Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge de feu le Pr Guy Bruynoghe, membre titulaire et ancien Président

(Séance du 26 avril 1986)  

Éloge académique du Professeur Guy BRUYNOGHE, membre titulaire et ancien Président          

par Michel F. LECHAT, correspondant.

Lors d’une des premières séances de l’Académie à laquelle j’assistai, le Président exprima au professeur Guy Bruynoghe ses vœux à la suite d’une intervention chirurgicale qu’il venait de subir.  J’ignorais qu’il avait été malade, et pourtant j’avais coutume de le rencontrer dans l’ascenseur de l’Ecole de Santé publique, puisque nous travaillions dans le même bâtiment.  Telle était sa discrétion.

Guy Bruynoghe était né à Louvain pendant la première guerre mondiale, en 1915.  Après des humanités gréco-latines, il entreprend ses études de Médecine à l’Université Catholique où son père, le professeur Richard Bruynoghe, qui fut le Secrétaire perpétuel de notre Compagnie, enseignait l’Hygiène et la Bactériologie.

Proclamé docteur en Médecine avec la plus grande distinction en 1938, il acquiert la même année le diplôme de Médecine tropicale.  Lauréat du concours des bourses de voyages, il effectue alors un séjour de plusieurs mois à Berlin, à l’Institut Robert Koch.  Il est nommé chargé de cours à l’Université catholique de Louvain en 1941, et professeur ordinaire en 1945.  Correspondant de l’Académie royale de Médecine de Belgique en 1951, membre titulaire en 1965, il fut le Président de notre Compagnie en 1981.  Il était Grand Officier de l’Ordre de Léopold.  

Bactériologiste distingué, auteur de nombreux travaux scientifiques portant sur une gamme étendue de sujets allant de l’antibiothérapie préventive en Chirurgie à la chimiothérapie antituberculeuse, le professeur Bruynoghe était, dans l’âme, un enseignant.  Il était non seulement un excellent pédagogue, un « communicateur » comme on dit aujourd’hui, mais aussi un homme profondément scrupuleux quant à la pertinence et à l’actualité de son enseignement, toujours accessible et courtois, prêt à répondre aux questions de ceux, fort nombreux, qui, connaissant son immense érudition, le consultaient volontiers.

Pendant quarante ans, il a enseigné la Microbiologie et l’Hygiène aux étudiants en Médecine, en Pharmacie, en Science dentaire.  A cette époque, la Bactériologie était enseignée en premier doctorat.  Elle représentait, à l’issue des candidatures consacrées exclusivement aux sciences fondamentales, le premier contact avec ce que nous, étudiants, imaginions, et attendions de la Médecine, la découverte de l’homme maladie et l’univers un peu mystérieux des micro-organismes.  Combien d’étudiants, en vagues successives, au cours de ces quarante années, n’ont-ils pas été initiés par lui à la Bactériologie, et à combien de médecins qui pratiquent aujourd’hui dans notre pays et outre-mer, n’a-t-il pas fourni les premiers éléments de pathologie infectieuse ?

Le professeur Bruynoghe était certes profondément imprégné de l’énorme responsabilité qu’il assumait ainsi, car ses cours étaient minutieusement préparés, allant à l’essentiel, toujours soigneusement mis à jour, et visant à la formation de praticiens.  Il faut avoir eu en mains le syllabus de ses cours, son propre exemplaire, pour se rendre compte du soin méticuleux qu’il mettait à préparer son enseignement : nouvelles techniques, aperçus récents, corrections, mais toujours visant l’essentiel, à ne pas encombrer l’étudiant de détails insignifiants ou inutiles.  Remarques aussi, qui incitaient à la réflexion.  Dans son chapitre sur la lèpre, il mentionne la faible contagiosité de la maladie, mais tout aussitôt, en note, souligne que sa distribution pourrait tout aussi bien s’expliquer par une contagiosité extrême, la majorité de la population étant par ailleurs résistante : remarque judicieuse, porte entrouverte sur les modèles épidémiométriques, et qu’il glisse aux jeunes étudiants, sans nul doute avec un demi-sourire, pour éveiller leur perplexité et les entraîner ainsi à réfléchir.  Et que dire de ses examens, alors que le nombre de ses étudiants dépassait parfois sept cents.  A chaque étudiant, il octroyait le temps nécessaire, sans se hâter ni le hâter.

