Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge de feu le Pr Baron Jules François, membre titulaire et ancien Président

(Séance du 27 avril 1985)  

Éloge académique du Professeur Jules FRANÇOIS, membre titulaire et ancien Président

par Guy VERRIEST, membre titulaire.  

Je dois d’abord remercier le Bureau de la Compagnie de m’avoir confié, parce que j’ai eu l’insigne privilège d’avoir été un des premiers élèves du professeur François, la belle mais lourde tâche d’évoquer ici l’étonnante carrière et l’attachante personnalité de notre très regretté collègue.

Chacun dans cette assemblée sait que le baron François fut membre titulaire et président de l’Académie royale de Médecine de Belgique, membre d’honneur de la « Koninklijke Academie voor Geneeskunde van België » et professeur de Clinique ophtalmologique à l’Université de Gand.  Il fut aussi membre de sept autres académies, dont l’Académie nationale de Médecine de France où il venait d’être élu en 1983.  Il était docteur « honoris causa » d’une vingtaine d’universités.  Il fut titulaire des médailles Gonin, Donders, Helmholtz, Javal, von Graefe, Bietti, Waardenburg et Duke-Elder, tous célèbres ophtalmologistes, et dès à présent il y aura aussi une « médaille François », qui sera attribuée par le Conseil international d’Ophtalmologie, sur proposition d’une « Fondation François ».

Si Jules François fut le premier ophtalmologiste du monde, ce fut surtout en tant que président de ce Conseil international d’Ophtalmologie pendant une période exceptionnellement longue (de 1970 à 1982), d’ailleurs prolongée par une présidence honoraire à vie.  Il occupa les mêmes fonctions à la Société européenne d’Ophtalmologie qu’il avait créée en 1956 et à l’Académie internationale d’Ophtalmologie dont il fut également le fondateur. Il était membre d’honneur de 120 sociétés d’Ophtalmologie.  Il donna 24 « memorial lectures » et depuis 1980, il y a une « François lecture » annuelle à New York.  Il était membre du comité de rédaction de 45 revues scientifiques et collabora aux plus importants traités actuels d’Ophtalmologie, de Neurologie et de Génétique.

Laissons à présent cette énumération et voyons comment François accéda lentement mais sûrement à une telle notoriété.

Jules François est né le 24 mai 1907 à Gingelom, une commune du Limbourg belge située sur la ligne de chemin de fer reliant Liège à Bruxelles.  De fait, son premier prénom de baptême était Emile et le preénom Jules sous lequel nous l’avons connu étai celui de son père, un pharmacien que l’on a dit bon, simple, intelligent, dévoué et travailleur.  L’enfant perdit assez tôt sa mère, née Laure Dormal.  Il était l’aîné d’une famille de trois garçons : le second, José, est religieux norbertin à l’abbaye d’Averbode sous le nom de Révérend Père Ephrem ; le plus jeune, à nouveau Emile, fut religieux norbertin à l’abbaye d’Averbode de Tongerlo et mourut à l’âge de 34 ans.  Le jeune garçon alla pour la première fois à l’école à Montaigu, où on le conduisait, à l’occasion, dans une voiturette tirée par une chèvre.  La famille ayant déménagé pendant la première guerre mondiale à Maasmechelen, c’est dans le collège de cette ville qu’il fit ses humanités gréco-latines jusqu’à la classe de troisième, car il suivit la Poésie et la Rhétorique à l’internat du Petit Séminaire St-Roch à Courrières.  Son père souhaitait qu’il devint pharmacien comme lui et il fallut tout l’éloquence du titulaire de la Rhétorique pour le convaincre qu’il était préférable que le jeune Jules apprenne la Médecine, suivant ainsi un penchant qu’il avait manifesté dès l’âge de 8 ans.  C’est donc comme étudiant en Médecine qu’il s’inscrivit à l’Université catholique de Louvain.

François était, aux dires de ses compagnons, un étudiant particulièrement studieux.  Il s’était déjà abonné aux « Archives d’Ophtalmologie » avant le diplôme de docteur en Médecine qu’il obtint en 1930 avec distinction.

