Académie royale de Médecine de Belgique

|

Eloge de feu le Pr Paul-Pierre Pastoret, membre titulaire et ancien Président

Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Monsieur le Président,
Madame Pastoret, Chère Martine,
Cher Philippe,
Chère Vanessa,
Cher Hyppolyte,
Mesdames, Messieurs,

Il me revient le privilège d’honorer la mémoire de mon maitre le Professeur Paul-Pierre Pastoret.  Paul-Pierre Pastoret est né en 1946. Il a grandi dans la province du Luxembourg, entouré de son frère Pierre-Paul et de ses deux sœurs prénommées Anne-Marie et Marie-Anne. Ses parents avaient de toute évidence une affection particulière pour l’analyse combinatoire. Il y a donc peut être une origine génétique dans l’esprit systématique et rationnel qui caractérisait le Professeur Pastoret.

En 1964, il entame ses études de médecine vétérinaire à Cureghem. Tout en réalisant de brillantes études, il parviendra à séduire l’une des deux seules étudiantes de sa promotion. C’est ainsi que Martine Moriame deviendra Madame Pastoret et la mère de deux beaux enfants : Philippe et Vanessa qui seront la plus grande fierté de leur père.

En 1970, M. Pastoret obtient son diplôme de Docteur en médecine vétérinaire. Il réalisera de la pratique en clientèle pendant deux ans avant de retourner à la faculté de médecine vétérinaire pour entreprendre une thèse de doctorat sur l’herpèsvirus bovin 1. C’est le début d’une carrière scientifique remarquable qu’il m’est impossible de résumer en quelques minutes.

Pour illustrer sa brillante carrière, je me limiterai à citer quelques faits. Le Professeur Pastoret est l’auteur de quelques 700 publications, le promoteur de dizaines de thèses de doctorat, il a été le maître de dizaines de disciples à qui il a réussi à transmettre son savoir et sa passion, il a été l’éditeur d’ouvrages magistraux tels que « Handbook of Vertebrate Immunology » et « Veterinary vaccinology », il est le lauréat de très nombreux prix scientifiques. Enfin, il a occupé des fonctions internationales importantes telles que par, exemple, la direction de l’ « Institute for Animal Health » au Royaume-Uni ou encore la direction du service des publications de l’Organisation mondiale de la Santé (OIE).

Son œuvre scientifique comporte une multitude d’études sur des sujets variés. Elle forme néanmoins un ensemble d’une rare cohérence. En effet, de manière remarquable, toutes les recherches que le Professeur Pastoret a réalisées partagent quatre points communs qui les unissent: (i) Elles ont toutes eu pour but l’étude des interactions hôtes-pathogènes, (ii) Elles combinent systématiquement à la fois des approches moléculaires et des approches in vivo, (iii) toutes ses études marient à merveille la recherche fondamentale et la recherche appliquée et enfin (iv) ses recherches s’inscrivent toutes dans le concept « One health » visant à rapprocher l’ensemble des sciences du vivant, qu’elles portent sur l’homme ou l’animal.

Pour illustrer ces quatre points, je ne peux résister à l’envie de vous décrire une des pièces maîtresses de l’œuvre scientifique de mon maître : l’éradication de la rage vulpine en Europe.  Dans les années 1980, alors que la rage des chiens et des chats est éradiquée en Europe depuis longtemps, la rage vulpine subsiste dans les populations de renards roux. La rage est causée par un rhabdovirus qui a la particularité de n’exposer qu’une seule glycoprotéine à sa surface, la glycoprotéine G. Les renards enragés transmettent le virus par morsure aux autres renards mais également aux animaux domestiques avec lesquels ils entrent en contact. Ces derniers, une fois enragés, représentent un risque de contamination pour l’homme. Dans les années 1980, le nombre de cas de rage déclaré était important.

Depuis Pasteur, on sait comment vacciner contre la rage. Mais est-il possible d’appliquer cette vaccination aux renards ? En théorie, il suffit d’attraper les renards et de leur injecter le vaccin. Si vous croyez que c’est possible, je vous invite à regarder le film Rox et Rouky, vous comprendrez bien vite que c’est irréaliste.

