Académie royale de Médecine de Belgique

|

Présentation d'ouvrage par le Pr Vincent Geenen, membre associé

M. le Pr Vincent Geenen présente son ouvrage intitulé : « Voyage(s) à travers le thymus », édité par lui-même.

Il s’exprime en ces termes : « Monsieur le Président, Monsieur le Secrétaire perpétuel, Chers Collègues, le Prix Littéraire Prince Alexandre de Belgique 2014 était destiné à récompenser un essai scientifique hautement vulgarisé dans le domaine médical. Le 31 août, j’ai déposé un manuscrit intitulé « Voyage[s] à travers le thymus » qui a été distingué par le Jury présidé par notre Président, le Pr Jacques Brotchi.

Dès sa naissance à la fin du XIXe siècle, l’immunologie a été confrontée à une question fondamentale : comment notre système immunitaire est-il capable de nous défendre contre une myriade d’antigènes étrangers (le « non soi »), tout en restant incapable d’agresser l’organisme qui l’héberge (le « soi ») ? Ce concept de la tolérance vis-à-vis du soi est devenu la pierre angulaire de la physiologie immunitaire.

Comme vous le savez, la rupture ou l’absence de cette tolérance est à l’origine des maladies auto-immunes. Ces dernières constituent avec les allergies le lourd tribut payé par l’espèce humaine en échange de son système de défenses si complexe et si sophistiqué. Longtemps, on a dit que la caractéristique essentielle de l’immunité est la discrimination du soi et du non soi. Mais un lymphocyte n’est pas intelligent et il est incapable de discriminer instantanément entre un antigène du soi et un antigène du non soi. Aujourd’hui, il est plus correct de dire qu’avant même d’exercer son action de défense contre le non soi, le système immunitaire est d’abord éduqué à reconnaître et à tolérer le soi. Cette éducation a lieu essentiellement dans le thymus qui peut être qualifié, sinon de cerveau, du moins de programmeur de la tolérance immunitaire centrale.

Dans mon livre, j’ai souhaité inviter le lecteur à pénétrer dans le monde du thymus qui était encore presque inconnu il y a moins de soixante ans. Les travaux menés par mon groupe à l’ULg ont permis de définir la biochimie du soi neuroendocrine. Nous avons en effet démontré que les gènes de différentes familles neuroendocrines sont exprimés dans l’épithélium thymique et qu’un membre dominant y représente chaque famille. L’apprêtement des précurseurs neuroendocrines synthétisés dans le thymus ne conduit pas à une sécrétion classique d’hormones mais bien à une présentation d’antigènes par les protéines thymiques du complexe majeur d’histocompatibilité. Via cette présentation des antigènes du soi neuroendocrine, le thymus joue un rôle unique dans la programmation de la tolérance immunitaire vis-à-vis des systèmes nerveux et endocrine. L’apparition de la réponse immunitaire adaptative au cours de l’évolution s’accompagnait d’un risque élevé d’auto-toxicité à l’encontre de ces deux systèmes. En émergeant au même moment, le thymus a ainsi permis qu’une évolution intégrée et harmonieuse se poursuive entre les grands systèmes de la communication intercellulaire, les systèmes nerveux, endocrine et immunitaire.

Nos études ont aussi contribué à montrer qu’un dysfonctionnement du thymus joue un rôle moteur dans le développement des maladies auto-immunes spécifiques des tissus neuroendocrines. En d’autres mots, c’est d’abord le thymus qui est malade et non les organes secondairement touchés par le processus auto-immun pathogène issu de cette mauvaise programmation de la tolérance thymique. Le plus vif espoir de mon équipe est que ces nouvelles connaissances se traduisent un jour par la mise au point d’un tout nouveau type de vaccination, la self-vaccination négative, contre le diabète de type 1.

Je souhaiterais vous exprimer brièvement les raisons qui ont motivé ma candidature à ce prix littéraire.

La première était de témoigner ma reconnaissance à l’égard de la Fondation cardiologique Princesse Lilian qui a joué un rôle déterminant dans l’orientation de ma carrière de médecin-chercheur. En effet, cette Fondation a organisé en 1983 à Bruxelles un symposium international consacré au contrôle exercé par le système nerveux sur le système immunitaire. Mon promoteur, le regretté Pr Paul Franchimont, avait assisté à ce symposium, m’en offrit les actes et me conseilla vivement de développer des activités de recherches dans ce nouveau domaine. C’est dans ce même esprit de reconnaissance à la Fondation Princesse Lilian que j’ai proposé que la chaire internationale du même nom soit confiée en 2015 à mon confrère allemand, lui aussi spécialiste de la tolérance thymique, le Pr Bruno Kyewski de l’Institut allemand de la recherche contre le cancer à Heidelberg en Allemagne. Cette proposition a été acceptée et la leçon inaugurale de cette chaire aura lieu le 16 mars prochain dans la grande salle académique de l’Université de Liège. Elle sera suivie de la visite des différents centres d’immunologie de Belgique.

La seconde raison est la suivante. Les travaux de mon équipe et ceux d’autres laboratoires ont permis de comprendre comment l’apparition du thymus chez les poissons cartilagineux a permis la programmation de la tolérance immunitaire vis-à-vis des fonctions neuroendocrines et de tous les tissus périphériques. C’est une simple découverte, ce qui signifie la mise au jour d’un phénomène important de la vie qui s’est mis en place il y a environ 450 millions d’années. J’éprouve toutefois de la fascination et un réel sentiment de ‘contemplation’ (aux sens chrétien et spinoziste du terme) quand j’observe la splendide cohérence associée à l’extrême complexité dans l’organisation de la différenciation des lymphocytes T dans le thymus et dans la mise en place ordonnée de notre immunité. Ce sentiment contemplatif est du même ordre que celui qui vous étreint quand vous découvrez une merveille de la Nature comme le Grand Canyon du Colorado ou le lever du soleil sur le Massif du Hoggar depuis l’ermitage du Père de Foucault à l’Assekrem. Vous pouvez très bien contempler et vivre seul pareil émerveillement, mais le premier désir que vous ressentez au plus profond de vous-même est de le partager avec vos proches. Ce désir irrésistible a ainsi joué un rôle déterminant dans ma décision de consacrer la majeure partie de mes soirées du dernier été à écrire ce texte et, surtout, à le rédiger de manière compréhensible par toutes et tous. Et c’est là que réside la principale difficulté car, comme le disait Albert Einstein, « si vous ne pouvez expliquer un concept à un enfant de six ans, c'est que vous ne le comprenez pas ».

Monsieur le Président, Monsieur le Secrétaire perpétuel, chers Collègues, je vous remercie de l’attention que vous avez eu l’amabilité de prêter à mes propos et vous souhaite que la lecture de cet essai vous procure autant de plaisir que j’en ai eu à l’écrire ».