François était, aux dires de ses compagnons, un étudiant particulièrement studieux.  Il s’était déjà abonné aux « Archives d’Ophtalmologie » avant le diplôme de docteur en Médecine qu’il obtint en 1930 avec distinction.

François commença sa spécialisation en Ophtalmologie à l’Université catholique de Louvain dans le service du professeur Anatole Vanderstraeten.  Il y fut assistant, avec MM. Appelmans, Abbeloos et Peeters.  Les relations entre Vanderstraeten et François ne semblent pas avoir été particulièrement cordiales.

François fut de 1931 à 1933 l’adjoint du Dr Joseph Lebas à Mons ; pendant ce temps il fit aussi des séjours à Paris chez Monbrun à l’Hôpital Necker-Enfants Malades, où il s’initia à la diathermocoagulation.

Il épousa en 1933 Mademoiselle Marie Lathouwers, dont le père, M. Thomas Lathouwers, était bourgmestre d’Eigenbilzen et un ami de Camille Huysmans.  Ce mariage fut heureux pour Jules François malgré le peu de loisirs qu’il consacrait à sa famille, car il était déjà très absorbé par le travail, les congrès et les publications.  On peut dire que François réussit dans sa profession grâce aussi au dévouement de son épouse.  Celle-ci sera affectueusement appelée Mimie par les nombreux ophtalmologistes étrangers qui reconnaîtront en elle une accueillante et parfaite maîtresse de maison lors des superbes dîners qui ponctueront les phases successives de la carrière de son mari.  Le destin a voulu que Madame François mesure en 1980, quand son mari aurait finalement pu davantage s’occuper d’elle.

L’année 1933 fut donc non seulement celle du mariage, mais aussi celle pendant laquelle Jules François vint s’installer à Charleroi.  Il inspira rapidement confiance aux malades, car dès l’aube, ceux-ci venaient stationner sur le trottoir du boulevard Defontaine pour s’assurer d’être reçus à la consultation du matin.  Il opère à la clinique toute proche des Sœurs de la rue de la Science.  Bientôt ses activités scientifiques comportent non seulement de nombreux articles de Clinique ophtalmologique mais aussi des travaux de recherche expérimentale, car il a décidé de présenter une thèse d’agrégation sur l’influence des facteurs immunologiques sur la production d’opacités cristalliniennes congénitales chez le lapin.  Ce travail fut réalisé à son domicile, en dehors du cadre universitaire. Faire de la recherche à son privé n’est cependant pas facile : l’animalerie fut à plusieurs reprises vidée de ses habitants par des membres de la société protectrice des animaux et tout était alors à recommencer.  C’est en 1942 que François obtint le titre de docteur spécial en Sciences ophtalmologiques à l’Université de Louvain et sous le patronage des professeurs Bruynoghe de Louvain et Léo Weekers de Liège.   

La nomination au professorat ne se fit pas longtemps attendre du fait du décès inopiné du professeur Van Canneyt en 1948.  A l’insistance de la faculté de Médecine de l’Université de Gand, il fut nommé chargé de cours dès le 18 mars 1949.  Après une navette d’une année, toute la famille quitta Charleroi pour la maison si caractéristique de la place de Smet de Nayer à Gand qui allait ainsi devenir célèbre dans l’Ophtalmologie mondiale.

En entrant à la clinique ophtalmologique de Gand, à ce moment encore sise dans les étranges pavillons « Art Nouveau » jouxtant l’Hôpital civil de la Biloque, François ne trouva sur place que deux assistants et une installation très vieillotte.  L’essentiel consistait en un musée poussiéreux très vieillot.  L’essentiel consistait en un musée poussiéreux où des préparations anatomiques plus ou moins dégradées alternaient avec des instruments du XIXe siècle.

D‘ailleurs François avait été nommé simultanément  chargé de cours et conservateur de ce musée.  Il s’acquitta bien mal de cette dernière tâche puisqu’il relégua immédiatement toutes les collections au grenier.

