Académie royale de Médecine de Belgique

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Texte Alphonse Lafontaine, correspondant

(Séance du 19 juillet 1986)

COMMENTAIRE CONCERNANT LES RETOMBÉES DE L’ACCIDENT DE TCHERNOBYL

par Alphonse LAFONTAINE, Correspondant. 

Quelques rappels des unités physiques et des unités physiologiques ainsi que des principaux effets des radiations.

Les rayonnements émis par les substances radioactives assurent un transfert d’énergie dont les caractéristiques varient d’un radioélément à l’autre.

Dans le cas de la matière vivante, le transfert d’énergie s’accompagne d’effets en principe néfastes.

Pour mesurer ces phénomènes, on utilise notamment les unités suivantes retenues par le système international (S.I.).

Le becquerel (Bq) est l’unité de mesure de l’activité d’un échantillon de matière active, c’est-à-dire le nombre de désintégrations qui s’y produisent par seconde.  Un becquerel correspondant à une désintégration par seconde.

L’unité ancienne, le Curie représente 3,7.1010 désintégrations par seconde ou 3.7.1010 désintégrations par seconde ou 3.7.1010 becquerel ;    

Le gray (GY) est l’unité de dose de rayonnement absolu et correspond à un joule par kilogramme.  Il correspond à 100 fois l’ancienne unité, le rad (radiation absorbed dose).

Le sievert (SV) est l’unité S.I. d’équivalent de dose.  En fait, les effets biologiques des radiations sur un organisme dépendent non seulement de la dose absorbée mais aussi de la nature du rayonnement.  A dose égale certains rayonnements sont plus nocifs que d’autres, et il en résulte une efficacité biologique relative (EBR) : aussi avait-on utilisé une unité qui tient compte, dans les effets biologiques, de ce facteur EBR, à savoir le rad équivalent to man ou rem.  Ce rem correspond au 1/100 du sievert qui est devenu l’unité de dose équivalente dans le système international.

Nous rappellerons que dans les dégâts dus aux radiations, on distingue :

les effets non aléatoires (lésions cutanées, atteinte médullaire ou intestinale, lésions cristalliniennes, etc…).

chacun est atteint, mais il existe un seuil d’action ;  

la gravité des lésions augmente avec la dose, mais une réversibilité est possible pour des doses relativement faibles.  

Les effets aléatoires (augmentation de la fréquence des cancers et augmentation des accidents génétiques) :

il n’y a pas de seuil ;

la gravité de l’effet est indépendant de la dose ; 

la probabilité de l’effet croît avec la dose.

Quelques considérations sur le réacteur de Tchernobyl et sur l’accident qui s’y est produit.

Les réacteurs actuellement en servie peuvent être classés en deux catégories principales :

les réacteurs thermiques dans lesquels les neutrons doivent être ralentis par collision avec de l’eau ou du graphite (thermalisation) ;  

les réacteurs rapides ou surgénérateurs qui fournissent entre autres du plutonium.

Ceux de la deuxième catégorie comme le Superphenix sont encore en développement, tandis que la plupart des réacteurs actuellement utilisés, comme les nôtres ou celui de Tchernobyl appartiennent à la première catégorie.

Toutefois, au contraire de nos installations, le réacteur RMBK de Tchernobyl visait une technique efficace à des fins surtout militaires et évitait certains dispositifs trop dispendieux : utilisation du graphite comme modérateur, absence d’enceinte de sécurité, utilisation d’un seul circuit de refroidissement.

Dans ce réacteur, l’uranium est logé dans des tubes de force traversés par l’eau de refroidissement qui, portée à l’ébullition, va alimenter en vapeur la turbine.  Le modérateur est constitué par des blocs carrés de graphite qui entourent les tubes de force.  Une partie de ces blocs est dépourvue de barres d’uranium mais possède des barres de contrôle.   

La cuve renfermant le réacteur est percée de 1700 orifices permettant le déchargement et le rechargement en uranium pendant le fonctionnement du réacteur à pleine température et à pleine pression : la production de plutonium à des fins militaires nécessite de limiter la durée de séjour des barres d’uranium dans le réacteur et rend dès lors de telles manipulations nécessaires et fréquentes. C’est probablement au cours de la mise en ordre d’une telle manœuvre, le 26 avril au matin, que l’accident s’est produit entraînant l’arrêt de la réfrigération du cœur par rupture d’un ou plusieurs conduits de vapeur.

