Académie royale de Médecine de Belgique

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In Memoriam Pr Maurice Dérot, membre honoraire étranger

(Séance du 22 mars 1986)    

« In memoriam » le Professeur Maurice DEROT, membre honoraire étranger   

par Pierre LEFEBVRE et Albert de SCOVILLE. 

C’est avec émotion que j’occupe ce matin la tribune de l’Académie pour évoquer, au nom de M. de Scoville et au mien, la vie et l’œuvre de l’un des membres honoraires étrangers les plus connus de notre Compagnie, le professeur Maurice Dérot.

Celui-ci s’est éteint dans son appartement parisien le 7 mai 1985, moins de 48 heures avant le début des « Journées annuelles de Diabétologie de l’Hôtel-Dieu », journées qu’il avait créées en 1960 et animées pendant 25 ans.

Maurice Dérot est né à Nice le 27 décembre 1901, ville où il passa toute sa jeunesse et où il fit de brillantes études.  L’année 1917-11918, tragique pour la France et pour l’Europe, le fut particulièrement pour Maurice Dérot qui, à l’âge de 17 ans, eut la douleur de perdre son père, alors Secrétaire général de la Mairie de Nice.  Elle fut aussi marquée par l’enseignement du maître de la classe de Philosophie que fréquenta le jeune Dérot.  Ce maître avait nom Farigoule et exerçait sur ses jeunes élèves une fascination qui n’épargna pas Maurice Dérot.  Que de fois notre Maître n’a-t-il pas évoqué devant nous son professeur de philosophie : vous me comprendrez lorsque vous saurez qu’après avoir quitté l’enseignement, Farigoule entra en littérature et se fit appeler Jules Romains…   

A la fin de la guerre, Maurice Dérot monte à Paris, s’installe rue Claude Bernard (faut-il y voir un signe du destin pour ce futur diabétologue ?) et entame des études de Médecine.  Deux maîtres parisiens eurent sur Maurice Dérot une influence déterminante : Pasteur Vallery-Radot qui lui inculqua l’amour de la Médecine et la grandeur de la clinique médicale et fut à l’origine de sa passion pour la pathologie rénale, domaine où Maurice Dérot devait bientôt s’illustrer ; Francis Rathery, ce géant légendaire, qui fit découvrir à Dérot le diabète et les diabétiques.    

A cette même tribune, le 26 septembre 1981, Maurice Dérot s’exprimait en ces termes : « Si l’on fait abstraction de ce que j’appellerais l’Archéologie, la Diabétologie a un siècle et demi.  J’en ai connu 50 ans, étant donné que c’est vers 1923 que j’ai eu à m’intéresser à elle, à un échelon très bas : la collaboration avec mes Maîtres pour la surveillance des premiers cas français traités par insuline ».  Cette découverte de ce qu’il faut bien appeler le « traitement miracle » d’une maladie jusque-là mortelle a été à l’origine de la carrière de bon nombre de grands diabétologues de notre siècle : Lawrence en Angleterre, Oberdisse en Allemagne, J.P. Hoet et Lucien Brull dans notre pays.  Elle influença de façon profonde la carrière de Maurice Dérot.

Comme dans la vie des plus grands artistes, on peut distinguer des « périodes » dans la vie de Maurice Dérot.  La « période néphrologique » couvre approximativement les années quarante et cinquante : Dérot s’intéresse à la néphrite expérimentale et avec ses élèves Tanret, Reymond, Bernier, Pignard et Legrain, il met au point une technique de dialyse péritonéale, il améliore le rein artificiel développé en Hollande par Kolf, il met au point avec Dausset une technique combinant l’exsanguino-transfusion et l’hémodialyse, il prône la biopsie rénale percutanée.  C’est à la fin des années cinquante qu’il accueille la petite équipe des liégeois qui allaient ouvrir dans notre pays un des tout premiers centres d’hémodialyse.

MM. Van Cauwenberge et Ch. Lapière étaient du voyage.  Ils gardent de l’accueil reçu à l’Hôtel-Dieu un souvenir ému.