Par contre, Jules François parvint rapidement à donner à son service une renommée scientifique universelle.  Ce succès fut à la fois le résultat de ses qualités et de son labeur personnels et celui des performances de son équipe.

Disons d’abord quelques mots sur celle-ci puisque sa réalisation fut aussi son œuvre.  En somme, son système fut de laisser se spécialiser un chercheur dans chacune des branches fondamentales, expérimentales ou cliniques de l’Ophtalmologie, un chirurgien pour chaque nouveau domaine de techniques opératoires.  Il fit créer ainsi successivement des laboratoires ou des départements d’histologie et de biochimie, de physiopathologie sensorielle, d’électrophysiologie, de microvascularisation, d’orthopsie, d’ophtalmologie pédiatrique, de décollement rétinien, d’histopathologie, de microbiologie, de génétique, de contactologie, d’échographie, de fluo-angiographie, de photo-coagulation, de microchirurgie, de vitrectomie, de microscopie électronique.  Les chercheurs formaient parfois, avec des chefs de clinique, les assistants en cours de spécialisation, les boursiers, les visiteurs, les infirmières, les techniciens, les laborantines, un personnel de quelque 70 personnes gravitant autour du grand patron.

Dès les premières années, il recevait ses collaborateurs chez lui le vendredi soir, dans une petite pièce où il y avait bien peu de place pour s’asseoir, entre son grand bureau semi-circulaire et les murs tapissés des tomes luxueusement reliés des revues ophtalmologiques.  C’est aussi dans cette pièce que François écrivait la nuit ses livres et articles. Le vendredi soir, il interrompait donc momentanément sa rédaction pour nous offrir liqueurs, café et cigares, pour disserter sur quelque sujet lui tenant à cœur et pour répondre à nos questions.  Quand nous étions partis, il recommençait à écrire.  Le nombre de collaborateurs augmentant, les assises du vendredi se tenaient finalement dans le grand salon où les sièges de style Empire alternaient avec des toiles de maître.

Bien sûr, un tel développement d’un service universitaire était possible dans les « golden sixties » et ne serait plus réalisable aujourd’hui.  Mais, il fallait la capacité de le faire et, même dans les « golden sixties », cela requérait un talent d’organisation tout à fait remarquable.  A ce propos, précisons que François préférait qu’un chercheur apprenne sa branche par essais personnels plutôt que par des séjours à l’étranger.  Il n’intervenait guère dans cette sous-spécialisation, mais s’arrangeait pour procurer au plus vite l’instrumentation demandée et pour permettre à chacun de gagner sa vie de façon honorable.  Il exerçait un charme, nous dirions même une séduction telle qu’il était difficile de lui refuser quoi que ce soit.  D’autre part, une fois qu’il avait pris quelqu’un en considération, il y avait comme un contrat tacite engageant la personne à lui céder certains droits, mais l’engageant, lui, à la protéger inconditionnellement pendant toute son existence.  Il connaissait les problèmes personnels de chacun et on n’hésitait pas, à chaque difficulté, à le consulter car son avis était sûr.  Il restait toujours disponible pour tous ses collaborateurs, détendu et même affectueux, mais il tenait aussi à ce qu’un chacun ne communique qu’avec lui.

Le système était bon puisque nombre de ses collaborateurs devinrent des autorités dans leur sous-spécialité.  François les avait parfois obligés à devenir plus grands qu’ils n’auraient voulu.

Le nombre élevé de collaborateurs qualifiés et la publication réitérée de la plupart des travaux expliquent en partie pourquoi la bibliographie de François ne comporte pas moins de 1.870 publications, auxquelles il faut encore ajouter 35 livres (qui totalisent à eux seuls environ 15.000 pages) et 13 comptes rendus de congrès dont il fut l’éditeur.