La perte de réfrigération a provoqué une montée de la température du cœur aboutissant secondairement à une destruction des gaines de combustible et la combustion du graphite.  A son tour, le contact du graphite surchauffé avec l’eau a également reproduit de l’hydrogène.  Il semble bien que celui-ci ait été  la cause principale de l’explosion et de l’incendie.

En l’absence de toute enceinte de confinement, les produits de fission se sont répandus dans l’environnement et la combustion du graphite a créé une colonne d’air chaud qui a entraîné ces produits à une très grande hauteur ; de là, leur dispersion  sur une très grande surface (ils ont été repérés jusqu’au Japon !).

Les mesures prises ont visés essentiellement à étouffer le feu et à contrôler les réactions en déposant sur le réacteur, par hélicoptères, du sable, du plomb et du bore, et à empêcher l’apparition d’un « syndrome chinois » en coulant du béton dans la cuve située en dessous du réacteur et normalement remplie d’eau.

Des conséquences de l’accident sur le plan local.

Nous considérons d’abord rapidement les conséquences de l’accident sur le plan local, où quelques morts ont été causées par l’explosion, l’incendie ou l’irradiation aiguë.

Il faut rappeler que :

Une dose de 3 à 5 Gy est susceptible de tuer endéans les deux mois, par destruction de la moelle osseuse ;

Une dose de 10 à 50 Gy tue en une ou deux semaines par destruction des muqueuses gastro-intestinales ;

Une dose de 100 Gy tue en quelques heures ou quelques jours par atteinte profonde du système nerveux central.

D’autres irradiations graves ont été liées aux diverses interventions décidées pour tenter de contrôler la situation.  Ces irradiations ont été, entre autres, constatées chez les volontaires qui ont participé à l’évacuation de l’eau et la cuve située sous le réacteur et à son remplacement par du béton.

Elles sont survenues chez les occupants des hélicoptères survolant la coupole pour tenter d’étouffer l’incendie et contrôler les réactions de fission.

D’après les informations obtenues de nos collègues soviétiques Chazov et Illyin, 299 personnes ont dû être hospitalisées, dont 51 étaient gravement irradiées : 21 d’entre elles étaient décédées le 26 mai (soit une trentaine de jours après l’explosion).          

Une autre série d’accidents qui n’ont rien à voir directement avec la radioactivité résulte de l’évacuation, dans des conditions précipitées, d’environ cent mille personnes vivant à l’entour de Tchernobyl.  Il ne faut pas négliger non plus certaines répercussions psychologiques que cette évacuation a entraînées.

Il est en outre démontré qu’en fonction des conditions météorologiques, des retombées parfois préoccupantes ont touché certaines zones de l’Ukraine et de la Biélo-Russie.

Des répercussions dans les pays européens et en Belgique.

Dans ces régions, c’est le nuage radioactif qui a posé des problèmes d’autant plus alarmants, qu’au début, aucune information concernant l’accident n’avait été communiquée.  Le silence et le mystère ont aggravé l’émoi.

Le 28 avril, la Suède dépiste une contamination radioactive qui semble avoir son origine en Russie et déclenche un échange suivi d’informations.  Il en résulte, dans l’ensemble des pays susceptibles d’avoir été touchés par le nuage radioactif, une intensification des mesures (qui se généralisent le 1er mai) de la radioactivité de l’air et du sol, des eaux de pluie, des végétaux, du lait, des légumes frais, des eaux de boisson, des viandes de boucherie (surtout celles importées des régions européennes orientales) et du gibier.

Les produits de fission essentiellement contrôlés ont été le 131 I, le 134 Cs, le 132 Tc, le 137 Cs, le 89 Sr, le 90 Sr, accessoirement le 99 Mo, le 103 Ru, le 106 Ru, le 140 Ba, les transuraniens.

Dès le 6 mai, la radioactivité artificielle de l’air et l’exposition au rayonnement y ambiant avaient presque rejoint les valeurs antérieurs.

La mesure au niveau des dépôts de l’131 I et la contamination du lait ont pu faire craindre les 2 et 3 mai une exposition croissante, ce qui a déclenché certaines recommandations préventives comme celle de tenir le bétail à l’intérieur.  Toutefois, la situation s’est rapidement améliorée dès le 4 mai.

Pour les autres radionucléides, les valeurs ont marqué une tendance nette à la diminution dans la dernière décade du mois.

Pour les denrées alimentaires, notamment pour les légumes feuillus, épinards et salades, les valeurs qui auraient pu être relativement préoccupantes pour une consommation régulière, sont retombées en dessous de 50 Bq par kg à la fin mai.