Responsable du département de Microbiologie, il a assisté tout au long de sa carrière au développement fantastique de cette discipline, à son éclatement en de multiples branches, de la Biologie moléculaire à la Génétique bactérienne.  Il est resté maître de la situation, se tenant au courant des développements les plus récents.  Dominant le foisonnement des connaissances, il était, phénomène de plus en plus rare, et peut-être de plus en plus inconcevable, un érudit de la science.

Le Professeur Bruynoghe a publié plus de 150 communications scientifiques, sur une série de sujets touchant à la Bactériologie et qu’il serait trop long d’énumérer.  Encore étudiant, il publia le résultat de travaux menés sur la culture des rickettsies et sur l’agglutination de Bacillus prodigiosus.  En 1941, il avait 25 ans, à l’occasion du concours du Centenaire, il adresse à l’Académie un mémoire sur le sérum anti-O en Médecine légale et en Clinique.  D’autres publications se succèdent, concernant l’hémoglobine, les agglutinogènes, les spirilloses, la résistance bactérienne aux sulfamides, la réaction de Coombs, le DDT, l’albumine de Bence-Jones, le facteur Rh, la chimiothérapie antituberculeuse, le traitement de la fièvre typhoïde, les pasteurelloses.

Son intérêt ne se limitait pas à la pathologie de nos régions, mais s’étendait aux maladies tropicales.  Il mena des recherches sur les propriétés antigéniques des microfilaires de Dirofilaria immitis, publia des travaux sur la chimiothérapie du paludisme et, en collaboration avec Jadin, sur les groupes sanguins des populations du Rwanda.                 

En 1951, une mission effectuée au Congo belge pour le compte du Ministère des Colonies lui permit de se familiariser de près avec les problèmes de Santé publique et d’Hygiène dans ce vaste territoire.  Certains d’entre vous se souviendront de sa visite, et de son intérêt aigu pour tous les problèmes nouveaux qu’il découvrait.  Embarqué sur le Baudouinville, en compagnie du professeur Herlant, notre collègue récemment disparu, et du professeur Bouckaert, il emmène comme il le dit dans son rapport de voyage « une automobile qui lui permettra d’effectuer l’ensemble de la tournée au Congo en toute indépendance, d’aller partout où ils le jugeront utile, et de modifier leur itinéraire d’après les renseignements reçus en cours de route ».

Et certes, il mit à profit ce voyage en Afrique.  Laboratoires, dispensaires ruraux, missions, hôpitaux de brousse où, écrit-il, « le dévouement d’une sœur semble compenser en partie la vétusté des locaux et le manque de matériel ».  Il parcourt tout le pays, de Matadi à Stanleyville, aujourd’hui Kisangani.  Il s’intéresse au traitement du kwashiorkor, aux mesures de quarantaine contre la variole, à la classification des rickettsioses, à la lutte contre la lèpre, au diagnostic de l’hydatidose.   A Blukwa, foyer de peste près du lac Albert, il visite le laboratoire que dirige à l’époque le docteur Fain et s’intéresse à l’organisation de la lutte contre cette maladie.  Il se penche partout et de manière attentive sur les conditions de vie dans les cités indigènes.

Démonstrations dans les laboratoires, conférences aux médecins, consultations aux services d’Hygiène, il met, comme à l’accoutumée, ses connaissances au service de chacun.