L’ensemble de cette production a touché à peu près tous les domaines de la spécialité, à tel point que Derrick Vail a écrit que ceux qui collectionnent les écrits de François ont une « Encyclopédie françoise d’Ophtalmologie », en plus de l’Encyclopédie française d’Ophtalmologie, bien connue des oculistes.

Dans le cadre de cet éloge académique, il convient d’attirer particulièrement l’attention sur la part la plus personnelle de l’œuvre écrite de François.  On reste alors encore confondu par la diversité et la qualité de cette production.  Les pièces essentielles sont des rapports qui furent rédigés pour des sociétés d’Ophtalmologie et qui allient la compilation la plus exhaustive à des ensembles d’observations personnelles dont on admire encore plus la perfection que le nombre.  François avait toujours soin de comparer très attentivement ses observations personnelles avec celles de la littérature : c’est ce qui rendait ses travaux cliniques si précieux tant pour le débutant que pour le professionnel averti.

Le premier de ces jalons est le rapport sur la gonioscopie présenté en 1948 à la Société belge d’Ophtalmologie.  La gonioscopie est une technique qui venait d’être réalisée par Goldmann, permettant la visualisation de l’angle irido-cornéen à l’aide miroir : François put ainsi décrire la pathologie de cette structure anatomique, qui est particulièrement importante pour la classification des cas de glaucome.

Le deuxième plan est le rapport sur la toxoplasmose oculaire présenté en 1953 à la Société latine d’Ophtalmologie, le groupement scientifique international qui deviendra plus tard la Société européenne d’Ophtalmologie.  François y montra que l’aspect de cocarde maculaire est révélateur d’une toxoplasmose congénitale. Ses ouvrages sur la toxoplasmose ont beaucoup contribué à combattre cette parasitose dans le monde entier.

La troisième étape est particulièrement importante puisqu’il s’agit du rapport sur l’hérédité en Ophtalmologie, présenté à la Société belge d’Ophtalmologie en 1958.  Ce fut non seulement la somme de tout ce qu’on savait à l’époque sur l’hérédité des maladies oculaires, mais aussi la présentation d’une grande quantité de nouvelles observations et surtout le point de départ de la passion pour la Génétique qui allait subjuguer François jusqu’à la fin de ses jours.  Il a véritablement promu la Génétique médicale en Belgique et ailleurs, à un moment où presque personne n’y croyait ou n’en parlait.  Il a non seulement créé l’Ophtalmo-génétique, mais a aussi remarquablement aidé les conseillers génétiques à prendre la mesure de leurs responsabilités dans la santé des individus, des familles et de la société.

Le jalon suivant devait suivre de peu le précédent : c’est le rapport tout aussi exhaustif sur les cataractes congénitales, présenté en 1959 à la Société française d’Ophtalmologie.

C’est encore devant la même instance qu’en 1963 François présenta, cette fois avec ses excellents collègues suisses Franceschetti et Babel, un rapport particulièrement volumineux sur les hérédo-dégénérescences chorio-rétiniennes.  Ce fut encore une fois la somme des connaissances sur le sujet et, une fois de plus, les deux volumes devaient bientôt être traduits en anglais.  

On peut considérer comme un des derniers jalons le livre qu’il a publié en 1975 sur les manifestations oculaires des maladies congénitales du métabolisme des hydrates de carbone et des lipides.  En effet, François a beaucoup aidé à comprendre les images cliniques des maladies du métabolisme.  Il a aussi contribué plus que tout autre au développement d’une « International society on metabolic eye disease » et à la création de la revue « Metabolic Ophtalmology ».

Mais il y a, entre ces diverses étapes, une foule d’autres publications importantes. François a décrit plusieurs maladies oculaires inédites, en particulier quelques types de dystrophie cornéenne.  Il aida à préciser la symptomatologie d’autres entités comme le fundus flavimaculatus. Il a découvert le glaucome cortisonique.  Il comprit très vite l’importance de la découverte de la photocoagulation par Meyer-Schwickerath : en 1958 sa clinique fut une des premières à disposer d’un photocoagulateur au xénon, qu’il utilisa lui-même, tout comme plus tard la clinique fut aussi une des premières à disposer d’un laser à l’argon.