De manière globale, on peut considérer que l’activité apportée par l’accident de Tchernobyl, exprimée en millisievert, dépasse largement la radioactivité résiduelle résultant des tests atmosphériques d’il y a une vingtaine d’années, mais rapportée à l’activité provenant du fond naturel de radiations (entre 1,2 et 2 millisievert en Belgique), la radioactivité artificielle a représenté pendant plus ou moins deux semaines, au maximum, deux fois la radioactivité naturelle à laquelle nous sommes soumis.  Les doses calculées à l’infini sont nettement inférieures à 0,1 millisievert : des informations reçues récemment de l’OMS indiquent que pour les zones les plus touchées de Suède, elles seraient de l’ordre de 0,13 millisievert.               

Même si l’on considère les groupes les plus sensibles de la population, à savoir les enfants d’un an, et dans l’hypothèse la plus pessimiste, on reste bien en dessous des limites tolérées par la commission internationale de protection radiologique, qui sont de cinq millisievert pour le coprs entier et de cinquante millisievert pour la thyroïde.

Conclusions

On a beaucoup épilogué sur les risques à plus ou moins longue échéance des radiations et notamment des radionucléides dispersés par l’accident de Tchernobyl.

Peut-être est-il bon de rappeler les risques comparés de certaines activités humaines.  Un risque de mort de 1 sur 1 million correspond par exemple à :

800 km en avion, 100 km en voiture (environ 1800 morts immédiates sur nos routes en 1985), 1,5 minute d’alpinisme, 20 minutes pour un homme âgé de 60 ans, 0,1 millisievert ou 10 mrem d’exposition aux radiations.

Si l’on considère le risque du tabac, l’exposition aux radiations provenant de l’accident de Tchernobyl chez nous correspond à la consommation pendant la vie entière de 40 cigarettes par un enfant d’un an et de 13 cigarettes pour un enfant de 10 ans.

De telles comparaisons permettent de mesurer l’ampleur du risque, mais elles ne justifient pas une tolérance vis-à-vis de tels accidents.  Il ne s’agit pas ici de comparer un risque à un avantage, comme c’est par exemple le cas dans les expositions médicales, et le fait qu’aucune contamination préoccupante  n’avait été relevée sur notre territoire ou dans les pays voisins ne doit pas minimiser la gravité du problème : même si à certains moments l’inquiétude a pris l’allure d’une hystérie collective qui n’était pas justifiée, il importe d’être attentifs et de renforcer les actions préventives et correctives en matière de sécurité nucléaire comme il importe d’ailleurs de prendre les mesures analogues vis-à-vis des autres énergies, d’une part, et des autres types de risques (comme certains risques chimiques).

Dans ces divers cas, des actions complémentaires doivent tenir compte :

de la protection de la santé ;    

de la sûreté des installations et de leur exposition ;  

des procédures en cas de crise ;

de l’importance de l’entraide internationale ;

d’une amélioration de l’information du public, à titre préventif aussi bien qu’en cas de crise ;

de l’extension des recherches dans le domaine technologique de la protection et dans le domaine de la sauvegarde de la santé, celui des actions thérapeutiques éventuelles.

Pour les installations nucléaires, parmi les questions auxquelles nous accorderions la priorité, nous énumérerons les points suivants :

1.    au plan international :  

l’établissement des directives sur les événements à modifier, sur la planification intégrée et sur l’échange de renseignements en cas de rejets accidentels de manières radioactives ;

l’instauration d’une assistance mutuelle d’urgence en relation avec un accident nucléaire ou avec un accident de transport ;

2.    au plan national :

considérer davantage, sur le plan technique, le problème de l’hydrogène et des dangers d’explosion ;

sur le plan de la sécurité, envisager :

une éventuelle accélération de la révision périodique des diverses installations existantes ;

une amplification des exigences à imposer pour la formation des pilotes de centrales ;

une meilleure organisation de l’information du public et des autorités ;

une mise à jour des plans d’urgence et d’évacuation, et la fixation de niveaux limites de sécurité en matière de contamination des denrées ;

une étude plus approfondie des mesures de décontamination ;

une surveillance plus attentive des transports et des déchets ;

un recensement et une coordination des centres hospitaliers et des spécialistes capables de diagnostiquer les irradiations et de traiter les irradiés ;

3.  un soutien à la recherche fondamentale et appliquée tant sur le plan de la technologie que sur le plan de la radioprotection et de la thérapeutique des irradiés et des contaminés.