En fait, peut-être davantage encore qu’un bactériologue pur, le professeur Bruynoghe était un homme de Santé publique et un épidémiologiste.  La Bactériologie, à l’époque, avait beaucoup de l’Epidémiologie d’aujourd’hui, qui traite de l’origine des maladies, mesure les risques encourus en diverses conditions, et examine les conséquences sociales.  Ses publications, dont la diversité couvre de nombreux domaines de l’Hygiène, en témoignent et manifestent d’une préoccupation constante pour les problèmes de santé dans des populations.  Il écrit aussi une série de notes pratiques destinées aux médecins, dont la pertinence n’a d’égale que la précision.

Homme de santé publique, il l’était, et il montra au Conseil supérieur d’Hygiène du Ministère de la Santé publique, où il siégea depuis 1967, et dont il fut élu vice-président en 1972.  Ses avis étaient très appréciés, de même que les rapports fouillés qu’il publia sur une série de vaccins, influenza, rougeole, rubéole, rotavirus, tétanos, parmi d’autres.  Il était membre du groupe de travail chargé d’établir le calendrier des vaccinations et participa activement à la définition des priorités en cette matière en Belgique.  Ses rapports traitant de la prophylaxie des maladies transmissibles font autorité, en particulier ce qui concerne les problèmes rencontrés en médecine scolaire, les encéphalites et la brucellose.  Sa présence au sein du Conseil supérieur d’Hygiène a certainement contribué pour une grande partie à établir la réputation de sérieux et de compétence de cet important organisme chargé de la protection de la santé dans notre pays.

Au sein de notre Compagnie, Guy Bruynoghe fut un collègue attentif et toujours amical, un président fort apprécié.  Il intervenait avec compétence et beaucoup de retenue sur les sujets qui lui tenaient à cœur.  Dans ses allocutions en tant que président, et chaque fois qu’il lui fut donné d’évoquer la personnalité de l’un ou l’autre, on percevait toute la chaleur humaine de l’homme derrière les paroles officielles.  Tant dans son allocution lors de son élection à la présidence de l’Académie en 1981, que dans celle qu’il prononça comme président sortant en 1982, il mentionne, avec un mot aimable, chacun et tous.  C’était un homme de pondération, et peut-être est-ce dans son allocution prononcée à l’installation du Bureau en 1982 qu’il livra sans y paraître le secret de sa philosophie, souhaitant au Bureau de « s’adapter aux progrès des Sciences et de la Médecine tout en préservant l’ordre, et … de préserver les traditions sans entraver les changements nécessaires ».

Le professeur Bruynoghe était un homme de contact agréable, toujours accessible, toujours prêt à faire bénéficier les autres de ses conseils et à leur faire partager ses immenses connaissances.  Discret aussi, combien d’entre nous savent par exemple que, mobilisé dans les Forces belges en 1944 et mis à la disposition de l’Armée britannique en tant que spécialiste, il participa à la libération des camps.  Discret, non pas distant, certes, loin de là, mais réfléchi.  On décelait chez lui une certaine ironie bien cachée mais que l’on devinait empreinte de beaucoup de bienveillance.

Il était profondément attaché à sa famille, à sa sœur, à son frère Yannick, dont je salue ici la veuve, à ses nièces.  Qu’elles reçoivent les condoléances émus de l’Académie.                           

Il avait été profondément, très profondément, bouleversé par la mort de son épouse, décédée soudainement au Canada, la nuit, sur le bateau qui les ramenait en Europe.  De manière inattendue, voici quelques années, il avait, en quelques phrases émues, évoqué devant moi sa mémoire ; et ces quelques phrases brèves, et combien réservées comme il en avait l’habitude, m’avaient fait entr’apercevoir une vision du monde faite de sensibilité et d’espoir, qui était comme un testament de sagesse.  

Le souvenir du professeur Guy Bruynoghe restera parmi nous, entouré de regrets, et peut-être surtout le regret, alors qu’il est trop tard, de n’avoir su saisir l’occasion de le connaître davantage.