Mais François mettait aussi en lumière des rapports qu’on avait encore mal perçus. Il a ainsi défini ou précisé la symptomatologie de plusieurs syndromes : plus particulièrement en 1949, une dystrophie dermo-chondro-cornéenne ; en 1958, le syndrome de Hallerman Streiff-François, et en 1965 un syndrome malformatif avec cryptophtalmie, dyscéphalie, syndactylie et malformations des organes génitaux.  Ces trois entités ont été retenues par Leiber et Olbrich dans leur livre bien connu sur les syndromes cliniques (1972).

Comme l’écrivit Eduard Cotlier, le nom de François sera souvent associé à celui de Franceschetti,  un autre maître de l’Ophtalmologie du XXème siècle, attiré lui aussi par les maladies oculaires héréditaires.  En effet, Franceschetti et François excellèrent tous deux à vulgariser de nouvelles entités pathologiques en classant les lésions et en apprenant aux praticiens comment les reconnaître.

Dans tous ces travaux, l’esprit de François reste cartésien dans toute l’acceptation du terme : clair, logique, rationnel, méthodique mais simple d’approche.  Il apportait toujours les clartés les plus actuelles sur toutes les questions ophtalmologiques quelles qu’elles soient, exceptionnelles ou courantes.  Il créait, comme en se jouant, simplicité et ordre dans les questions les plus obscures et compliquées.

Bien que François s’exprimait presqu’aussi bien en anglais, en allemand ou en italien qu’en français ou en néerlandais, c’est en français qu’il a écrit la majeure partie de ses premiers travaux.  Sa langue est particulièrement châtiée, intelligible, vive et claire.  François a toujours veillé à une syntaxe classique et à des phrases parfaitement balancées.

Il tenait à ce que ses bibliographies soient non seulement exhaustives, mais encore exactes.  A cet effet il avait progressivement constitué une bibliothèque extrêmement riche comprenant quasiment toutes les revues d’Ophtalmologie et de Génétique, reliées et absolument complètes dès leur première livraison.  Les abonnements lui avaient coûté une fortune et ce n’est qu’à la fin de sa vie qu’une partie de ceux-ci furent repris par la « Fondation François » à laquelle il avait légué cet incomparable instrument de travail.  Ainsi celui-ci est maintenant à la disposition de la communauté ophtalmologique.  François a dit lui-même lors de l’inauguration de la « Bibliothèque François » à la Clinique ophtalmologique de l’Université de Gand : « Je tenais absolument à ce que la bibliothèque soit au service de tous les ophtalmologistes belges et étrangers sans exception ».

Mais quittons François en tant qu’auteur pour considérer le médecin et l’homme.              

François était un clinicien particulièrement fiable non seulement par sa connaissance encyclopédique de l’Ophtalmologie, mais aussi parce qu’il était un excellent observateur et parce que son jugement était extrêmement sûr.  Nul ne pouvait aussi bien décrire et aussi bien caractériser un fond d’œil ou un angle camérulaire.  Aussi, des malades du monde entier et des personnalités de tout premier plan venaient se faire examiner par François.  Il n’était pourtant pas toujours tendre pour ses patients.

L’adresse manuelle de François était aussi grande que la souplesse de son esprit.  Il était un excellent chirurgien ; il était novateur et hardi, bien qu’il n’ait jamais utilisé le microscope opératoire.  Il a décrit – pour le moins décrit des variantes – certaines techniques chirurgicales particulières, comme le traitement de la paralysie du muscle droit externe par sa résection associée à la transplantation de la moitié des droits supérieur et inférieur, comme le traitement de l’ectropion inflammatoire par une excision tarso-conjonctivale, comme certains types de corépraxie et d’opération combinée pour cataracte et glaucome.  Nous pouvons encore voir François opérer, car il faut l’auteur d’une dizaine de films retraçant diverses interventions de l’œil.

