Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge de feu le Pr Marc Herlant, membre titulaire

(Séance du 31 janvier 1987)  

Éloge académique du Professeur Marc HERLANT, membre titulaire         

par Jean-Jules PASTEELS, membre titulaire et Jean-Lambert PASTEELS, correspondant.

Un scrupule nous vient au moment d’évoquer la mémoire de celui qui fut l’ami de l’un des auteurs de cet hommage, et, pour l’autre, un Maître respecté et admiré.  Alors que lui-même avait la plus grande pudeur de ses sentiments, et arborait une façade apparemment cynique et capricieuse, n’allons-nous pas le trahir en révélant l’homme que nous avons cru comprendre en plus de trente années de fréquentation quotidienne ?  Après mûre réflexion, nous nous décidons à décrire sa personnalité telle qu’il nous a permis de la découvrir.  Il n’a plus besoin, hélas, de décourager les fâcheux et il faut que tous ceux qui l’ont côtoyé sachent qu’ils ont rencontré en lui quelqu’un d’exceptionnel.

Le premier contact était déconcertant.  Marc Herlant, cet adorateur de la France, homme très cultivé, écrivait en français avec beaucoup d’élégance et de facilité.  Il pouvait être un interlocuteur plein d’esprit et même éloquent, quand il le jugeait bon.  Et cependant, il s’était fait un langage d’appoint de sa toux chronique de fumeur impénitent.

Il s’en servait pour écarter les intrus, en usant conjointement de son volume d’homme grand et lourd, d’un regard foudroyant et d’un borborygme approprié.  Le procédé était d’une rare efficacité. 

Pour ceux qui savaient l’entendre, il s’en servait aussi pour exprimer ses intuitions, au stade préliminaire où celles-ci ne peuvent être formulées en raisonnements cartésiens.

Il s’en servait aussi, d’une autre manière encore, pour proclamer haut et clair son arrivée, au moment de s’engager dans le long couloir de son laboratoire.

Une autre de ses coquetteries était de ne justifier ses options qu’en termes d’humeurs et de bon plaisir.  Ce n’était certes pas un de ces affreux hommes de devoir, qui veulent se faire meilleurs qu’ils peuvent l’être et de la part de qui on surprend souvent, lorsqu’ils oublient de se surveiller, des attitudes d’une étrange laideur.  Bien au contraire, Marc Herlant était un des hommes les plus vrais qu’il nous ait été donné de rencontrer.

En fait, son bon plaisir, tel qu’il se révèle par ses actes, peut se résumer ainsi : la passion pour la recherche scientifique, pour la formation des jeunes endocrinologistes, un attachement profond à son Université et à son idéal philosophique, l’amour de la France et de notre langue, et une grande fidélité à ses amis.   

Il éprouvait pour les tâches d’intérêt médiocre un mépris que nous avons rencontré chez tous les très grands hommes de science que nous avons eu l’occasion de connaître.  D’aucuns se sont offusqués du fait qu’il ne fallait vraiment pas compter sur Marc Herlant pour les travaux de commissions au sein de la Faculté.  Nous admirons plutôt sa résistance (dont nous avons été nous-mêmes incapables).  Nous y voyons une des raisons de son étonnante longévité scientifique, et aussi un exemple pour nous tous.  Si nous apportions moins de complaisance à ces charges, nous retarderions cette forme de décadence qui est, pour une institution, de consacrer une part trop grande de son énergie à se gérer elle-même.

On ne saurait dire assez le rôle essentiel qu’a joué Madame Herlant dans l’épanouissement de la pensée scientifique du Maître, en sus de son activité scientifique personnelle.  Avec un dévouement inlassable.  Madame Herlant a accepté de jouer le rôle de tampon entre son mari et toutes les aspérités de l’existence.  En dehors de son laboratoire, il se laissait traiter par elle en enfant gourmand qu’il fallait surveiller et, ma foi, ils en avaient l’air très heureux tous les deux.

Après le portait de l’homme, voyons son œuvre.

Au moment où il termine ses études médicales avec grande distinction à l’Université libre de Bruxelles, en 1932, Marc Herlant est déjà l’auteur de trois publications sur le dimorphisme sexuel et les variations cycliques du tractus génital, chez des reptiles et chez le hérisson.  Ces premières recherches sont présentées au concours des bourses de voyage.  L’année 1933 est consacrée à ses séjours dans des laboratoires étrangers, d’abord chez le professeur Courrier, alors à Alger (depuis lors Marc Herlant s’est toujours considéré comme l’élève de ce grand fondateur de l’Endocrinologie) puis chez le professeur Policard à Lyon.

