

Ces progrès sont espérés dans deux voies royales, la voie physiologique, la voie étiologique.

Ces deux voies royales avaient été ouvertes au XIXe siècle, la voie physiologique par Claude Bernard, la voie étiologique par Pasteur.  Ouvertes, importantes, efficaces avec le traitement des grandes maladies endocrines, la victoire sur les maladies infectieuses.

Ouvertes, efficaces mais néanmoins limitées.

La révolution médicale que nous vivons est avant tout définie par le développement, l’élargissement de ces deux voies. 

Du côté de la physiologie et de la définition rigoureuse des désordres d’abord.

L’hématologie de 1950 était un artiste qui classait les anémies selon les nuances de la pâleur, tirant sur le jaune, tirant sur le vert.

L’hématologie de 1984 est un physiologiste qui cherche d’abord à comprendre le mécanisme de l’anémie et s’il y a insuffisance de construction, excès de destruction ou dégradation des globules rouges, puis parvient à définir, avec la rigueur de la pathologie moléculaire, le trouble des enzymes, des hémoglobines, des protéines de membrane responsable de la maladie.

Le neuro-psychiatre de 1950 était un orateur qui alliait brillamment métaphysique, analyse, éloquence.

Le neuro-psychiatre de 1984 est tout à la fois un physicien, un chimiste, un anatomiste, maîtrisant des millions et millions de synapses, progressant remarquablement dans la connaissance des désordres biochimiques qui définissent les maladies de l’esprit.

Du côté de l’étiologie ensuite. Sans contradiction.  Œdipe peut être amélioré par la découverte du trouble chimique qui définit son complexe et par l’amélioration des relations compliquées nouées avec mère, beau-père, toute une famille abusive.

Tout un grand courant de la Médecine contemporaine a pour objet la recherche non pas de la cause, mais des causes des maladies.  Cette recherche unit médecins, biologistes, anthropologues, sociologues.  Elle prend en compte des données très variées.  Ainsi, à l’origine d’un cancer de la gorge des Chinois de Canton, on trouve : 1. un virus, 2. l’appartenance à un groupe tissulaire HLA spécial, 3. la présence dans l’alimentation d’un poisson salé, séché, non vidé.  Cette recherche rencontre le temps et l’espace.  Le temps avec la persistance des caractères héréditaires au long des millénaires.  L’espace avec les migrations du passé, les voyages de notre époque.  L’espace, la géographie surtout.  L’homme d’Europe occidentale, d’Amérique du Nord meurt de thrombose, d’artériosclérose, de cancer.  L’homme et surtout l’enfant d’Asie du Sud-Est, d’Afrique, d’Amérique du Sud, meurt de faim ou victime des parasitoses.

Une des fonctions de la Médecine de notre temps est de lutter contre l’égoïsme occidental, d’apporter, de répéter aux gouvernements responsables les informations, les avertissements trop  souvent négligés.

Ainsi, inspirés par la révolution que nous vivons, se définissent les traits de la Médecine de demain.

Elle sera, après des millénaires d’impuissance, efficace, capable de diminuer le malheur des hommes.

Elle est devenue rationnelle. Les découvertes des sulfamides, de la pénicilline étaient empiriques et n’ont été interprétées qu’ultérieurement.  Les découvertes du présent, celles du futur sont inspirées par la rigueur de la Biologie moléculaire.

Rigueur qui n’exclut pas la diversité, l’originalité.  Doublement comme l’écrit François Jacob, les chromosomes, les structures considérées naguère comme intangibles sont l’objet de remaniements permanents « Notre présence sur cette terre est le résultat d’un immense bricolage cosmique ».

Et aussi les découvertes ne viendront pas nécessairement de laboratoires très bien équipés, mais surviendront dans « une cave, un grenier habitués par de jeunes illuminés ».

Et aussi les découvertes ne viendront pas nécessairement de laboratoires très bien équipés, mais surviendront dans « une cave, un grenier habitués par de jeunes illuminés ».

Elle sera prévoyante, annonciatrice, préventive, empêchant souvent les maladies.  Elle sera constamment alliée aux autres sciences de l’homme, recevant leurs concours, leur posant de nouveaux problèmes, tels ceux qui font actuellement l’objet des travaux des Comités d’Ethique (dissociation entre amour et fonction de reproduction, génie génétique, etc…).

Elle sera universelle, l’étude d’une tumeur de l’enfant africain vient aider la prévention, le traitement des cancers d’Europe et d’Amérique du Nord.  Les recherches poursuivies dans les laboratoires d’Europe et d’Amérique du Nord sur l’immunologie des parasitoses devraient permettre, dans un avenir pas trop éloigné, la préparation de vaccins destinés à protéger les populations d’Afrique.  Cette médecine enfin sera individuelle, considérant chaque homme, différent des autres, unique, irremplaçable.  La Médecine, tout bien pesé, concerne l’homme, un homme.