Considérons maintenant la nombreuse postérité ophtalmologique de François.  Il est difficile d’en faire un compte exact, mais on peut dire qu’il y a eu au moins 130 oculistes belges et 100 oculistes étrangers provenant de 25 pays qui ont eu la majeure partie de leur formation ophtalmologique chez François.  Ce n’est pas seulement en Belgique, mais aussi en Argentine, au Brésil, en Indonésie, en Italie, au Portugal et en Turquie qu’il a joué un rôle prépondérant dans les traditions et dans les tendances ophtalmologiques actuelles.

François était aussi le grand voyageur de l’Ophtalmologie.  Il a diffusé sa science dans toutes les parties du monde.  A mesure que sa gloire s’affirmait, il vint présider un nombre toujours croissant de réunions et de congrès.  Il était plus souvent à l’étranger qu’en Belgique, même s’il ne restait dans chaque ville que le temps strict de la réunion, sans jamais sacrifier au tourisme une journée supplémentaire.

Son aide était extrêmement précieuse et efficace dans la préparation des congrès.  On lui doit encore le fait que les domaines de recherche font dorénavant partie des thèmes des réunions majeures d’Ophtalmologie.  Les contactologistes lui vouèrent une indéfectible admiration.

Mais, si François voyageait beaucoup, c’était surtout pour retrouver les nombreux ophtalmologistes étrangers qui étaient ses plus chers amis.  François cultivait l’amitié, et il était aussi le plus gai et le plus affectueux des compagnons. Comme l’a rappelé Deutman, on peut dire qu’un des buts principaux de sa vie a été que l’Ophtalmologie internationale soit une grande famille unie dont il était le père et le président.  Grâce à lui, l’Ophtalmologie est devenue un réseau mondial d’amis qui se connaissent et s’estiment.

Jules François donna le meilleur de lui-même non seulement aux organisations ophtalmologiques internationales, mais aussi à l’Ophtalmologie nationale.  Nul n’était plus attentif aux intérêts des oculistes belges, plus particulièrement au sein de l’Association professionnelle des Médecins oculistes de Belgique dont il fut longtemps président.  Quant à la Société belge d’Ophtalmologie, il a non seulement animé toutes ses réunions depuis 1931, il lui a non seulement réservé la primeur de toutes ses recherches et de trois rapports, mais il n’hésita pas à prendre ses responsabilités lors de la profonde crise qui toucha l’association dans les années 70.

La somme d’activités que nous venons d’énumérer n’a été réalisable que sur la base d’une capacité phénoménale de travail.  Comme beaucoup de grands hommes, François ne dormait que fort peu.  Après avoir écrit jusqu’à deux ou trois heures du matin, il se levait déjà à six heures et demie pour aller opérer.  Du café extrêmement fort, d’innombrables cachets d’aspirine et la fumée d’une quantité considérable de cigarettes semblaient suffire à le tenir en vie, car il ne mangeait guère plus qu’un moineau, tant à l’ordinaire qu’à un banquet.  En réalité son café contenait beaucoup de sucre et nous nous amusions à goûter ce breuvage que nous jugions imbuvable.

Jules François avait aussi un courage physique extraordinaire.  Il ne se plaignait jamais.  Atteint d’une uvéite, il se fit lui-même une injection rétrobulbaire.  Plus tard, à la fin de l’année 1963 et en rentrant d’une réunion de notre Compagnie, il fut victime d’un affreux accident d’automobile : contrairement à son entourage, il ne crut pas une seconde à une issue fatale et dirigea de son lit d’hôpital toutes ses activités coutumières.

Il osait beaucoup.  On dit que la fortune sourit aux audacieux : ce n’est peut-être pas vrai pour tout le monde, mais ce le fut pour lui.

Disons encore que toutes ses convictions étaient absolues et reposaient, en somme, sur une foi profonde.  Il fut aussi un vrai patriote.