En 1934, il commence une carrière d’assistant en Anatomie pathologique, aux hôpitaux Saint-Pierre et Brugmann.  Son intérêt pour l’Endocrinologie s’y manifeste, tant par la publication d’observations cliniques que par des études expérimentales chez l’animal.  Sa thèse d’agrégation, en 1943, est déjà consacrée à la localisation histologique des hormones gonadotropes au niveau de l’hypophyse antérieure.

Pendant l’année 1949-1950, il séjourne à l’Université de Montréal, invité par le professeur H. Selye à titre de professeur-assistant dans son service de Médecine expérimentale.  Il y applique en précurseur la technique des centrifugations différentielles, pour tenter d’isoler les grains de sécrétion contenant l’hormone corticotrope.

Jusqu’en 1956, adjoint au service des autopsies de l’Hôpital Saint-Pierre, il poursuit ses recherches sur l’hypophyse, tant chez l’homme que chez l’animal.  De nombreuses années plus tard, à l’occasion d’un travail en collaboration avec son Maître, l’un de nous a eu le privilège d’étudier la collection d’hypophyses recueillies à cette époque.  On a peine à imaginer à l’heure actuelle combien la piste à suivre était difficile, et les indications ténues.  Faute de dosages hormonaux, la condition endocrinologique des patients était imprécise, et compliquée de surcroît par d’autres états pathologiques.  Marc Herlant avait déjà compris que la distinction classique en cellules « acidophiles », « basophiles » et « chromophobes » était insuffisante, et s’ingéniait à découvrir de nouvelles méthodes de fixation histologique et de coloration.  Son génie intuitif, son goût de la belle histologie – une préparation belle est aussi celle qui révèle le plus de détails – son sens aigu de la microscopie lui faisaient reprendre inlassablement des essais qui eussent paru sans espoir à d’autres que lui.

L’intérêt que Marc Herlant porta, au cours de toute sa carrière, à la Médecine et en particulier l’Anatomo-pathologie, fut certes une des grandes sources de son activité d’endocrinologiste.  Elle ne fut toutefois pas la seule.  Il fut aussi un zoologiste passionné, homme de terrain et naturaliste.  Il fut membre assidu de la Société royale zoologique de Belgique et ses collègues français du CNRS ont reconnu sa compétence en le nommant membre du comité directeur du centre d’études des animaux sauvages de Chizé.  Quelque peu chasseur dans sa jeunesse (des antécédents familiaux y furent sans doute pour quelque chose), le naturaliste qu’il était reconnu bientôt son erreur et déposa le fusil pour le remplacer par des jumelles.

Deux groupes zoologiques retenaient sa prédilection : les reptiles qui lui inspirèrent ses premiers travaux, et les mammifères.  Il observa ceux-ci tant en Afrique centrale où il fit plusieurs séjours qu’en Europe.  C’est ainsi qu’il reconnut dans l’éthologie des animaux à cycle génital saisonnier, de véritables expériences naturelles.  En particulier les chauves-souris lui fournirent une séquence bien tranchée de l’accouplement, de la grossesse et de la lactation.  Appliquant aux hypophyses recueillies en ces périodes des méthodes de coloration qu’il ne cesse de perfectionner, il apporte ainsi de 1953 à 1956, des arguments irréfutables en faveur de la spécificité des cellules gonadotropres et des cellules à prolactine.  Le succès de ses recherches sur l’animal est peut-être l’une des raisons qui ont décidé Marc Herlant à quitter le service d’autopsie en 1956 pour devenir chargé de cours au laboratoire d’Histologie, comme associé, et plus tard, successeur du professeur Cordier.

Bien vite, il est apparu que les méthodes histologiques inventées par Marc Herlant (dont le célèbre tétrachrome d’Herlant) étaient d’application universelle à tous les animaux qui possèdent une hypophyse.  En surplus des membres de son laboratoire, il se découvre une série d’élèves français.  Sur le continent européen, il n’était plus possible de s’occuper sérieusement d’hypophyse sans faire un stage à Bruxelles, dans le laboratoire de Herlant.