Face à cette problématique de santé animale et humaine, le Professeur Pastoret et le Dr Jean‑Pierre Lecocq vont développer une approche ingénieuse. Elle repose sur la production d’une souche génétiquement modifiée du virus de la vaccine.

Le virus de la vaccine, encore appelé vaccinia, est le virus qui a été utilisé comme vaccin contre la variole depuis Jenner jusqu’en 1980. Les marques que l’on retrouve sur les épaules des personnes nées avant 1980 représentent les cicatrices induites par la multiplication de la vaccine au site d’inoculation.

Afin de développer un vaccin anti-rabique administrable aux renards par voie orale, le virus de la vaccine va être génétiquement modifié de manière à exprimer la glycoprotéine G du virus de la rage lorsqu’il se multiplie dans une cellule.

Le Professeur Pastoret va ensuite démontrer que lorsque ce virus est libéré dans la cavité buccale d’un renard ou d’un blaireau, il se multiplie dans les amygdales de l’animal, et ce faisant, produit la glycoprotéine G du virus de la rage, ce qui a pour conséquence de vacciner l’animal contre la rage.

Par la suite, le Professeur Pastoret a démontré l’applicabilité de ce concept à grande échelle sur le terrain. Le virus de la vaccine génétiquement modifié va être produit en grande quantité, conditionné dans des petits sachets de plastique, eux-mêmes enrobés dans des croquettes de viande et de graisse très odorantes. Ces appâts vaccinaux vont ensuite être libérés par hélicoptère au-dessus des zones où se trouvent les renards.  … Maître renard par l’odeur alléché trouva rapidement l’appât, le croqua et ainsi se vaccina contre la rage.

Cette diapositive que je vous ai montrée antérieurement illustre le nombre de cas de rage avant la mise en place de la vaccination. Celle-ci illustre le nombre de cas suite à la première campagne de vaccination. Comme vous pouvez le constater, les rares cas de rage détectés représentent des renards enragés provenant des pays voisins où la vaccination n’avait pas été mise en place. Par la suite, la vaccination a été appliquée dans l’ensemble des pays et la rage vulpine a été éradiquée en Europe. N’est-ce pas une superbe histoire ?

En plus de ses qualités scientifiques, Monsieur Pastoret possédait de très nombreuses qualités humaines. Toutes les personnes qui ont eu la chance de travailler avec lui se sont invariablement attachées à l’homme, le maître se transformait systématiquement en ami et en père spirituel.

Une expression dit : « Ne meurt vraiment que celui qui est oublié ». Afin que l’on n’oublie jamais le Professeur Paul-Pierre Pastoret au sein de notre faculté, j’ai entrepris le projet d’ériger une stèle en son honneur. Cette stèle sera placée devant le bâtiment où M. Pastoret a fini sa carrière. Elle consistera en un imposant rocher sur lequel deux sculptures en bronze seront apposées. La première représentera trois renards regardant au loin la vallée de l’Ourthe, un panorama que Paul-Pierre aimait beaucoup. A l’arrière, mais visible pour le passant, une seconde sculpture représentera le virus de la rage. Celle-ci devrait inciter le passant à lire la plaque commémorative qui expliquera qui était le Professeur Pastoret.  Cette stèle sera inaugurée l’été prochain.  Il va sans dire, Madame Pastoret, M. le Secrétaire perpétuel, que nous fixerons ensemble la date de cette inauguration afin que nous puissions une nouvelle fois nous réunir pour honorer la mémoire de notre regretté Paul-Pierre.

Au nom des membres de notre Compagnie, au nom de tous mes frères et sœurs de recherches avec qui je partage le privilège d’avoir été le disciple du Professeur Pastoret, et en mon nom personnel, je voudrais transmettre une nouvelle fois mes plus sincères condoléances aux membres de la famille du Professeur Pastoret.