C’est encore à cette même époque, que l’un de nous passait régulièrement de longs séjours à Paris, pendant les vacances, dans le vieux service de l’Hôtel-Dieu, pour y comparer les données des néphrites anuriques qu’il obtenait chez le chien dans le crush-syndrome, au laboratoire de chirurgie expérimentale de Liège, avec les observations humaines de physiopathologie rénale, - les anuries post abortum notamment – regroupées en grand nombre chez M. Dérot.     

C’est en mai 1960 que je fis la connaissance du professeur Dérot ; il m’accueillit avec chaleur dans son service et m’introduisit auprès de celui qui devait devenir mon ami, Marcel Legrain, lequel m’apprit la technique de la biopsie rénale percutanée.  Avec MM. Betz et Van Cauwenberge, nous avons eu l’honneur de présenter en 1966 devant cette Académie, nos propres résultats chez nos 250 premiers patients, hommage que nous rendions à Dérot et Legrain.

La « période diabétologique » du professeur Dérot commence officiellement en 1959 avec son accession à la chaire de Clinique médico-sociale du Diabète et des Maladies de la Nutrition, chaire qu’il fit transférer de La Pitié à l’Hôtel-Dieu, pour garder le contact avec un environnement qui lui avait été si favorable.  Nous avons vu toutefois que l’intérêt de Dérot pour le diabète remontait aux années de sa jeunesse et à l’influence profonde exercée sur lui par Francis Rathery.  Les événements se précipitent alors, et ce pour le grand bien de la Diabétologie française et européenne, pour le grand bien aussi des patients.

Le service de l’Hôtel-Dieu ouvre un centre de traitement des comas diabétiques en 1959, il accueille bientôt un groupe de recherche de l’INSERM (appelé à cette époque Institut national d’Hygiène) et, en mai 1960, se tiennent à l’Hôtel-Dieu les premières « Journées de Diabétologie »…  L’expérience acquise en matière de traitement du coma diabétique valut en 1971 à Dérot le « prix Claude Bernard » de l’Association européenne pour l’étude du diabète.  Son laboratoire de recherche fut le premier en France à s’intéresser aux dosages radioimmunologiques des hormones protéiques et polypeptidiques selon les préceptes de Berson et Yalow.  Tchobroutsky, Rosselin, Assan, Freychet en furent les jeunes créateurs enthousiastes, leurs succès scientifiques ne se comptent plus,leur carrière fait honneur à leur Maître : Tchobroutsky lui a succédé à la direction du service de l’Hôtel-Dieu, Rosselin dirige une importante unité INSERM.  Assan est devenu chef de service à Bichat, Freychet l’est à Nice, où il a créé un des laboratoires de diabétologie et métabolisme les plus renommés de France.  Si l’on ajoute au succès de ces « mousquetaires », celui tout aussi remarquable de Marcel Legrain à la tête du service de Néphrologie de La Pitié, on ne peut qu’admirer le génie qu’avait Dérot de choisir les hommes, de leur fournir des moyens de travail, de les soutenir de ses conseils et de son crédit, et de les amener à leur tour à devenir des chefs d’Ecole.  Plus que jamais se vérifie donc l’adage : « Le vrai maître ne disparaît pas, il survit dans ses élèves et l’œuvre de ces derniers ».

Il est impossible de taire ici le succès des journées de diabétologie que le professeur Dérot avait créées en 1960 et à l’organisation desquelles il avait rapidement associé son ami Bour.  Leur succès fut croissant, et eut pour conséquence l’obligation de quitter les vénérables murs de l’Hôtel-Dieu, vers ceux, plus anonymes, plus légers, pour tout dire moins séduisants, d’un grand hôtel parisien.  L’esprit toutefois y est resté, l’ambiance est devenue internationale mais les orateurs étrangers, italiens, espagnols et aussi allemands, britanniques et américains, oui américains… mettent leur point d’honneur à y donner leur conférence en français !

L’exercice est périlleux pour beaucoup d’entre eux, ils s’y préparent par de nombreuses répétitions, la dernière étant traditionnellement faite la veille au soir dans leur chambre d’hôtel.