Mademoiselle Olivereau vient de Paris lui apporter ses hypophyses de chattes.  Grignon, de Nancy, ses hypophyses de tortues.  Canivenc, de Bordeaux, ses hypophyses de blaireau (modèle particulièrement intéressant d’ovo-implantation différée).  Madame Tixier-Vidal étudie avec lui les hypophyses des canards du professeur Benoit, du Collège de France.  Peyre, de Toulouse, lui apporte l’hypophyse d’un animal des Pyrénées, le desman… nous ne citons que les premiers, que les autres nombreux collaborateurs de Marc Herlant nous le pardonnent.

La réserve naturelle de Marc Herlant rendait son enseignement difficilement accessible pour les étudiants de candidature, mais quel maître pour les doctorants et pour les post-doctorants !  Il a formé toute une école, et suscite des trésors d’amitié et de dévouement.

Les auteurs de langue anglaise ont alors découvert en Marc Herlant un homme célèbre… avant d’avoir lu ses travaux.  Il faut dire qu’il ne leur a pas facilité la tâche.  Admirateur du Général de Gaulle, il s’obstinait à publier en français.   Il est l’un des rares endocrinologistes contemporains qui soit parvenu à obliger les « anglo-saxons » (comme il disait) à lire ses travaux en français.  Finalement il a accepté de rédiger, sur invitation et sous la forme de rapports, des résumés de son œuvre en anglais.   

La fin de la carrière académique de Marc Herlant est un merveilleux exemple de longévité scientifique.  Inlassablement, il forme de nouveaux collaborateurs, et est parmi les premiers à exploiter les techniques nouvelles : la microscopie électronique, d’abord, puis l’immunofluorescence.  Encore une fois, ses intuitions devaient s’y révéler décisives.

Qu’il soit accordé à l’un de nous l’occasion d’évoquer l’époque où il étudiait sous sa direction l’hypophyse de rat et l’hypophyse humaine, en immunofluorescence, en collaboration avec Hubinont, Leleux, Bossaert et Robyn.  Soucieux de préserver les antigènes, nous utilisions, comme tout le monde à l’époque, des coupes au cryostat de matériel non fixé, ou à peine fixé.  Le Maître a déclaré que c’était affreux, et a exigé que l’on applique la technique à des coupes fixées de manière à permettre ses colorations, et réalisées après inclusion à la paraffine.  Cette exigence, qui nous avait indignés à l’époque, s’est révélée très réalisable, et correspond aux techniques immunohistochimiques actuelles.  Nous avons pu ainsi mettre au point une méthode qui permettait de comparer, sur les mêmes coupes des mêmes cellules, l’immunofluorescence avec le résultat de la coloration selon Herlant.  A l’époque où les techniques immunohistochimiques et les immunsérums étaient moins bien standardisés qu’actuellement, cette méthode, due à Herlant, s’est révélée un fil conducteur, particulièrement précieux.

Peu de collègues de la Faculté étaient informés des honneurs dont Marc Herlant était, très justement, comblé.  Sa modestie lui interdisait d’en faire état.  Il était lauréat de l’Institut de France, membre du comité de direction du centre d’études des animaux sauvages de Chizé (CNRS), correspondant puis membre associé étranger de l’Académie des Sciences de Paris, membre titulaire de l’Académie royale de Médecine de Belgique, correspondant de l’Académie nationale de Médecine de Paris, docteur honoris causa des Universités de Besançon, Nancy, Strasbourg, Bordeaux II, Pierre et Marie Curie (Paris IV).

Pour terminer cette évocation, nous voudrions citer quelques phrases par lesquelles Marc Herlant, pour une fois, dévoile ses idéaux de manière explicite.  A la fin de sa carrière à l’Université, nous avons créé à sa demande le prix Marc Herlant, grâce à un capital fourni par moitié par Herlant lui-même, et par moitié par le produit d’une souscription auprès de ses amis.  Voici quelques extraits du règlement du prix, rédigé par Herlant lui-même : « Ce prix … est destiné à récompenser un travail d’Endocrinologie des vertébrés, basé sur la Morphologie et l’Histophysiologie…  Il est accessible à tout candidat âgé de moins de quarante ans, appartenant à la communauté francophone internationale.  Le mémoire doit être obligatoirement rédigé en français… ».

On ne pourrait exprimer plus clairement le culte de la Recherche, de l’Endocrinologie envisagée sous une perspective élargie par les comparaisons animales, de la Morphologie appliquée à la compréhension d’une fonction, et de la langue française, qui représentent à nos yeux les fondements de la pensée scientifique de Marc Herlant.

Il continue à vivre dans notre mémoire.