Une des grandes joies de sa carrière a été en 1959, le transfert de la Clinique ophtalmologique de la Biloque au nouveau Hôpital académique.  C’est avec une minutie extraordinaire qu’il régla les moindres détails de l’installation et qu’il décora les locaux d’une multitude d’œuvres d’art, parmi lesquelles on découvre de belles toiles de Saverys et d’Ambrogiani.

Une autre grande satisfaction fut l’attribution du prix Gonn en 1966.  Il le considéra comme « le point culminant de sa vie ».

Jules François fut admis à l’éméritat en mai 1977, mais se suppléa lui-même jusqu’en septembre 1979.  Il avait changé à la fin de sa vie, et surtout depuis la retraite.  Il était plus doux, plus compréhensif, moins exigeant, moins acharné.  Il ne travaillait plus la nuit, mais s’intéressait davantage à l’histoire de l’Ophtalmologie et à l’éthique de la profession, c’est-à-dire au domaine de l’Académie internationale d’Ophtalmologie qu’il fonda dans ses vieux jours et à laquelle il a consacré ses dernières forces.  Même à la retraite, il reste abonné à toutes les revues importantes d’Ophtalmologie et de Génétique humaine et c’est lors de son éméritat, plus précisément en 1980, qu’il fonda la revue « Ophtalmic Paediatrics and Genetics ».

François avait toujours été amoureux de la montagne, surtout la plus haute, la plus escarpée, la plus solitaire, de préférence au lever du soleil.  La montagne avait toujours été le but de ses vacances et, arrivé à l’âge de la retraite, il y prolongeait son séjour estival, en alternant les promenades et la rédaction de ses articles.  Et c’est ainsi qu’il mourut seul, à Zermatt, le 13 août 1984.  Comme l’a dit son ami Brégeat, le professeur François est mort avec la simplicité des Grands.

Son cercueil fut exposé au sein de ses livres qu’il venait de faire transférer à la Clinique.  Le service religieux se déroula parmi  ses grands amis, les maîtres de l’Ophtalmologie venus des quatre coins du globe.

A ce propos, rappelons que lors de l’attribution du prix Gonin, François avait lui-même déclaré que « les leaders de l’Ophtalmologie seront les médecins qui sont capables de comprendre, d’analyser, de critiquer, de synthétiser, de coordonner et de stimuler les recherches biologiques, dont ils pourront appliquer les résultats dans la pratique journalière de l’examen et du traitement de leurs malades ».  Plus tard, lors e la séance d’hommage qui fut organisée le 12 mars 1977 par le Dr Jacquemain à l’occasion de l’accession à l’éméritat de François, celui-ci avait dit que les buts de sa carrière avaient été de faire progresser la Science, d’enseigner au mieux ses connaissances, de préserver ce don précieux qu’est la vue, mais aussi de promouvoir dans le monde l’amitié entre tous les ophtalmologues.  On ne pourrait mieux résumer sa vie.

Jules François fut élu Correspondant de notre Compagnie le 29 novembre 1947 et Membre titulaire le 6 août 1957.  Il en fut le Président en 1969, succédant au baron van Bogaert et précédant le professeur Bordet.  Comme président, il oeuvra pour que l’institution soit plus souvent consultée et surtout plus souvent écoutée par les diverses instances gouvernementales.  Il présenta de nombreuses lectures.

L’Académie royale de Médecine de Belgique se doit d’exprimer au frère, à la fille, au gendre, aux petits-enfants, à la famille et aux nombreux amis ici présents du professeur François, la reconnaissance qu’elle leur doit pour le rayonnement de l’œuvre et de la personnalité d’un homme qui s’est complètement consacré à la cause de l’Ophtalmologie, et qui fut, sans doute, le dernier des maîtres qui entendaient dominer l’entièreté de cette discipline.

Pour rédiger cet hommage, j’ai fait appel aux souvenirs et appréciations de MM. Abbeloos, Appelmans, Babel, Brégeat, Cotlier, De Laey, Deutman, Douniau, Dubois-Poulsen, Haddad, Hervouët, François, Jacquemain, Jadin, Missoten, Neetens, Robert, Straub, Vermeulen, Winkelman et Zanen.